IMG_4691On est toujours mieux chez soi, et notre grand reporter Sophie d'After sort pour que vous n'ayez pas à le faire. Chaque semaine, elle relate l'actualité brûlante des nuits berlinoises sans lesquelles on serait bien incapables de comprendre le monde. Moi, Sophie d'Af, sans âge, modérément droguée, gratuitement prostituée.

Je pouvais pas passer à côté de l'affaire Khashoggi, ce dissident politique qui s'était fait démembrer au consulat d'Arabie Saoudite d'Istanbul. Un journaliste qui se fait démonter dans un consulat en Turquie ? J'étais obligée d'aller bouger mon boule à Istanbul pour enquêter. Je connaissais plein de Turcs au bras long et j'avais quelques gorges profondes du côté de Riyad pour faire mon boulot de grand reporter dans le Bosphore sereinement, façon Sainte Sophie d'After. Je trouvais ma légitimité de spécialiste du Proche Orient, arrivée bien lotie et même bien Pierre Loti, à mon hôtel de Taksim en allumant la télé. Je tombais sur France 24, la chaîne d'info en continu dans la langue de Bézu et de Béziers (quand ta voix à l'international, c'est France 24 et TV5 Monde, et ta voix intérieure, c'est Éric Zemmour, normalement, tu sais que t'as besoin de passer aux drogues dures). Suffisait de deux minutes pour te rendre compte de l'imposture : sur le plateau, il était évident que la «consultante Moyen-Orient» était une meuf du 16ème qui avait juste une fois fait ses courses au Duty Free de Dubaï alors qu'elle était en escale.

Quelques semaines auparavant, j'avais rencontré Mohamed “Call me Moe” de Riyad. Comme tous ceux qui se retrouvent un jour à Berlin, il avait des origines mixtes et sa grand-mère était allemande. «Quand elle en a marre de l’Arabie Saoudite, elle revient en Allemagne, et quand elle en a marre de l’Allemagne, elle repart en Arabie Saoudite. Elle a toujours fait un peu ce qu’elle voulait.» Il me racontait qu’on l’avait toujours considéré comme un étranger dans son pays d'origine. Comme quoi, tout est question de perspective. D’ailleurs, comme les autres jeunes habibi du Moyen-Orient que j’avais rencontrés ces derniers mois, et contrairement aux vieux retraités occidentaux obsédés par le déclinisme, il voyait le futur de façon extrêmement optimiste. «J’aurais pas pensé que le droit de conduire pour les femmes arrive si vite. Je crois que le vieil ordre patriarcal est en train de basculer plus rapidement qu’on ne le pense. En Europe, la population est de plus en plus âgée, mais dans les pays arabes, les jeunes représentent plus d’un tiers de la population. Je suis plutôt confiant dans l’avenir.» Faudrait quand même que je lui demande s'il a pas un update à faire...

On rejoignait Onur aka «Tata turque» dans un resto russe de Beyoglu, comme un rendez-vous d'espions. Il était avec deux Berlinois rencontrés dans les backrooms du Berghain. «Ils reviennent d'une orgie à Kiev, ils ont fait un crochet par Istanbul.» Vraiment ? Des gens ont cette vie ? Je juge pas hein, je jauge. On continuait à Sahika, un nouveau club d'Istiklal en semi clandestinté puisqu'on avait le droit de fumer et où ça jouait de l'italo-disco, histoire de prendre au plus vite un bain en Méditerranée. Comme le monde n'est composé que de 100 personnes et que les autres ne sont que des figurants, on tombait sur Michelle, la coloc de Francesco, une Américaine du Wisconsin et de Neukölln qui est tatoo artist ou qui fait des bijoux à connotation SM, un truc dans le genre.

Onur nous emmenait ensuite à Cheeky, la seule darkroom d'Istanbul, où une crise de jalousie s'est déclarée entre les partouzistes de Kiev, ainsi qu'un Israélien et un Syrien trouvés sur le champ de bataille. On n'était pas loin de la Guerre des Six Jours. Finalement, Onur est parti avec le Syrien. «Il parlait hyper bien turc, bourré, je m'étais pas rendu compte que je m'engageais encore dans un plan compliqué.» Ce qui signifiait, en langage parisien, qu'il était obligé d'aller aux Lilas pour conclure alors qu'il habitait à République.

Plus racistes que des Français, les Turcs n'arrêtaient pas de se plaindre d'une invasion arabe. «Ils viennent tous ici faire de la chirurgie esthétique.» De fait, sur Istiklal on croisait plein de Koweïtiens venus se faire des implants capillaires. Chauve must go on !

Le lendemain, on allait au détroit des Dardanelles le jour de la fête nationale. Onur se basait sur une vidéo de Zelal, une trans travailleuse du sexe qui après plus de 30 ans de bons et loyaux services avait fait un tabeau comparatif de la taille des pénis en Turquie pour donner un jugement sans appel : «Atatürk, un blond né en Thessalonique, c'est sûr, il avait une petite bite», suivi de force détails du genre : «Les queues bulgares, c'était le must de l'Empire Ottoman», puis d'une anecdote en passant devant le village de son enfance : «Ici, entre deux oliviers, j'ai baisé avec le fils du maire AKP, le parti islamo-conservateur.»

On terminait forcément au Tekyön, le club où j'aimerais qu'on disperse mes cendres après ma mort. Il y avait surtout des Syriens et quelques Turcs, on se serait cru à Neukölln. Avec un Palestinien qu'on appelait Lady Gaza et quelques Emirati renommés «Opération tapettes du désert», je leur jouais la scène culte du remake du classique des Bronzés, Le Prophète est une ordure, intitulé «Mehmet épouse X». Au final, on préférait jeter un voile de pudeur sur Khashoggi et plutôt parler de Kajagoogoo.