C’est sûrement au moins la troisième fois qu’on vous la pose, mais vous pouvez nous re-raconter votre rencontre ?
Étienne de Crécy : J'ai rencontré Baxter en 2014. Je lui avait demandé un caméo pour Superdiscount 3 et il est venu à Paris pour un featuring. Voilà comment tout a commencé  !

Et vous, Delilah ?
Delilah Holliday : Tom Beard, un réalisateur londonien, a parlé de moi à Baxter, qui cherchait une voix pour cet album. Quand Baxter m’a proposé de collaborer, j’ai tout de suite accepté, c’était une opportunité géniale.

Delilah, le public français vous connaît encore peu. Quelles sont les trois choses à savoir sur vous ?
D.H. : Je suis chanteuse, songwriter, productrice, ma couleur préférée est le doré… Je suis aussi membre du groupe de punk Skinny Girl Diet, que j’ai monté avec ma soeur Ursula. Et mon signe du zodiaque est le Bélier.

Et ton ascendant ?
D.H. : Capricorne ! (Elle s’adresse aux autres, ndlr) Et vous ?
Baxter Dury : Sagittaire.
É.dC. : Poissons.

Cet album dure moins de 20 minutes ; est-ce que c’était une volonté de votre part de faire trois fois plus court ?
É.dC. : Ce n’était pas du tout prémédité. Si cet album est court, c'est qu'il devait l'être. On l’a enregistré sans se prendre la tête en supprimant tout ce qui était superflu. Et si un morceau fonctionnait seulement avec un kick et une basse, nous étions comblés.

N'est-ce pas plus compliqué de faire simple, comme on l'entend souvent ?
É.dC. : C’est une histoire de choix ! Si tu pars du principe qu’un titre va être faible, il le sera, mais si tu choisis de composer un titre fort avec presque rien, ça fonctionne ! Est-ce que ce que je dis a du sens ? (Rires) Honnêtement, ce n’est pas un album qui nous a donné du fil à retordre, tout s’est fait dans la bonne humeur et la détente.

D’ailleurs Étienne, vos trois instruments indispensables pour un album ?
É.dC. : J’utilise habituellement le TB-303 et le Juno 60. (Il nous présente plusieurs de ses synthés dans le studio, ndlr) Pour cet album, je me suis aussi servi du DMX, un peu du Xpander et du SQ80. Bien sûr, jamais tous à la fois !

Pouvez-vous nous citer trois habitudes de studio ?
B.D. : Pardon - c’était quoi la question, déjà ?
D.H. : Tes habitudes pendant la session d’enregistrement.
B.D. : Ah oui, avec les concerts et tout ça.
D.H. : Tu manges beaucoup ! 
B.D. : Vraiment ? (Rires) Non, euh, des habitudes ? Non, pas d’habitudes pour moi. L’enregistrement est simple. On se retrouve vers 11h, on prend un café, on parle, on déjeune, on est structuré de manière très française. (Rires) Je suis le commandement d’Étienne.
É.dC. : Vers midi, je commence à avoir vraiment faim.
B.D. : Oui, c’est le résultat de centaine d’années de traditions françaises. Non mais je dois avouer que moi aussi, j’attends midi avec impatience. Parce qu’en Angleterre, ils ne mangent jamais, et je suis là “Putain, mais quand est ce qu’on fait une pause ?!”. Et quand j’observe Étienne entre 10h et midi, on peut voir que ses sourcils se froncent et je sais qu’il réfléchit à quel nouveau restaurant il pourrait m’emmener non loin d’ici. Et il ramène souvent un ami, ce qui est presque une tradition pour lui. Je discute un peu avec le nouveau venu, ce qui est la partie la plus “polie” de ma journée. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne travaille pas, on travaille beaucoup mais on se concentre sur des sessions de travail très compartimentées. On a aussi des heures d’ajustement, avant et après le repas de midi, qui dure trois heures et demie.
É.dC. : Et après ça, une sieste. (Rires)
B.D. : Oui, une sieste où l'on s’endort avec un petit morceau de gâteau au coin de la bouche. Après ça, on se réveille vers 17h30, 18h. Cet album a pris du temps, mais nous avons réussi à faire beaucoup sur des sessions très courtes, nous avons écrit les morceaux de manière très rapide. Nous avons beaucoup réfléchi, on était comme des poètes pendant la Seconde Guerre mondiale qui buvaient du cherry. (Il fait une sorte de grimace de dandy, tout en prenant la pose ; rire général)

