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Judah Warsky : J'ai l'impression que le regard critique sur vous a changé, récemment. Il y a environ dix ans, quand on professait notre admiration pour Jean-Michel Jarre et son influence, on passait pour des ringards ou des blagueurs. Aujourd'hui, il semble qu'à peu près tout le monde est d'accord pour dire que vous êtes très important dans l'histoire de la musique électronique. Est-ce que vous vivez ça comme une revanche ? 
Jean-Michel Jarre :
 Pas du tout. Je pense que c'est important d'être clivant. Être clivant, c'est être vivant. Vous, les artistes de Pan European Recordings, vous verrez dans votre carrière qu'il y a toujours un moment où l'on est rejeté par son pays. C'est très français, mais pas que. Les Anglais aussi le font. Après, le temps filtre les choses - ou pas. Ça ne m'a jamais dérangé. Sur les 250 concerts que j'ai faits cette année, dont Coachella, il n'y en a eu que 8 en France. Alors que j'adore ce pays, que mes racines sont ici et que, je pense, ma musique est fondamentalement française. Mais c'est la grande force de nous autres, les artistes de la scène électro. Nous ne sommes pas réduits à un pays, contrairement à un chanteur qui est limité par sa langue. Je pense que chaque génération existe en poignardant la précédente. Et ainsi de suite. C'est oedipien. Pour moi, c'est plus simple avec la génération actuelle. La roue tourne. Moi, je n'avais personne à poignarder, on commençait. L'incompréhension vis-à-vis de ma musique venait aussi de la croyance que toute musique électronique était une musique de DJ, réservée aux dancefloors. On s'aperçoit aujourd'hui, avec Air, M83, Massive Attack, Moby, Carpenter Brut ou Flavien Berger qu'il n'y a pas que la musique de club, avec un kick frontal, dans l'électro. Je me sens plus en phase. Il y a plus d'empathie et de complicité de part et d'autre, les jeunes m'inspirent et m'influencent. 

Il y a longtemps, avant Oxygène, vous aviez fait la musique des Granges Brûlées, et depuis, vous n’avez plus jamais fait de B.O. Pourquoi ?
Je ne vais pas faire de psychologie de comptoir mais le cinéma, pour moi, c'est le territoire du père. Aujourd'hui, le temps a passé et je veux le refaire. J'ai beaucoup de demandes. Mais pour le cinéma indépendant. Surtout pas pour les studios où il y a un "music supervisor" qui vient te taper sur l'épaule. Il faut surtout trouver l'alchimie avec un réalisateur. Comme Trent Reznor avec David Fincher, Johann Johannsson avec Denis Villeneuve, Ennio Morricone avec Sergio Leone.

Agar Agar : Est-ce que le fait de sculpter des formes d'ondes vous a petit à petit poussé à développer des capacités télépathiques ? Si oui, répondez par la pensée.
Bonne question d'allumé, ça. Je pense sérieusement que les ondes qui nous entourent nous font travailler avec une certaine empathie pour la technologie. Personnellement, je passe plus de temps avec les machines qu'avec les humains, ce qui me donne un capacité de survie en milieu technologique. Dans l'électro, nous sommes des bidouilleurs et des tripoteurs. Il ne faut pas oublier ce côté artisanal. On développe une compréhension intuitive de la machine, loin des manuels, qui se rapproche de la télépathie. On a l'impression de la domestiquer alors que c'est peut-être elle qui décide quand elle veut marcher. Cela reste un mystère.

Si vous deviez perdre un sens, vous choisiriez lequel ?
L'odorat. Je garderais mes yeux et mes oreilles quand même.  

