Aux dernières nouvelles, Steranko dort toujours seulement deux heures par jour (!). Il continue de ne prendre qu'un repas quotidien, généralement des fruits et légumes crus avec, parfois, un peu de poulet. Il n'a pas cessé, non plus, de courir tous les jours avec ses chiens et de faire des pompes. Et il ne s'est surtout pas arrêté de bosser, surtout la nuit (il a le même rythme de vie que Christophe mais avec beaucoup moins de sommeil). Steranko participe aussi à plus d'une convention par mois, festivals au cours desquels il régale les fans d'anecdotes sur sa vie plus spectaculaires les unes que les autres. Prenons par exemple ce jour où il croise Bob Kane, le créateur officiel de Batman, au cours du festival de San Diego (le grand raout du comics). Mécontent que Steranko ait écrit dans son History Of Comics (deux volumes parus en 1970 et '72) qu'il ait moins bossé sur l'Homme Chauve-souris que la version officielle ne l'entend, et que le gros du boulot ait été assuré par ses collaborateurs Jerry Robinson et Bill Finger, Bob Kane soufflette l'impudent avant de trouver refuge dans un ascenseur. Fou de rage, Steranko ne dort pas de la nuit. Il retrouve Kane le lendemain et le gifle en bonne et due forme devant le public stupéfait. Épouvanté, Kane ne bronche pas.Capture d’écran (245)La première planche en quatre pages de l'histoire du comicsStrange Tales 167 (1968)

C'est que Jim Steranko est un dur, un vrai. Né en 1938 en Pennsylvanie, il est fils d'immigrés ukrainiens. Jim grandit dans la pauvreté. Son père gagne sa vie en creusant des mines de charbon clandestines. Parfois, le sol s'effondre sur lui et il doit rester de longues minutes enseveli, au bord de l'étouffement, jusqu'à ce qu'un de ses acolytes le sauve. Ado, Jim s'en souvient en mettant au point un spectacle dans lequel il se fait enterrer vivant. Au bout de quinze minutes, il s'extirpe de sa tombe sous les yeux du public stupéfait. Bien sûr, il y a un truc : avant d'être enterré, Steranko enferme dans ses mains un peu d'oxygène qu'il plaque sur son visage tout en plaçant son corps, ne me demandez pas comment, en biostase. Mais Jim Steranko ne se borne pas à jouer les Lazare : il est aussi fakir, cracheur de feu et as de l'évasion (d'où son surnom de Houdini des comics).STERANKO 23Jim Steranko, le Houdini des comics

Steranko est aussi gymnaste, boxeur et rocker. À la fin des fifties, il joue de la guitare dans un groupe de rock'n'roll et fréquente les Comets de Bill Haley. Jim est aussi biker, un peu cambrioleur et surtout dessinateur. Enfant, un de ses oncles lui offre régulièrement des paquets de comics. Le gamin adore et se met à dessiner dès qu'il le peut, au grand dam de son père, qui le voit devenir ouvrier ou mineur, comme tous les hommes de la famille. Jim attend donc que  son père soit couché pour dessiner. C'est à cette époque qu'il comprend qu'il n'a pas besoin de beaucoup de sommeil.STERANKO 6Hulk King-Size Special, 1968

Après ses études, il gagne sa vie comme dessinateur de pub. Il est pourtant toujours obsédé par les comics et commence à piger à dix-neuf ans comme encreur ou assistant dans le studio de Vince Colletta, un futur grand nom de l'encrage de la Marvel. Les choses deviennent sérieuses à partir de 1966. Steranko rejoint les Harvey Comics où officie Joe Simon, le co-créateur avec Jack Kirby de Captain America. Steranko coréalise les dessins des créations maisons comme Spyman.STERANKO 5

 Spyman, 1966

Mais à cette époque, les Marvel Comics de Stan Lee et Jack Kirby sont la référence de la BD américaine. Lee, Kirby et leur équipe (Steve Ditko, John Buscema, Gene Colan, Gil Kane, etc.) révolutionnent les comics et sont au Neuvième Art ce que le rock des sixties est à la musique populaire. Ambitieux, Steranko propose ses services à Stan Lee, qui l'embauche illico. Jim est tout d'abord chargé d'encrer les dessins de Jack Kirby sur la série Nick Fury, qui est publiée dans Strange Tales (n°151, décembre 1966). Au bout de quatre numéros, Steranko remplace Kirby aux dessins (comme toujours, King Kirby est chargé comme un bœuf). Fait exceptionnel, le nouveau venu Steranko convainc Lee de lui confier aussi le scénario et la mise en couleur. Steranko a donc les mains libres pour faire ce qu'il lui plaît (l'encrage est confié à Joe Sinnott, la Rolls du métier). En un peu plus de deux ans seulement, Jim Steranko va littéralement exploser les frontières du comic-book.STERANKO 2 Nick Fury dans Strange Tales 156 (1967)

