Ton premier souvenir de dessin ?
Luz : Le premier dessin que j’ai fait, je pense que j’avais trois ou quatre ans et j’avais reproduit des croquis de mon père que j’avais découvert dans ses cahiers de brouillons. C’était des espèces de Shadoks, des dessins assez enfantins et très classiques finalement, mais qui représentaient un genre de M. Patate, que j’avais tenté d'imiter. C’est vraiment le premier dessin que j’ai dans ma mémoire. Je me souviens que j’essayais souvent de reproduire des dessins de mon père. Alors que mon père n’est pas dessinateur… Je ne sais pas comment ça se fait. Mais il avait un dessin récurrent (rires), une nana qui faisait pipi dans l’eau la chatte écartée. Je m’en souviens très bien. Je me souviens aussi que je n’ai jamais eu envie de reproduire ça ! (Rires)

La première fois que tu as compris qu'en dessinant, on pouvait faire chier les gens ?
Ah ouais ! Alors ça, je pourrais pas te dire la date exacte mais je sais que c’est quand j’étais gosse. Je dessinais toujours les réunions de famille. J’étais installé à table, j’écoutais ce que les adultes se racontaient et, dans un sens, je faisais mes premiers reportages. Je dessinais tous les protagonistes et je mettais dans leur bouche, avec des bulles, une phrase d’eux qui m’avait marqué. Et je sais que ça faisait toujours chier quelqu’un qui disait qu’il ne se ressemblait pas alors que tous les autres lui répondaient “Mais si, c’est toi !” Et ceux-là mêmes qui riaient du dessin des autres, quand arrivait leur tour, s'exclamaient “Oui mais moi par contre, ça ne me ressemble pas !”. En fait dans le dessin satirique, le but, ce n’est pas d’être ressemblant mais c'est d'être juste. Quand tu es juste, même si la personne ne se reconnaît pas, les autres autour sont forcés de la ramener à la raison et de lui dire, “Je suis désolé, mais si, le con là, c’est toi”. C’est la force du dessin satirique : pointer la justesse de la bêtise de quelqu’un.

… et le seul qui ne se reconnaît pas est finalement celui qui est dessiné, n’est-ce pas ?
Exactement. Et d’ailleurs, quand j’y pense, quand Cabu se dessinait, je trouvais qu’il se dessinait très mal. Moi, on me dit parfois que je ne me dessine pas de manière très ressemblante non plus. Je pense qu’on est un peu comme des diseuses de bonne aventure, on ne peut pas se raconter la nôtre.

Ta première impression de Paris ?
Gris… Pourtant j’arrive de Touraine, donc on penche déjà pas mal vers le gris. (Rires) Mais c’est ces espèces de variations, de nuances de gris qu’il y avait dans la ville… C’etait un “cosmopolitisme gris”. Paris c’est quand même bizarre, ça a beau être gris, tu sens que c’est malgré tout plein de nuances, et je me suis finalement tout de suite senti bien, parce que c’était une ville pas définie, un peu comme moi…

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Et ton ambition quand tu arrives ?
L’objectif ce jour-là, c'était de passer un dessin. Le matin même, j’en avais fait un sur les charters d'Edith Cresson, les immigrés étaient déjà d’actu à l’époque comme tu peux le constater ! (Rires). Alors j’avais prévu d’aller voirs Libé, Le Canard enchaîné, Le Monde, Globe et puis La grosse Bertha. Donc j’avais pris mon petit train le matin, j’avais écouté les The Charlatans, j’étais remonté à bloc, et premier truc que je fais en arrivant à Paris : je me perds. (Rires) Une demi-journée pour trouver les rédactions, en commençant par Le Canard enchaîné… J’avais classé les rédacs par ordre d'orgueil, et Le Canard, c’était un peu le Graal pour un dessinateur de presse. On n’arrête pas de me dire "C’est pas ici, il faut que tu ailles à l’imprimerie", “Mais c’est où l’imprimerie”, “À Balard”... Je suis avec mon plan, je pige que dalle, bref, je remets une demi-journée pour trouver mon chemin. Arrivé à 17h - j’étais quand même parti à 9h le matin ! - (rires) je croise Cabu et je prends mon courage à deux mains pour l’aborder et lui montrer mes dessins. C’est là qu’il me dit “Attends, tu peux pas aller au Canard enchaîné, c’est pas les dessinateurs qui dessinent là-bas, c’est les journalistes. Allez, suis-moi, j’ai un endroit pour toi”. Et il m’embarque à La grosse Bertha.