Guillaume Brière (The Shoes) : L’image la plus forte que j’ai de vous est la fameuse Laser Harp. Existe-t-elle vraiment ? (Au cas où ce ne serait pas le cas, pourriez-vous s’il vous plait mentir pour ne pas briser ce rêve d’enfant ?)
Je ne vais surtout pas mentir. S'ils étaient venus à ma dernière tournée, ils s'en seraient aperçus : j'en joue sur Time Machine, le morceau produit avec Boys Noize. Le morceau de harpe est un grand moment du concert. C'est un instrument compliqué puisque chaque rayon correspond à une note de synthé, et j'ai une pédale pour changer les notes et les octaves. S'il y a des lumières parasites, ça peut foutre le bordel de manière terrible. Une ou deux fois, ça s'est arrêté et j'ai repris le morceau. Donc la harpe est réelle, totalement. Ce sont des lasers hyper-puissants - sinon je ne peux pas les voir assez bien à cause de l'angle de 90° -  sur lesquels on peut allumer une cigarette, donc il faut mettre des gants. Attention.

Léonie Pernet : Vous êtes un artiste pointu et populaire en même temps. C’est un tour de force. Votre contribution à la démocratisation de la musique électronique reflète-t-elle  : 
a) une forme d'humanisme ?
b) le besoin viscéral de plaire au plus grand nombre ?
c) les 2 ?
Je ne sais pas comment répondre à cette question, car je ne crois pas que ce soit une volonté. J'ai simplement toujours voulu établir un pont entre l'expérimentation et la pop. Quand j'étais au GRM, j'étais très heureux de pouvoir travailler sur les sons, et en même temps, j'avais la frustration de ne pas pouvoir relier ça à ce que j'entendais dans la rue. Je jouais aussi dans des groupes de rock, j'avais envie de confronter les deux. De sortir du dogmatisme et d'inclure quelque chose de plus intuitif. C'est ce qui a donné un certain nombre d'albums avant Oxygène, qui n'ont pas marché du tout. Oxygène, qui se faisait recaler de partout au départ, parce qu'il n'y avait ni voix ni rythme alors qu'on était à la fin des années 70, en plein dans le disco et le punk. Plein de gens ont retourné le vinyle à la maison de disques, parce que comme ça commençait par du bruit blanc, ils pensaient qu'il y avait un défaut de fabrication. Le fait que des morceaux fonctionnent, ça reste magique et mystérieux pour moi. On le fait d'abord pour soi-même, et si ça rencontre un public, tant mieux. 

Nous vivons une époque schizophrène : le musicien livre un produit dont la qualité et la définition du son ne cessent d'augmenter, alors que les conditions d'écoute des consommateurs n'ont jamais été aussi mauvaises. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles façons de consommer la musique ?
C'est vrai qu'on écoute de manière nomade avec des outils qui ne sont pas faits pour ça. Avant, on travaillait énormément dans les studios pour arriver à ce que ça passe bien sur des chaînes hi-fi. On ramait pour s'élever au standard d'écoute. Aujourd'hui, ça s'est inversé, on dégrade le son en faisant des masterings pour Deezer, Spotify, Apple Music... C'est un système d'entonnoir vers le médiocre. C'est dingue qu'au XXIème siècle, la manière dont on écoute la musique n'est pas suivie par la manière dont on la fait. Je pense que ça va s'améliorer et que c'est sans doute à cause du CD, qui était la préhistoire du numérique, moins bon que le vinyle, et du mp3, qui est encore pire. On a habitué les oreilles à cette basse qualité.  C'est comme pour la télé. Entre un poste Trinitron que faisait Sony à un moment et une vidéoprojection, c'est beaucoup moins bon. On a connu en fait une période de décroissance. Personellement, j'ai vécu la fin du XXème siècle comme un début de siècle et le début du XXIème siècle comme une fin de siècle. Technologiquement et sur le plan des aspirations. Quand j'ai commencé, il y a avait cette jubilation romanesque vis-à-vis du futur. Finalement, on a régressé, on a rétréci. Pour la première fois, l'Homme est allé moins vite en supprimant le Concorde. Avant le grand saut que va nous faire effectuer l'intelligence artificielle, il y aura eu cette période de transition que l'on vient de connaître.  