Baxter, tu fredonnes en français sur Tais-toi.
B.D. : Oui, je l’ai fait par petits bouts. C’est le seul mot français que je connais. Je ne connais pas très bien cette langue, sûrement parce que je ne veux pas très bien savoir, justement. J’écoute en revanche, ça peut paraitre stupide mais j’aime beaucoup ne pas savoir. J’aime être perdu dans la traduction. Mais Tais-toi a une sonorité similaire à l’anglais, et le sens de l’expression m’a fait l’aimer encore plus.

Est ce que tu as trois chansons françaises qui ont été importantes pour toi ?
B.D. : Je ne me rappelle jamais des titres, parce que mon français, c’est vraiment du “blah blah”. J’aime beaucoup de chansons de Serge Gainsbourg, je dois te retrouver celle que j’aime.
É.dC. : Tu peux nous les chanter ,sinon.
B.D. : (Il fredonne et se lance dans une imitation de Serge Gainsbourg pendant quelques secondes, ndlr) J’aime les classiques comme Melody Nelson, les choses comme ça. Mais je ne me rappelle jamais des titres, je n’ai jamais été très bon en langues, je parle à peine anglais ! (Rires) Question suivante.

Vous avez tous travaillé en solo, duo et trio ? Quelle formule marche le mieux ?
B.D. : Des saisons différentes pour des projets différents avec des gens différents, ce projet était parfait pour moi après avoir fait un gros album avec beaucoup de gens impliqués, beaucoup de complications. Tout d’un coup, tu te retrouves débarrassé de tout ça, et tu peux juste te concentrer sur la musique. C’est très agréable de pouvoir faire ça pour un temps, de travailler par épisodes. C’est comme ça que je fonctionne, de manière cyclique. C’est très dur de faire confiance à d’autres gens, quand tu as été si habitué à composer ta propre musique, alors je pense que c’est une bonne expérience pour nous tous, en tant qu’êtres humains.
D.H. : Et artistes.
B.D. : Oui, tout à fait. Delilah et moi, nous sommes définitivement dans nos petits mondes de contrôle, vous voyez ce que je veux dire ? Mais nous étions assez polis les uns envers les autres.
É.dC. : Oui, oui, nous étions polis et ouverts. C’était plutôt facile de dire “Non, cette idée est nulle”.

OK, donc pas d’ego dans l’affaire ? 
É.dC. : Il y avait quand même des egos, mais des egos polis. Tu n’aimes pas ça ? OK… Tu n’aimes pas mon synthé ? OK, je le range… (Rires)

Dans votre carrière, avez-vous dû gérer des égos qui se sont montrés problématiques ? Pas seulement les vôtres, mais aussi ceux d’autres personnes ?
É.dC. : D'habitude, j’évite les collaborations à cause de ce problème. J’ai eu un groupe, avec Motorbass (le duo qu’il formait avec Phillipe Zdar dans les années 90, ndlr) - ce n’est pas une mauvaise expérience, mais c’est juste que je n’étais pas capable de ne pas faire exactement ce que je voulais moi en matière de musique. Avec Baxter et Delilah, c’était très facile parce que chacun avait un rôle déterminé. Alors que travailler avec quelqu’un qui fait la même chose que moi, c’est plus difficile puisqu'il s'agit de mon propre travail... Donc quand je suis avec un producteur dans un studio, au bout d’une heure ou deux, je suis là, genre “OK, en fait j'ai envie d'être seul, que je puisse faire le boulot rapidement”. Mais pour nous trois, il fut étonnamment facile de travailler ensemble.
B.D. : Nos forces sont complémentaires, ainsi que nos centres d'intérêt. Nous pouvions aller dans nos propres directions et ne pas tenter d’interférer avec celles des autres.
É.dC. : Pour moi, il y avait de la confiance. Quand Baxter me disait qu’il n’aimait pas ce synthé, je lui disais qu’il avait raison. La plupart du temps, c’était comme ça.