Du coup, ta première impression de La grosse Bertha ?
La fumée ! Encore du gris en fait quand j’y repense ! Moi, je crois que j’avais dû crapoter deux fois des clopes dans ma vie et là, je me retrouve dans ce cendrier merveilleux. C’était un rêve pour moi, cette espèce de gris envapé… Je me suis dit tout de suite, “Putain, mais c’est là que je veux être”. J’avais même une impression de film, des trucs commes I….comme Icare avec Yves Montand, avec ces gens qui fument et boivent du Cognac à midi, c'était tellement la classe ! Bon, en même temps, le premier que je rencontré, c’est aussi Cabu, qui n’avait jamais ni fumé, ni bu. (Rires)

Justement, ta première rencontre avec Cabu ?
Je le connaissais comme tous les gens de mon époque, de Récré A2. Je le connaissais comme un type…(il marque une pause et réfléchit, ndlr) Ah mais putain, je suis en train de réaliser tout d’un coup. Ah mais oui… Attends, mais c’est pour cela que je l’ai reconnu la première fois. Il avait un genre de caban avec une chemise à carreaux qui était ultra-colorée, et la première chose colorée que j’ai vue dans ce Paris si gris, et bien c’est Cabu ! Mais oui c’est vrai, c’est vrai, mais évidemment ! (Il souritMais sinon Cabu, comme il dessinait à la télévision, ce qui était très rare à l’époque, il a été mon premier prof de dessin avant de le devenir précisément chez Charlie. Cabu, encore une fois parce qu’il passait à la télé, c’était un personnage public, du coup les gens l’interpellaient dans la rue. Et moi, ce dont je me souviens vraiment, quand je me baladais avec lui, c’était les mecs de banlieue qui l'apostrophaient en mode, “Ouais Cabu, tu me fais un dessin”, ou “Hé Cabu, Dorothée tu la suces ?!”. (Rires) C’était gênant mais lui disait trop rien, il se cachait juste derrière ses cheveux. (Rires).

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Cabu, c’était ta première référence en tant que dessinateur ?
Oui, clairement. Après, j’avais d’autres références comme Gotlib ou des gens de Fluide (Fluide Glacial, ndlr), comme Goossens (Daniel Goossens, ndlr). Ouais, et même si tu vas très loin : Mickey. Je suis clairement école Mickey. D’ailleurs ça, tu vois, c’est ma grosse différence avec Charb qui, lui, était école Pif.

Et justement, ton premier fou rire avec Charb ?
Le premier, c’est celui du livre, qui est aussi notre rencontre finalement. On était à Poitiers, moi j’étais très impressionné par lui, il avait déjà un style très convaincant. Il n'était là que depuis 6 mois mais pourtant, il avait une vraie place au sein de la rédaction, il poussait déjà des gros coups de gueule, c’était un cador quoi. Et finalement, c’était un mec ultra-réservé… Mais ce jour-là, quand on a parlé des Simpsons, la glace s’est brisée tout de suite. On a commencé à décortiquer ensemble un épisode, à rire comme des cons et j’ai vraiment compris que j’avais un copain, enfin que j’avais quelqu’un chez Charlie avec qui je pouvais discuter de choses modernes, finalement. En fait, il faut imaginer comment pour des sales gosses comme Charb et moi, les Simpsons ont été une révélation, un curseur dans notre carrière. Tout d’un coup, on a compris que le dessin satirique n’était pas forcément qu’un dessin politique, il pouvait aussi être juste drôle. D’ailleurs je pense qu’il y a beaucoup de Matt Groening (père des Simpsons, ndlr) dans Charb, quand tu regardes un peu son travail. Ses couleurs par exemple, tout à coup ses personnages sont tout orange, tout verts ou tout jaunes....

Plus que dans ton travail qui est resté profondément Mickey ?
Je suis resté Mickey. Je suis resté de droite, finalement ! (Rires)

La première fois que tu t'es dit que tu avais peut-être du talent ?
Il y a eu une première fois en effet, où je me suis dit, “Il y a peut-être quelque chose”. Quand j’ai commencé à La grosse Bertha, j’étais toujours Tourangeau, j’étudiais le droit et j’envoyais par fax mes dessins. Parfois, un seul était pris, parfois deux et parfois rien du tout. Et en décembre 92, pendant les JO d’Albertville, j’avais envoyé une vingtaine de dessins et rien n’était sorti… Pendant une semaine, j’ai vraiment tout remis en question, “Est-ce que je continue dans le dessin et je monte à Paris ou est-ce que j’arrête tout et je deviens clerc de notaire chez mes parents ?”. J’ai été tellement mal que je crois que mes parents m’ont d’ailleurs conseillé d'aller voir un psy. C’était terrible, c’était pas que le boulot, dessinateur ou pas dessinateur, il y avait aussi un truc d'émancipation, est-ce que je vais me barrer un jour de Tours ou pas ! Et en fait, la semaine d’après, ils en ont publié neuf. Là, je me suis dit “Cette fois c’est bon, (il tape sur la table, ndlr) cette fois j’y vais !”.