Demon : Je vous ai vu jouer du synthé avec des rayons lasers dans les pyramides. Qu'est-ce que vous imaginez en 2018 comme nouvelle interface de malade et est-ce qu'il y a un lieu, symboliquement, où vous aimeriez refaire un grand live ?
C'est un peu ce que j'ai fait avec ma dernière tournée. Il y a eu un super retour du public et des médias américains. J'ai proposé une expérience 3D sans lunettes et des panneaux de LED mouvants. Pour l'instant, après 250 concerts, je vais m'arrêter un peu. Je viens aussi de faire un grand concert en Arabie Saoudite, et c'est un message que je veux faire passer à la nouvelle scène : notre responsabilité, en tant qu'artistes électro, qui avons un meilleur rapport au futur, est d'aller dans les endroits où les gens n'ont pas la liberté qu'on a. Je suis contre toute forme de boycott. En Angleterre, il y a le mouvement BDS, qui menace les artistes qui veulent aller en Israël de les bannir, de je ne sais pas quoi d'ailleurs. Ces mêmes artistes n'hésitent pas à jouer dans l'Amérique de Trump. C'est deux poids, deux mesures. Une erreur. Il ne faut pas confondre l'idéologie et le peuple. Sinon, on inflige une double peine aux gens en les privant de culture, et on participe indirectement à la radicalisation et à l'aliénation. Il faut aller en Iran, il faut aller en Corée du Nord. Aujourd'hui, pas dans dix ans. Les artistes n'ont pas le même agenda que les politiques. Quand tu fais un live devant plus de 250 000 personnes en Arabie Saoudite, avec des hommes et des femmes mélangés pour la première fois, des filles qui tapent dans leurs mains... C'est émouvant. Ça, c'est aussi notre rôle. Dans la musique électro, il y a deux aspects : l'hédonisme et l'ouverture, qui est liée au contexte d'émergence de cette musique. Comme ça a été vrai pour le jazz, les protests songs des musiciens folk, le rap, le punk. En ce moment, on a un déficit de ce côté.

Étienne Jaumet : N’avez-vous jamais été tenté par des concerts plus intimistes ?
Si, absolument. J'ai fait, il y a quelques années, l'Oxygène Tour, où nous étions quatre sur scène, sans MIDI. On a joué dans des petits théâtres et c'était super. Pour l'INA Sound Festival, dont je suis le parrain, je devais faire un live très minimaliste. Là, ça ne va pas être possible, mais je garde l'idée en tête et je le ferai sûrement début 2019. 

C’est quoi le plus gros cachet que vous ayez pris pour un concert ?
Je n'ai aucun problème à parler de ça car les concerts que j'ai faits, la plupart, ont été financés par des États ou des villes. Souvent, c'est la production qui était payée, et souvent, je n'ai même rien gagné alors qu'il y avait des milliers de personnes. C'était commandité, c'est une économie différente. À cause de mes installations assez lourdes, je gagne beaucoup moins d'argent que n'importe quel DJ qui arrive avec sa clef USB. Je fais travailler beaucoup de gens, il faut les rémunérer, je me paye avec ce qu'il reste, et parfois, il y a des mauvaises surprises. 

Yelle et Grand Marnier : Vous qui aimez la technologie de pointe, qu’avez-vous comme modèle de brosse à dents électrique ?
J'ai beaucoup à dire sur le sujet. J'ai été très déçu de modèles qui étaient censés faire aussi le café et sécher les cheveux, et je suis revenu sur le dernier Oral-B. Mais en noir, hein, celui qui donne la possibilité de se brosser la langue. C'est très important. 

Pour bien commencer la journée, que mangez-vous au petit déjeuner ?
Des tas de pilules avec du beurre dessus.

Pourquoi Zoolook est-il un album aussi incroyable ?
Ce qui date une musique, ce sont les basses et les rythmiques. Comme Zoolook a été fait avec le Fairlight, qui est un sampler 8 bits avec une vraie couleur, et que j'ai tout samplé en lo-fi (notamment les voix, qui m'ont servi pour faire les basses), je pense qu'il peut échapper à l'identification. Le procédé est tellement bizarre qu'il ne permet pas de rattacher les morceaux à une époque précise. 

