Qu'est-ce qui fait qu'on décide de devenir éditeur ?
Clément Braun-Villeneuve : Au-delà du fait que je travaillais déjà dans le secteur comme attaché de presse, c’est une frustration de lecteur qui m’a décidé à me lancer en solo. Je cherchais de quoi lire dans les corpus sur lesquels je travaille maintenant – ce qu’on appelle alt-lit ou « nouvelle sincérité » : tout ce qui, dans la ligne de quelqu’un comme Tao Lin et/ou plus lointainement David Foster Wallace, s’intéresse à la fois aux questions de culture de masse et de conscience réflexive – sans réussir à trouver quoi que ce soit, même en librairie de langue anglaise. J’ai fini par me dire que je n’étais probablement pas le seul lecteur en demande et que j’étais bien placé pour combler cette lacune : connaissance des textes, du monde éditorial français, formé en traduction…

Comment définiriez-vous votre ligne ?
À mi-chemin entre Kelly Clarkson etThomas Pynchon. Le catalogue s’articule autour de deux grands axes qui se répondent l’un l’autre : faire entrer les grands avatars de la culture de masse dans la littérature (esthétiques Internet, ultra-contemporanéité, affiliation faute de mieux aux auteurs de la pop culture) et inventer de nouveaux modes de discours capables de renouer avec une certaine forme de spontanéité, de moins en moins prisée par des corpus « savants » devenus stériles à force d’ironie et de sophistication. La démarche ressemble assez à celle de groupes comme Xiu Xiu et Madjical Cloudz : exprimer, en connaissance de cause, des sentiments dits « clichés » de manière non ironique.DSC00304 (1)

Pourquoi la littérature américaine ?
Parce que c’est là que les romans alt-lit et/ou « nouvelle sincérité » s’écrivent. Exception notable, et pour l’instant la seule prévue au catalogue : Une famille contemporaine de Socrates Adams, auteur anglais notamment distingué par Tao Lin, l’une des rares voix européennes affiliées au groupement.

Une littérature assez mal connue en France où l'on connaît surtout les très grands auteurs. Mais, par exemple, on connaît peu les National Book Awards, alors que le Fin de mission de Phil Klay est tout bonnement extraordinaire.
La France est une grande importatrice de textes étrangers, notamment américains, mais il y a forcément de la perte, d’autant que peu de titres trouvent un écho en librairie. Comme le secteur est en crise, il va plus ou moins de soi que la part des traductions se réduit petit à petit. Sauf cas particuliers, il n’y a guère que les éditeurs indépendants, moins tenus aux impératifs logistiques et financiers des maisons d’envergure nationale, pour prendre en charge des livres dont le succès n’est pas immédiatement garanti sur le territoire français.

Pour qu'on comprenne bien votre ligne, quels livres auriez-vous rêvé de publier ?
Disons que tout est corrélé à la date de parution et à la nouveauté des textes mais, pour en donner un aperçu rapide, j’aurais bien aimé faire les grands livres de J. G. Ballard, David Foster Wallace, Tao Lin, Don DeLillo, Rodrigo Fresán, toute cette galaxie de créateurs curieux de faire travailler les grands motifs de la culture de masse avec les littératures de pointe.  
IMG_0567 copyAu fait, c'est quoi le boulot d'un éditeur ?
Porter le texte et faire en sorte qu’il se matérialise dans les meilleures conditions, donc globalement de la direction artistique et des interventions plus techniques sur les œuvres. Quand on est au four et au moulin comme les indépendants, il faut compter aussi les cessions de droits, le démarchage des libraires, les relations presse, le maquettage, l’émission des factures, le bouclage de la comptabilité, la traduction, le suivi de fabrication, les échanges avec l’imprimeur, etc.

À quoi ressemble la maison pour le moment ?
Pas de salarié ; siège social sur mon canapé. Deux ou trois proches pour me filer des coups de main bien utiles sur la relecture et le concours précieux de Loïc Bahougne, graphiste et designer de son état, pour l’élaboration de la charte graphique et les couvertures.

Vous êtes également traducteur des livres. C’est vous qui faites le ménage aussi ?
Quand j’ai le temps, c’est-à-dire pas si souvent, mais c’est bon pour les anticorps.IMG_1699 2Vous vous engagez dans un monde bien particulier. Vous le connaissez bien ? Ses réseaux, ses zones d'influence... ?
C’est un peu ce qui m’a décidé, oui. Attaché de presse « dans le civil », je connaissais déjà les usages du milieu et je savais à qui m’adresser pour la promotion, d’autant qu’il s’agit de livres de niche dont le succès repose en grande partie sur la puissance de prescription d’interlocuteurs bien choisis. Il faut quand même noter que l’édition dite « corporate » se superpose d’assez loin avec les circuits plus indépendants, moins concernés par les médias de grande écoute : c’est un pari à faire sur le bouche à oreille et l’intérêt de lecteurs de niche, évidemment moins nombreux mais en principe plus engagés.

Quels sont les livres en préparation ? 
J’en dis aussi peu que possible parce que les contrats restent à signer, mais les prochains titres devraient creuser le sillon alt-lit, avec des extensions vers la littérature queer et la science-fiction de pointe.