La série est-elle autobiographique, ou toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait que pure coïncidence ?
Félicia Viti : À chaque fois qu’on me pose cette question, j’ai le début du générique de New-York Unité Spéciale dans la tête. On aurait peut-être dû mettre un encart au début de chaque épisode : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite, TAN-TAN » ! (Rires) Pour répondre à ta question, oui, c’est un peu autobiographique puisque c’est inspiré de ma vie, de mes potes, de mes étés en Corse. Mais ça reste de la fiction. C’est un gros mélange de réalité et d’imaginaire. Je ne me suis pas levée un matin pour tout coucher sur le papier. J’ai inventé des personnages, j’en ai fusionné d’autres, pour raconter une histoire à laquelle tout le monde pouvait s’identifier. C’est un vrai travail d’écriture pour que tout ça tienne la route et que ce soit drôle, mais surtout que ça rentre dans un plan de travail !

Comment s’est passée la collaboration avec France 3 ? Ils ont tout de suite accepté le projet ou ça n’a pas été un long fleuve tranquille ?
Contre toute attente, ils ont quasiment accepté tout de suite ! J’ai eu un rendez-vous très vite quand ils ont lu le projet. En un mois, je pense. Et je m’attendais vraiment à entendre : « Bon, cette histoire c’est très bien, mais si on enlevait la lesbienne au milieu ? ». Je pensais qu’ils seraient vraiment réticents, j’avais préparé une diatribe, mais en fait pas du tout, je crois me souvenir que le directeur de la chaîne à cette époque m’a même dit : « Des lesbiennes il y en a partout maintenant, non ? Même à Ajaccio », LOL ! Donc ouais, j’ai envie de dire qu’on a un peu signé tout de suite mais ce serait mentir, on a quand même dû tourner un pilote avant, pour vérifier si on avait les acteurs qu’il fallait pour jouer ce genre de rôles. Le reste a roulé tout seul, on a eu aucune censure de la part de la chaîne pendant le développement, c’était top ! J’étais vraiment libre d’écrire ce que je voulais. Un peu trop même parfois. On a dû couper une réplique au montage, parce que c’était un peu fort au bout de 3 minutes d’épisode, soi-disant, mais moi j’adorais : Andréa arrivait à l’aéroport et la première chose qu’elle disait à sa pote c’était, feu la réplique : « J’ai pas les doigts qui sentent la chatte ? ». Je la regrette encore...

Pourquoi avoir choisi cette forme de narration, très proche du documentaire ?
Faire un "mockumentaire", c’était mon idée initiale. Dans les premières versions du scénario, l'un des personnages était aussi la journaliste. J’avais envie d’écrire un documentaire de la lose. L’histoire d’une meuf qui vendait un documentaire à France 3 Corse sur les jeunes qui retournent s’installer sur l’Île, mais qui se plantait sur son casting. Finalement, faute de moyens, j’ai dû réduire un peu le projet. Ce qu’il en est resté, c’est la bande de losers et le dispositif narratif qui me permettait de faire de l’humour avec leurs contradictions. J’adore les doubles discours, et les faces caméra me permettaient de le faire. Puis c’est tellement représentatif, je trouve, de notre tendance à nous mentir à nous-même…

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La visibilité queer en Corse, c’est encore compliqué ou ça évolue progressivement ?
La visibiliquoi ? Non sérieusement, il y a des gens, y compris moi, qui y travaillent. Moi ce que je peux faire, c’est écrire des personnages queer, et je continuerai de le faire. Le fait de poser un personnage lesbien au milieu de personnages hétéros et montrer qu’on a à peu près les mêmes problèmes, tout en en mettant en lumière les différences, c’était mon ambition pour la série. En Corse, il faut comprendre qu’on part quand même de très, très loin en termes de représentation... Donc il faut y aller étape par étape.

