C’est en 1844 qu’un chimiste français, Antoine Jérôme Balard, synthétise pour la première fois le nitrite d'amyle (le composant majeur du poppers) ; mais il faudra attendre de longues années pour qu’on trouve un usage à cette molécule très volatile. Ce sera le chercheur écossais Sir Thomas Lauder Brunton qui découvrira que le produit fait des miracles en cas d’angine de poitrine, une affection caractérisée par des douleurs lancinantes et aiguës accompagnées de difficultés à respirer. En dilatant les vaisseaux sanguins, ce qui a pour conséquence d’apporter plus d’oxygène au cœur et donc de soulager la douleur, le nitrite d'amyle devient le remède numéro un de l’angine de poitrine.03

Conditionné dans des petites ampoules qu’il suffit de casser avant d’en inhaler le contenu, c’est le bruit que fait l’ampoule en se brisant - pop ! - qui donnera au produit le terme générique de poppers. Mais au début des années 60, l’usage de la nitroglycérine, bien plus efficace dans le traitement de l’angine de poitrine et dénuée d’effets secondaires (à savoir les maux de tête), conduira les laboratoires à chercher de nouveaux débouchés aux poppers (“les” poppers au pluriel car, comme on le verra plus loin, il en existe de différentes compositions chimiques, toutes basées sur le même principe, ndlr).

amyl_n9C’est avec la guerre du Vietnam et le cocktail de drogues (amphétamines, MDMA, LSD, cannabis) que s’envoient les GI’s que la petite fiole va reprendre du poil de la bête. Ian Young, dans son essai The Poppers Story : The Rise and Fall and Rise of ‘The Gay Drug’, le rappelle : « Pour les garçons envoyés au Vietnam, les nitrites à inhaler devinrent rapidement un outil de plus à la pharmacopée mise à leur disposition. En plus, les poppers étaient légaux, envoyés en quantité par avions cargo, et officiellement considérés comme un antidote pour contrer la fumée des armes, qui irritait et faisait tousser. » Ce que le gouvernement américain n’avait toutefois pas imaginé, c’est que revenus chez eux, les GI’s allaient garder l’habitude de le sniffer, entraînant les fabricants à faire pression sur le ministère de la Santé (la très puissante FDA, Food and Drug Administration) pour que les poppers soient désormais en vente libre. Ainsi, c’est en 1960 que la décision favorable à sa mise à disposition du public est prise ; mais devant les nombreux effets secondaires (brûlures des muqueuses, black-out, difficultés à respirer et chute des globules rouges), la FDA fait volte-face un an plus tard, requérant une ordonnance médicale pour quiconque désire s’en procurer. C’était sans compter sur l’esprit de contradiction des chimistes, et d’un certain Clifford Hassing en particulier, qui, en altérant la formule chimique du nitrite d’amyle pour le transformer en nitrite de butyle, rend caduque la décision de la FDA.