Guido Minisky (Acid Arab) : Un jour de 1972, vous recevez la visite de Samuel Hobo dans votre studio pour créer un morceau galactique, froid et futuriste : Freedom Day. Quelle a été votre réaction quand vous avez entendu le chant que Hobo posa alors dessus ?
C'est quelqu'un qui n'était pas chanteur professionnel mais un passionné de blues, bien roots. J'étais encore étudiant, on était dans ma chambre, avec un micro complètement pourri. Il fallait tout enregistrer sur le Revox, donc je jouais des synthés en même qu'il chantait et faisait les percussions. J'avais remarqué quand il parlait qu'il avait une voix incroyable. Le micro pourri a rajouté du grain, cette espèce de saturation. C'est un bon exemple du fait que les erreurs et les limites de la technologie peuvent nous servir. Les accidents ont fait de grandes choses dans l'Art, il ne faut pas les voir comme une trahison. 

The Supermen Lovers : Pensez vous qu'après le règne du software et du numérique, un équilibre va s'imposer entre l'analogue et le digital?
Oui, depuis 5-6 ans, on peut considérer que le numérique est aussi bon que l'analogique et même meilleur. Comme pour le cinéma. D'ailleurs, on a fait des séances d'écoute de l'album dans des cinémas, à Londres et à Bruxelles. Beaucoup de jeunes DJ's sont venus me voir parce qu'ils trouvaient le son chaleureux. Ce sont des gens qui normalement écoutent morceau par morceau et piochent pour faire des playlists. Là, ils ont entendu un continuum d'une quarantaine de minutes, comme un film, et ça leur a plu. Les lignes sont en train de bouger, même si l'on zappe toutes les deux minutes sur YouTube et qu'on peut regarder tout Games of Thrones en un week-end sans dormir. 

Le jeune public peut-il se diriger vers des sonorités plus rondes et moins agressives ?
Je pense que ça existe. C'est la beauté de notre époque, où je me sens bien mieux qu'avant. Auparavant, on avait les plug-ins, qui imitaient les synthés existants et les émulaient. Aujourd'hui, avec Contour ou Flesh de Native Instruments, on est arrivé à maturité. Dans mon album, on est à 50/50. Il y a aussi bien de l'analogique que de la synthèse granulaire ou des sons produits par des instruments virtuels. Maintenant, on peut donc choisir selon ce que l'on veut dire, signifier.  

Owlle : Vous avez réuni du beau monde sur votre précédent album, y a-t-il encore des voix ou groupes avec lesquels vous rêveriez de travailler ?
Il en reste beaucoup, et c'est pour ça que je vais continuer mon projet Electronica. Le numéro 3 est en préparation. 

Nicolas Godin : Quel serait le synthé que vous emmèneriez sur une île déserte ? 
Celui qui va sortir, le prochain Moog, le Moog One. Je pense que c'est le synthé ultime, polyphonique. De toute façon, je pense que Nicolas est comme moi, on fantasme toujours sur le dernier synthé. On a toujours l'espoir qu'il soit parfait, quitte à être déçu quand on le recevra. 

Maud Geffray : Au final, quel est votre synthé préféré, celui qui reste number one ?
Il y en a trois, je dirais. L'AKS VCS3 de chez EMS, parce que c'est mon premier synthé. Le deuxième, c'est l'ARP2600 et le troisième, l'OP-1 de Teenage Engineering, cette marque suédoise complétement barrée qui fait des instruments qui ressemblent à des jouets mais qui auraient pu être designés par la NASA.

Jean Benoît Dunckel : Les femmes sont elles comme les synthés, en faut-il beaucoup dans son entourage pour être heureux ?
Comme disait Stephen Hawking, le plus grand mystère de l'Univers reste les femmes. Il ne faut jamais cesser d'explorer. Je pense qu'il en connaît un rayon là-dessus ! (Rires)

++ Le nouvel album de JMJ, Equinoxe Infinity, sort ce vendredi 16 novembre.
++ Jean-Michel Jarre est le parrain de l'INASound Festival où vous pourrez retrouver Erol Alkan, NSDOS, Kiddy Smile et Laurent Garnier, entre autres. Du 8 et 9 décembre au Palais Brongniart.

Crédit photo : Félix Lemaître.