Et combien de temps avez-vous mis pour faire l’album ?
B.D. : Dix minutes sur deux ans ! (Rires) Non mais sérieusement, nous nous sommes vus quelquefois en deux ans - peu car je vis à Londres et que cela coûte une fortune de venir à Paris, mais à chaque fois, nous avons avancé.

Et justement Delilah, jusqu’à récemment, vous faisiez partie du trio Skinny Girl Diet. Est-ce que vous n’êtes plus que deux aujourd’hui car comme tous les groupes de trois, ça s’est mal terminé ?
D.H. : Grosso modo, notre cousine qui jouait de la basse dans le groupe est retournée à la fac. Enchaîner les concerts et partir en tournée, ça peut vous esquinter mentalement et physiquement... Ce n’est pas pour les petites natures. Je comprends qu’elle en ait eu marre. Nous-mêmes, nous nous sommes calmées.

D’ailleurs, votre groupe se revendique ouvertement féministe. Quelles sont les trois femmes qui ont compté pour vous?
D.H. : Frida Khalo, Maya Angelou et Angela Davis. Mais pas forcément dans cet ordre !

Baxter, Étienne, vous êtes (presque) trois fois plus vieux que Delilah - peut-être trois conseils à lui donner ? 
B.D. : Eh bien à vrai dire, Delilah et moi, nous avons à peu près le même âge ; en revanche, ça a été très dur de bosser avec un mec beaucoup plus vieux comme Étienne ! (Rires)
É.dC. : Personnellement, je n’ai aucun conseil à donner à personne, jamais. C’est un principe ! (Rires)

Et justement, est-ce qu’il est arrivé que l’on vous donne un très mauvais conseil dans votre carrière, et que vous le suiviez ?
É.dC. : (Rires) Alors je ne peux vraiment pas en parler, mais très clairement, cela m’est arrivé...

(À ce moment-là de l’interview, Baxter Dury semble s'assoupir sur sa chaise. Depuis le début de l'interview, il alterne avec beaucoup d'aisance les phases de siestes et de monologues, ndlr)

Elle est facile, mais si vous deviez choisir chacun un adjectif pour définir cet album, lequel serait-il ? 
É.dC. : Oh, mais Baxter, tu l’as dit aujourd’hui, souviens-toi ! (Il réveille partiellement son acolyte, ndlr)
B.D. : Ah bon ? Oui, je l’ai dit - eh bien, je suis incapable de m’en souvenir…

Pour information, dans le communiqué de presse, c’est trois fois “cool”...
B.D. : Mon Dieu, mais qui a écrit cela ?! (Rires) Alors, je dirais émotionnel, honnête, sincère, “Brexit beats”, malhonnête...
D.H. : …Non, ne dis pas ça ! (Rires) Bon, disons nostalgique, sexy...
É.dC. : ...Et minimal !  Oui, voilà : nostalgique, sexy et minimal.

Pour finir, quelles sont les trois pires questions qu’on vous ait posées en interview ? 
É.dC. : Dans celle-ci ! (Rires) Non mais clairement, ce sont les “D’où vient votre inspiration ?”, “Qu’est-ce qui vous inspire dans la vie ?”... C’est tellement difficile de trouver une réponse à ça.
B.D. : Moi, c’est tout ce qui est en rapport avec mon père évidemment (son père, Ian Dury, était le meneur et chanteur du groupe Ian Dury and the Blockheads, ndlr). Mais du coup, j’ai trouvé la parade, j’invente de fausses histoires, du genre “Je déteste mon père”, “Il m’enfermait dans le grenier”, “Il me brûlait avec ses propres cigarettes”... Juste pour leur donner ce qu’il veulent, même si j’en viens à ruiner la réputation de mon père ! (Rires) Mais ces questions sont vraiment les plus atroces… D’ailleurs, les Allemands sont les pires sur ce sujet, ils sont totalement obsédés par mon père, je suis certain qu’ils ne connaissent même pas mon prénom. (Il entame une imitation d’un journaliste allemand assez bien réussie, ndlr)
D.H. : Franchement, je ne m’en souviens plus, elles doivent être perdues au fond de ma mémoire.

++ B.E.D est disponible depuis le 26 octobre dernier sur iTunes, Spotify et Deezer.
++ Les comptes Facebook de Delilah Holliday, Baxter Dury et Étienne de Crécy.

Interview réalisée en collaboration avec Belinda Mathieu et Frederic Gendarme.