0_XXz3GBw30QtTnUBQC’est dans les années 70 que les poppers vont trouver un autre débouché commercial et, au même titre que de nombreuses autres drogues qui vont accompagner la libération homosexuelle, exploser en devenant des must-have du mode de vie gay de l’époque. En effet, en relaxant les muscles du corps et in extenso le sphincter, il s’avère que les propriétés dilatatrices des nitrites rendent la sodomie moins douloureuse et les éjaculations plus intenses. Encouragé par des fabricants souvent liés à la mafia, le poppers devient alors un obligé de la panoplie gay du moment, avec le jockstrap, le pantalon en cuir, le jean serré et le bandana. Dans les saunas, les sex-clubs et les disco gay qui se multiplient, l’odeur du poppers fait partie de la signature de ces endroits. À l’Anvil ou au Mineshaft, le best of des darkrooms new-yorkais de la décennie, le petit flacon en verre teinté est de toutes les orgies ; au Saint, l’immense club pédé dont les week-ends sont un marathon non-stop de défonce physique comme chimique, le poppers est au centre du dancefloor ; au très chic Palace, le comble du snobisme est de verser une fiole entière de poppers dans une coupe de champagne et d’en respirer les vapeurs.
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Alors que le nitrite d’amyle est logiquement interdit à la vente aux États-Unis, devant les ruses des laboratoires qui synthétisent des molécules proches tels les nitrites de butyle, d’isopropyle ou de pentyle, un accord secret se met en place. Le gouvernement décide finalement de fermer les yeux sur ce business - à la condition qu’il reste cantonné à la sphère homosexuelle et que les poppers soient vendus dans les sex-shops, les clubs et les sex-clubs sous forme de déodorant d’intérieur, de produit d’entretien pour le cuir ou pour nettoyer les têtes de lecture des lecteurs VHS. Résultat ? Le business du poppers explose : en 1978 les bénéfices s’élèvent sur le seul continent américain à plus de 50 millions de dollars annuels. Les ventes sont boostées par une gamme de produits de plus en plus large aux noms évocateurs (Rush, TNT, Purple Haze, Hardware, Beast, Fist...) et par des publicités ciblées, qui s’affichent dans une presse gay alors florissante et qui n’hésite pas à présenter le produit comme ledit must-have de tout pédé qui s’assume et aime le sexe.400px-QueerAdvertising21Pour l’activiste gay John Lauritsen, qui, à la même période, essaie de mettre en garde contre ce qu’il considère comme une drogue dangereuse avec de nombreux effets secondaires, c’est peine perdue. « La presse gay de l’époque était remplie de publicités pour le poppers, se souvient-il, ça lui rapportait des milliers et des milliers de dollars ; les directeurs de publication avaient donc tendance à être coulants et à accepter ces sommes qu’on leur filait pour vanter les mérites du poppers. Muscles saillants, culte de la masculinité, références aux militaires - tout était bon pour prouver que ce produit était l’apanage des mecs sexy. » C’est l’épidémie de sida qui pointe le bout de son nez aux débuts des eighties qui aura la peau de la hype qui entoure le poppers. Associé un temps au syndrome de Kaposi, une infection secondaire et cutanée du VIH, le poppers vit ses dernières heures de gloire : les sex-clubs ferment, les homosexuels tombent comme des mouches, la consommation des nitrites chute et la promesse de l’hédonisme de la libération sexuelle se transforme en boule au ventre.

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Il faudra attendre les années 90, l’explosion de la house music, la naissance des raves et leurs drogues à gogo pour que le poppers refasse son entrée triomphale sur le devant de la scène, devenant, comme l’ecstasy, les boissons énergisantes, les sifflets et les tétines autour du cou, l’un des obligés du second Summer of Love qui va bousculer l’Angleterre dans tous les sens et filer des sueurs froides à Margaret Thatcher. Aujourd’hui, alors que la législation entourant le poppers est plus que jamais floue (à titre d’exemple, en France, il fut interdit en 2011… pour être remis sur le marché moins de deux ans plus tard, ndlr), qu’on ne sait où donner de la tête devant l’éventail de produits (quasiment tous les mêmes, en fait), qu’on trouve nombre de contrefaçons, que la toxicité du produit et son potentiel addictif n’ont jamais été vraiment prouvés, et qu’il suffit de deux clics sur internet pour s’en procurer, certains pays ont maintenu l’interdiction des poppers, comme les États-Unis ; d’autres sont revenus sur leur décision, comme l’Angleterre ; et certains, comme la France, ont, après de multiples rétropédalages, assoupli la législation en permettant sa vente dans les bureaux de tabac, histoire de toucher un public différent de la communauté gay. Au grand dam de quotidiens tels que le Figaro, qui s’inquiète de la popularité du produit dans les cours de récré, où le poppers est utilisé pour la sensation d’euphorie qu’il engendre (et où il est souvent, et depuis longtemps, l’une des premières « drogues » découvertes et échangées par les collégiens, ndlr).AmsterdamPoppersAvec le renouveau actuel du clubbing et ses excentricités, le mélange de plus en plus poreux entre gays et straights et l’avènement de la fluidité sexuelle, le poppers est revenu au centre du dancefloor, même si pour certains clubbers, « c’est la drogue qui reste quand y’en a plus d’autres ». Mais surtout, si le poppers reste encore et toujours associé au milieu homo (une étude récente indique que les gays sont 25 fois plus nombreux à l’utiliser), la petite fiole, qui relaxe aussi les muscles du vagin et de la gorge, commence tout doucement mais sûrement à faire son entrée dans l’intimité des hétéros, comme le confirmait il y a peu la journaliste Isabelle Kohn au magazine Rooster : « À partir du moment où tout le monde a un cul, tout le monde est susceptible de bénéficier des propriétés relaxantes du poppers ; et comme la jeune génération américaine pratique le sexe anal plus que toutes les générations qui l’ont précédé dans l’Histoire, les poppers sont de plus en plus utilisés par la jeune génération hétéro ».

++ Cet article est extrait du Brain Papier numéro 4 qui est disponible partout ou presque

Illustration : Hillel Schlegel.