Tu vivais au Japon depuis plus de cinq ans, je crois. Pourquoi avoir emménagé là-bas ?
Chloé Jafé : Lorsque j’ai emménagé au Japon il y a six ans, j’habitais déjà à Londres depuis quatre ans. Je venais de me séparer de la personne avec qui j’étais à l’époque, le moment pour partir était idéal. Bon, il a fallu que je mette ma vie en Europe entre parenthèses et que j’apprenne à vivre au sein d’une nouvelle culture, dans un pays que je connaissais peu, mais c’était l’occasion de réaliser enfin ce projet. J’avais déjà cette idée en tête avant de partir. Je pensais rester un an, mais j’ai compris assez rapidement que ça prendrait beaucoup plus de temps.

La culture Yakuza, c’est quelque chose qui te passionne depuis longtemps ?
Je ne crois pas que ce soit seulement « la culture Yakuza » qui me passionne, mais plus largement l’Histoire du Japon et ses subcultures. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les gens, ceux qui sortent des normes ou des règles, les histoires de vie qui sortent des sentiers battus. Le Japon étant un pays très conformiste, je me suis rapidement sentie plus proche des personnes que j’ai choisies de photographier que du reste de la population.

Il y a une série romancée des années 1980 qui s'intéresse à peu près au même sujet que toi, non ?
J’imagine que tu fais référence à la célèbre série Gokudo no tsumatachi (inspirée en réalité de Gokudo no onna-tachi, visionnable ici dans son intégralité... à condition de parler japonais, ndlr) ?

C’est ça.
Cette série, qui se traduit littéralement par Femmes de Yakuza, m’a effectivement beaucoup inspirée et donné envie d’approfondir le sujet. C’est assez romancé et un peu fantasmé : des femmes en kimono et sabres japonais qui se rendent justice. Ça représente l’image mythique des femmes de Yakuza des années 1970, et j’avoue que ça m’a donné envie d’en faire une version actuelle.Jafe_Chloe_BT69_02

Pourquoi avoir privilégié le noir et blanc à la couleur ?
Parce que je photographie systématiquement en noir et blanc, tout simplement.

Par définition, un Yakuza est forcément un homme. Est-ce ce rôle ambigu qui t’intéresse dans le fait de photographier les femmes Yakuza ?
Les femmes de Yakuza sont des outsiders parmi les outsiders. C’est-à-dire qu’elles ne sont pas définies comme membre Yakuza, et en même temps, elles sont plutôt en dehors de la société typique japonaise. J’ai eu envie d’en savoir plus. Pour cela, j’ai réussi à me faire engager comme hôtesse pour me rapprocher d’elles et mieux les comprendre. J’ai pu avoir accès à un de ces bars par une amie qui y travaillait comme coiffeuse, mais n’étant pas « l’une d’entre elles », j’avais l’impression de les déranger. En devenant moi-même une hôtesse, nos rapports devenaient différents, et cela m’a permis de mieux comprendre ce monde de la nuit.

C’est à ce moment-là que tu as rencontré à Tokyo le chef d’un groupe Yakuza ?
Cette rencontre s’est faite bien après. Je ne travaillais plus comme hôtesse à ce moment-là. D’ailleurs, le chef ne me connaît qu’en tant que photographe. Je ne pense pas que notre relation aurait évolué de la même manière s’il m’avait connu comme hôtesse… Je ne suis pas sûre que j’aurais pu obtenir son respect et sa confiance.

Toutes les femmes photographiées étaient-elles libres de poser ?
Honnêtement, elles ont presque toutes eu besoin de l’accord de leur partenaire. C’était quelque chose d’assez présent. En devenant hôtesse, je pensais pouvoir accéder à ces femmes directement, mais j’ai compris que je n’arriverai à rien sans l’accord des hommes. Ce sont eux qui décident ! C’est d’ailleurs pourquoi ce projet n’aurait pas pu voir le jour sans le soutien et la confiance que le chef m’a accordés. Les femmes de son organisation m’auraient sans aucun doute toutes tourné le dos s’il n’avait pas donné son accord.yakuza-woman-01

Et les hommes dans tout ça ? C’était important pour toi de montrer leur intimité, de s’intéresser à autre chose que leur côté « gangster » ?
L’idée première, bien sûr, était de mettre la lumière sur les femmes liées à l’organisation, mais je ne pouvais pas ignorer le fait que le monde des yakuzas est essentiellement masculin. De ce fait, je trouvais intéressant de les montrer en tant qu’homme, dans leur quotidien, avec leurs enfants, et pas seulement comme des gangsters.

Comment définirais-tu tous ces Yakuzas une fois revenus à leur intimité ?
Je ne veux pas faire de généralités. Je pense d’ailleurs qu’ils sont tous plus ou moins différents. Le chef que j’ai photographié, par exemple, adore les enfants. Du coup, c’était plutôt touchant de le voir s’attendrir et jouer avec eux. Je dois dire que je suis tombée sur une famille assez exceptionnelle, avec de vraies valeurs. Ce n’était pas le cas avec toutes les familles…

Le projet a duré quatre ans. À certains moments, as-tu été inquiète pour ta sécurité ?
À certains moments, oui. Au départ je n’avais absolument aucun contact, c’était donc difficile pour moi de savoir à qui je pouvais faire confiance par rapport à mon projet. Un jour, j’ai fait une erreur de jugement qui m’a coûté cher. Je me suis faite suivre et voler mon sac. Ces personnes voulaient savoir qui j’étais, ils me posaient plein de questions. J’ai eu l’impression de marcher sur des œufs la plupart du temps.