Tu penses qu’on verra bientôt une gay pride dans les rues d’Ajaccio ?
Je pense sincèrement que des gens aimeraient bien. Il y a des assos comme Affaires de Famille, par exemple, qui essayent de donner un peu plus de visibilité à la communauté LGBT en Corse, mais le problème, c’est peut-être le manque de monde, ou l’homophobie latente. Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, à Ajaccio, pour pallier le problème, ils ont juste décidé de déplacer le carnaval à la période de la gay pride. Je pense qu’ils étaient jaloux !Capture d’écran 2017-11-30 à 15.43.16 (1)Tes cinq personnages lesbiens de fiction préférés ? Et pourquoi, en une phrase ou deux ?
Xena, de loin, très loin même. Je sais, pardon, mais j’ai dû faire mon oedipe sur Lucy Lawless.
Alex Vause, parce que je suis amoureuse de Laura Prepon depuis l’époque de That '70s show et que je l’aime de toutes les couleurs.
Lexa, dans The 100, à cause des restes de mon oedipe.
Willow Rosenberg, parce que Willow Rosenberg, c’est la première, et politiquement la plus importante en matière de fiction.
Et Andréa - la mienne, celle de Back to Corsica, pas celle de Dix pour cent ! Même si Andréa Martel est sans aucun doute ma sixième sur la liste.
Tous (1)Au-delà de l’homosexualité de l'héroïne, l’un des autres thèmes abordés par la série, c’est la difficile transition entre l’insouciance de la vingtaine et les responsabilités qui incombent aux adultes. C’est un sujet qu’on retrouve en toile de fond de beaucoup de fictions modernes, d’ailleurs. Mais au fond, ça veut dire quoi “être adulte” ?
Très bonne question, je ne sais toujours pas. Peut-être qu’être adulte, c’est le moment où tu arrêtes de faire des conneries pendant un moment parce que tu en as trop fait, avant de recommencer. Ou peut-être que c’est le moment où tu commences à gagner ta vie (big up à tous les freelances et scénaristes). En tout cas, clairement, c’est un truc qu’on est censé atteindre avant d’être vieux. Mes personnages sont en chemin, j’espère leur en donner l’occasion dans la saison 2, ou pas.

Tu joues aussi dans l'un des épisodes de la série : ça fait quoi de se retrouver de l’autre côté de la caméra ?
Eh bien, c’est pas si simple que ça ! L’espace de quelques séquences, j’ai pu me rendre compte de la difficulté que ça représentait de faire tout à la fois, donc c’est pas pour demain que je me lancerais avec un rôle plus conséquent si je suis derrière la caméra.

Scénariste, réalisatrice et aussi actrice : tu es un peu le DiCaprio de l'Île de Beauté, finalement ?
Ahah ! J’ai l’impression qu’on m’a déjà dit ça, mais pour une autre raison…44110876_10161142300555372_1284338995534233600_nQuels sont tes futurs projets ? Maintenant que tu es lancée, tu n’as pas envie d’écrire The L Word Bastia ? Avec une Shane insulaire qui livrerait du brocciu.
Un The L Word à Bastia, ou ailleurs en Corse, question crédibilité, ça me semble un peu compliqué. Tu sais, c’est un peu comme cette phrase que dit Hugh Grant au début de Pour un garçon (on passera d’ailleurs sur le titre douteux de ce film) : « Chaque Homme est une île ». Eh bien en Corse, pour les lesbiennes, c’est un peu pareil : « Chaque lesbienne est une île », putain quelle mise en abîme ! Donc pour le brocciu, je laisse ça à Andréa ! Mais j’ai d’autres projets oui, et cette fois-ci plus parisiens. Je développe en ce moment dans le cadre d'Émergence, une série “lesbienne“ qui promet d’être interactive - je suis à la recherche de producteurs audacieux, à bon entendeur...

Qu’est-ce qui est le plus compliqué quand on tourne sur l'Île : risquer de se retrouver nez-à-nez dans le maquis avec des sangliers ou des identitaires ?
Le plus compliqué, c’est de tourner au milieu de gens un peu bourrés qui essayent de draguer les actrices, au mieux, ou qui les sifflent, au pire. Les sangliers et les identitaires sont apprivoisés, les lourds pas encore.

La série a été bien reçue en Corse ? On peut espérer une saison 2 ?
Pour l’instant, la série à été très bien reçue, je pense qu’elle touche pas mal de Corses, en tout cas ceux qui ont le sens de l’humour. J’aimerais qu’elle voyage un peu plus. Avis à toutes les personnes possédant un solide second et troisième degré, la série est en ligne sur la chaîne YouTube de France 3 Corse via Stella jusqu’au 11 novembre. Et pour la saison 2, j’ai commencé à l’écrire et on cherche d’autres coproducteurs, car on aimerait vraiment faire une saison 2 avec plus de moyens. On croise les doigts !

++ Vite, vite, vite ! Les épisodes de Back to Corsica sont disponibles jusqu'au 11 novembre sur la chaîne YouTube de France 3 Corse.