Graphiquement, son style élégant est l'héritier direct des codes mis en place par Jack Kirby, mais aussi des graphismes de toute beauté du grand Wallace Wood, le maître absolu des comics de science-fiction des fifties, un pilier des fameux EC Comics. Steranko ne s'arrête pas en si bon chemin : le découpage habituel des bandes dessinées est trop étroit pour lui, et l'artiste se met à réfléchir en planches qui s'étendent sur deux voire quatre pages. Il bouscule les codes narratifs classiques en explosant les bulles, transforme ses cases en successions de photogrammes (il est fan de cinéma, en particulier de Michael Curtiz et Orson Welles), explore comme Kirby les collages (1), s'inspire du Pop Art, de l'Op-Art, du psychédélisme et même du surréalisme (il va jusqu'à rendre hommage à Dali dans Nick Fury).STERANKO 10Nick Fury, Agent of S.H.I.E.L.D., 1968

Il transforme aussi les titres de ses histoires en logos animés comme un Saul Bass du comics... Un ouragan de créativité comme la BD en avait rarement vu. Stupéfiés par les innovations de Steranko, de dignes exégètes ont étudié les innovations narratives imaginées par l'artiste dans les vingt-neuf comics qu'il produisit pendant son court séjour chez Marvel : ces braves gens eurent la stupéfaction d'en recenser pas moins de cent cinquante ! D'où la comparaison avec Kubrick : comme l'homme de 2001, Steranko a peu produit, mais chacune de ses BD a frappé par sa richesse et ses innovations inouïes. Quant à la comparaison avec Robert Johnson, elle s'explique par le fait que Steranko a signé vingt-neuf comics versus le même nombre de chansons chez le diabolique bluesman. On ne sait pas, par contre, si l'artiste a vendu son âme au Malin.STERANKO 9Une des héroïnes sexy de Steranko – Strange Tales 168 (1968)

En revanche, il ne l'a pas vendue à Stan Lee puisque celui-ci le lourde en 1969. Steranko avait en effet osé refuser que Marvel fasse des retouches sur At The Stroke Of Midnight, une impressionnante histoire d'horreur inspirée par Lovecraft qu'il avait écrite et dessinée. Excédé, Lee congédie l'artiste avant de le rappeler peu après pour lui confier les couvertures de certaines de ses séries phares. Mais Jim Steranko a d'autres idées en tête. Il décide d'arrêter de dessiner pour devenir éditeur et crée sa propre maison d'édition, Supergraphics, dès 1969. Il y publie une histoire des comics et lance le magazine au format tabloïd Comixscene, qui traite de l'actualité du comics (pardi !). Rebaptisé Mediascene, le titre s'ouvre au cinéma et autres avant d'être converti en magazine sous le nom de Prevue. Il durera jusqu'en 1994.Capture d’écran (246)

At The Stroke Of Midnight (1969)

Jim Steranko revient à la BD en 1976 avec Chandler : Red Tide, l'un des premiers graphic novels, inspiré par le polar classique type Raymond Chandler. Graphiquement, Steranko stupéfie une fois de plus avec ses planches en noir et blanc sans bulles où il explore toute la palette possible de contrastes. Frank Miller s'en inspirera lourdement pour ses Sin City.

STERANKO 21Chandler : Red Tide, 1976

Steranko se fait une nouvelle fois remarquer en signant des couvertures de paperbacks, en l'occurrence des rééditions de The Shadow, et en livrant des portfolios qui créent chaque fois l'événement. C'est en découvrant ses dessins d'El Borak, un des nombreux héros créés par Robert E. Howard, le créateur de Conan The Barbarian, que George Lucas et Steven Spielberg décident de lui confier le design de leur nouveau film et de son héros, un certain Indiana Jones, dont la première aventure, Les Aventuriers de l'Arche perdue, sort en 1981.STERANKO 19Dessin réalisé pour la préparation des Aventuriers de l'Arche perdue (1981)

La même année, Steranko consent à revenir à la BD pour adapter l'excellent thriller de SF de Peter Hyams, Outland (une sorte de remake du Train Sifflera Trois Fois situé sur Jupiter avec Sean Connery dans le rôle principal) dans Heavy Metal/Métal Hurlant. En 1992, le Septième Art rappelle une nouvelle fois Steranko en la personne de Francis Ford Coppola. Le réalisateur du Parrain le charge du storyboard et d'une partie du design de son Dracula.STERANKO 14Outland, 1981

Devenu de son vivant un monument du comics, Steranko savoure son statut de légende et entretient la flamme chez les fans à coups de tweets. On dit qu'il a pour objectif de vivre jusqu'à 125 ans. Il en est capable.

++ Ne manquez pas les autres épisodes de notre belle série dédiée aux géants des comics : Jack Kirby, Bernie Wrightson, Geof Darrow, Frank Miller et Gil Kane