Il n’y a pas un moment où ça a failli déraper ?
Un des moments marquants a été lorsque le chef a voulu me tester. J’étais bloquée contre un mur, et il m’a demandé de choisir entre donner mon corps ou ma vie. Le temps s’est arrêté à ce moment-là, mais je ne voulais pas montrer que j’avais peur. Même si, bien sûr, j’étais intimidée… Il fallait que je réfléchisse vite car il insistait pour que je lui réponde. J’ai pensé qu’il n’y avait pas de « bonne réponse » et lui ai dit qu’à choisir, je préférais qu’il prenne ma vie. Il est resté à me fixer droit dans les yeux pendant plusieurs secondes. C’étaient les plus longues secondes de ma vie… Puis il a souri et m’a dit que j’étais une dure à cuire. OUF !Jafe_Chloe_BT69_03Tes photos montrent des corps hyper-tatoués. Ont-ils une signification particulière ?
Plutôt qu’un tas de tatouages, on parle plus volontiers là-bas d’une pièce. Le tatouage japonais (irezumi) est une pièce qui s’étend sur une grande partie du corps, généralement le dos - mais ça peut aller jusqu’au bras et descendre jusqu’en bas des jambes. L’irezumi est fait à la main et a des significations en lien avec la mythologie japonaise. L’idée, c’est qu’une personne choisit un motif plutôt qu’un autre en lien avec son histoire personnelle ou sa personnalité. Mais le plus intéressant, c’est que le tatouage japonais n’est à la base pas fait pour être montré. C’est quelque chose de très personnel, un peu comme une armure pour soi-même. Au Japon, le tatouage est aujourd’hui associé aux Yakuzas, même si cela n’a pas toujours été le cas. Le tatouage est un sujet qui reste très tabou. L’accès aux bains publics (onsen) et à la gym, par exemple, est interdit aux personnes tatouées. Les Japonais étant très intransigeant avec leurs règles, cela s’applique quelle que soit la taille du tatouage.

On te sent très passionnée par ces tatouages, non ?
Je n’étais pas particulièrement intéressée par les tatouages avant de commencer ce projet, je l’avoue, mais ils font partie intégrante de ce monde-là. Et puis je trouve fascinant le fait que le tatouage japonais, aussi beau et impressionnant qu’il soit, ne soit pas réalisé pour être montré. C’est comme une œuvre d’art secrète et personnelle que seules les personnes intimes peuvent découvrir.Capture d’écran (249)Pourquoi avoir choisi Inochi azukemasu comme titre de ta série de photographies ? C’est une chanson de Keiko Fuji, c’est bien ça ?
Oui, tu as raison. C’est une phrase qui signifie « Je te donne ma vie » et qui reflète parfaitement, je trouve, les relations qu’il y a dans l’univers des Yakuzas : la relation des femmes avec leurs hommes, mais aussi la relation des recrues avec le chef. Le don de soi est très présent, donc je trouvais que ça avait du sens.

La culture japonaise, c’est quelque chose dont tu t’es toujours imprégnée ?
Je ne sais pas vraiment si l'on peut dire « toujours », mais ça fait un bon moment, c'est sûr.

J’imagine qu’il y a des films qui t’ont marquée ?
Oui, il y des films qui m’ont marquée ou inspirée, plus ou moins, pendant mes recherches. Je pense notamment à Nobody Knows de Hirokazu Kore-eda, l'un de mes réalisateur japonais favoris ; Rashomon d’Akira Kurosawa, un film culte ; Irezumi de Yasuzo Masumura, et Dolls de Takeshi Kitano pour la poésie, ou encore Ryuji de Toru Kawashima (film complet sous-titré en anglais visionnable ici, ndlr), qui est un film de Yakuza anti-héros. L’acteur avait rejoint un vrai gang pour élaborer son rôle, et il a perdu la vie une semaine après la sortie du film... Soi-disant à cause d’un cancer...
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Et il y a des morceaux issus de la scène japonaise que tu recommandes ?
Je ne suis pas une spécialiste, mais il y a des titres que j’aime chanter au karaoké ces derniers temps, dont Inochi Azukemasu de Keiko Fuji, Ai no Sanka de Koshiji Fubuki, Plastic Love de Mariya Takeuchi (qui est un véritable "tube underground" sur YouTube, et sur lequel est récemment paru un excellent article - en anglais - chez nos confrères de Noisey, ndlr), Yumesaki Annainin de Momoe Yamaguchi, ou Anata nara dou suru de Ayumi Ishida.

J’ai lu que tu t’intéressais actuellement aux femmes qui travaillent la nuit ?
Le deuxième travail que j’ai réalisé, toujours au Japon, est en fait le deuxième volet d’une trilogie. Pendant deux ans, mon errance à Okinawa m’a amenée à photographier les femmes qui travaillent la nuit, mais aussi les rencontres fortuites et ma relation passionnelle et impossible à l’autre. J’ai également commencé le troisième volet de cette trilogie, à Osaka, sur la culture de la rue - et notamment sur celle du quartier de Nishinari.

++ Chloé Jafé expose sa série photo sur les femmes des Yakuzas jusqu'au 24 novembre dans le cadre du festival Jazz à l'Ouest.