Et ce que tu as ressenti après ta première couverture ?
C’est pas le moment où je me suis dit que j’avais du talent, clairement ! (Rires). Bon j’y pensais, je bossais pour ça, j’attendais qu’elle arrive, je ne comprenais pas pourquoi mon dessin n'était pas choisi ou parfois, même pas en compétition avec les autres…. Et le jour où c’est finalement arrivé, toute la rédac' s’est mise à commenter mon dessin, à mettre son trait de crayon dessus, à le modifier… Il ne ressemblait plus du tout à l’original (Rires). Je me souviens de m'être senti complètement dépossédé, ça m’a totalement déprimé. (Rires)

Est-ce que finalement, ce n’est pas la première fois que tu as compris qu’un journal, c’était surtout du travail d’équipe ?
Si, exactement. C’est le jour où j’ai compris que Charlie, c’était aussi et surtout du collectif (il marque une pause, ndlr), et clairement, mon dessin était meilleur après.

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Ton premier coup de gueule chez Charlie Hebdo ?
Oh, il y en a eu… Le premier, c’était vers 1997 il me semble, à l’époque tournait une pétition pour interdire le Front National. Moi j’étais complètement contre, pour moi c’était pas la méthode, alors j’avais fait un texte à ce sujet. Charb était d’accord pour me laisser sa place dans le Charlie de cette semaine là pour publier mon texte. Sauf que quand il l’a lu, il n’a plus voulu me laisser sa place. On était clairement en désaccord et on s’est vraiment engueulé ce jour-là. C’était la toute première fois. Et tu vois, quand j’y repense, la seule fois où j’ai été censuré, c’était sur un texte et pas sur un dessin… Mais après coup, quelques années plus tard quand je l’ai relu, je me suis dit que c’était écrit avec le cul. (Rires)

Et ton premier dessin raté ?
Il n’y aura pas de “premier” puisque clairement, il y en a des kilomètres ! (Rires) Après, un dessin raté, c’est pas bien grave mais si ça passe dans le journal, ça l’est plus. Et c’est déjà arrivé, mais je ne me souviens plus précisément quand…. Enfin c’est arrivé que je me dise, en regardant le “mur des échappés” - c’est comme cela qu’on appelait le mur sur lequel on scotchait toutes les propositions de unes de la semaine -, qu’on allait prendre l'un de mes dessins pour les mauvaises raisons. Parce qu’il faut remplir le trou, ou parce que toi tu le trouves trop facile, ou que tu trouves un autre dessin meilleur… Très honnêtement, je pense que j’ai fait bien plus de dessins pas trop mauvais que de dessins très bons dans Charlie.

Et est-ce qu’il y a des dessins que tu préférais par rapport à d’autre ?
Oui, ceux de concerts, vraiment. C’est là où je me disais que je faisais le meilleur boulot. Il y avait un côté “dessiner l’impossible”, en fait. Et quand ton dessin raconte l’impossible, alors c’est peut-être là que c’est le plus fort.

Parce qu’elle avait une place importante dans Catharsis et qu’elle apparaît à nouveau dans Indélébiles, peux-tu me raconter la première fois que tu as rencontré l'amour de ta vie?
Ah ouais, grave. (Il sourit, ndlr) C’était en 2013, je faisais une exposition au Musée de l’Érotisme à Paris avec Sarah (Sarah Constantin, journaliste et militante féministe française, ndlr). Ca s’appelait Kinkiness et, en gros, on exposait des croquis que j’avais réalisés d’elle nue ou presque, sur des Bibles écrites en latin. Camille, qui est journaliste, était venue voir l’expo pour écrire un article sur le sujet. Ça a été évident tout de suite… (Il marque une pause et réfléchit, ndlr). Tu vois, ce qui est fou c’est qu’à l’époque, elle n’avait aucune idée de qui j’étais. Elle m’a même raconté qu’elle avait dû me “googler” pour avoir des infos sur moi avant de venir ! (Rires). Deux ans plus tard, c’est l’attaque de Charlie, et là, elle a dû porter sur ses épaules tout le poids de ce que ça représentait. Elle a été projetée dans ce truc énorme…

Justement, est-ce qu’Indélébiles ce n’est pas une manière pour toi d’alléger un peu ce poids ? De laisser un autre souvenir de Charlie Hebdo, moins lourd ?
Clairement. Je veux que les gens se souviennent de ça aussi, parce que Charlie Hebdo, ce n’est pas uniquement le 7 janvier 2015, c’est bien avant et bien autre chose. On se parle des premières fois tous les deux, et c’est vraiment ça pour moi : on a tous un premier souvenir avec Charlie, et j’aimerais que ce ne soit pas systématiquement celui du 7 janvier. Indélébiles est là pour dire “Hey, c’était ça Charlie aussi. C’était le bordel, c’était enfumé, c’était libre - et putain, c’était joyeux !”.

++ Indélébiles de Luz aux éditions Futuropolis est disponible depuis le 1er novembre.