«Come in» : cette voix unique qui nous invite à entrer chez elle pour partager un instant son intimité et un thé, c'est son identité, ses fluctuations à travers les années tout en gardant la même sincérité et intensité ; c'est un fil d'Ariane qu'elle tend à l'auditeur pour trouver son chemin dans l'obscurité.

Premier malentendu qu'on aimerait dissiper tout de suite car c'est le plus récent : Marianne Faithfull va bien moralement. On lui fait remarquer qu'à l'écoute de Negative Capability, certains se sont inquiétés, et ça la fait rire - l'accueil des critiques et le succès commercial de l'album lui font visiblement plaisir, car «malheureusement, le seul moyen de pouvoir juger de l'intérêt du public, ce sont les ventes». Il y a quelque chose de touchant à l'entendre nous dire qu'elle a pour la première fois l'impression d'être comprise et aimée ; touchant et surprenant en même temps, car Marianne Faithfull jouit d'une véritable affection du public. Elle dit avoir ouvert son cœur sur cet album, alors peut-être que par effet collatéral, elle s'est aussi enfin autorisée à recevoir cet amour.

Si le moral est bon, le corps lui souffre, rongé par l'arthrite qui handicape ses épaules et sa main gauche. Cette douleur physique a accompagné l'enregistrement de l'album, et l'on pense à Frida Kahlo, dont l'handicap physique n'avait pas eu raison de sa créativité artistique non plus. Au mois d'août dernier le Daily Mail, tabloïd anglais, publiait à son sujet un article misogyne dont il a le secret ; d'emblée présentée comme l'ex de Mick Jagger - comme si elle ne pouvait être définie qu'à travers l'ex de ses 20 ans (qui pourrait le supporter, célèbre ou non ?) -, on y annonçait avec une sorte de joie non dissimulée que l'ex-party girl, la scandaleuse, souffrait d'arthrite ; et les commentaires, qui sont toujours aussi acides voire davantage que les articles auxquels ils se rattachent, révélaient l'image qu'a encore Marianne Faithfull dans l'esprit populaire anglais, les mythes, les scandales, la drogue... comme si elle devait toujours payer le mal qu'elle ne s'est finalement fait qu'à elle-même. Cette manie de la faire revenir encore et encore sur son passé, tout aussi formidable qu'il soit, rappelle Lola Montès - et plus particulièrement le film de Max Ophüls, qui raconte l'histoire de cette danseuse ayant connu les plus grands d'Europe, provoquant des scandales sur son passage et contrainte à la moitié de sa vie de rejoindre un cirque ambulant, pour lequel elle rejoue les passages marquants de sa vie dans un numéro à destination d'un public avide de sensationnel et qui se termine par un saut dans le vide, comme si sa vie était un jeu, un divertissement. Cette vie extraordinaire, «larger than life», c'est à l'instar du poème de Samuel Taylor Coleridge, l'albatros de Marianne Faithfull : elle lui a permis de bâtir sa légende, mais elle s'en coltine encore le récit et les protagonistes, «those damn Rolling Stones», nous dit-elle en levant les yeux au ciel en riant alors qu'ils revenaient à nouveau s'incruster dans la conversation malgré nous. C'est que cette aventure débute lorsqu'Andrew Oldham, le manager des Stones, fait chanter As Tears Go By à Marianne, une composition de ces derniers alors qu'elle n'a que 17 ans. Cette chanson, elle se la réapproprie sur Negative Capability, et si la version originale évoquait une sorte de dépression adolescente, l'interprétation nouvelle qu'elle en fait 50 ans plus tard affiche davantage une certaine satisfaction.

On comprend pourquoi il lui a fallu tout ce temps pour réaliser l'affection réelle dont elle bénéficie auprès du public, car les blessures imposées par tous ces malentendus prennent du temps à guérir,  et cela demande encore plus de temps pour s'ouvrir à nouveau ; ensuite, on comprend aussi pourquoi elle fuit l'Angleterre. Devenue bohémienne, elle vit entre Paris et l'Irlande, mais cette distance avec son Angleterre natale lui permet d'en réinventer l'imaginaire, en plongeant dans ses légendes et son folklore dans Gypsie Fairy Queen, son duo avec Nick Cave (premier single extrait de l'album) - une façon aussi de passer outre les choses négatives pour se rappeler ce qu'on aime et a aimé dans ce qu'on a désaimé.

Il suffit d'écouter Negative Capability et de l'observer pour que nos questions sur le jeunisme dont souffrent plus particulièrement les femmes dans le business de la musique, se révèlent sans importance, ni pour Marianne Faithfull, ni pour une autre artiste (lorsqu'elle s'absente quelques instants, on se regarde entre nous pour se dire combien elle est belle) ; on évoque Björk, qui lors de la sortie d'Utopia avait parlé de sa gêne lorsqu'elle lisait parfois qu'Arca, le co-producteur de l'album, était crédité comme producteur unique dans les médias, et avait profité de l'occasion pour dire que cette invisibilisation d'une artiste par un collaborateur masculin était un phénomène beaucoup trop courant. Marianne Faithfull nous dit qu'elle est aidée par ses collaborateurs comme Nick Cave, Head, Warren et Rob Ellis sur Negative Capability, mais qu'elle n'a pas le sentiment d'être reconnue en tant qu'auteure. Si elle ne souhaite pas particulièrement écrire à nouveau pour un autre artiste, comme elle l'avait fait pour Grace Jones sur l'album Nightclubbing avec le magnifique I've Done It Againelle nous en dit un peu plus sur sa copine : «On avait envie de lui faire chanter quelque chose de différent de son répertoire habituel. Pauvre Grace, c'est elle aussi quelqu'un d'incompris». On lui demande si elle pense que c'est dû au fait qu'elle est une femme, elle nous répond qu'en partie oui, mais que c'est aussi quelque chose que Kurt Cobain a subi. Si l'on cherche un commentaire sur #metoo, il se trouve sur l'album sous la forme de la reprise de Witches Song (à l'origine sur son album Broken English), qui parle du pouvoir de la sororité et de ce que les femmes peuvent accomplir lorsqu'elles collaborent ensemble. Les paroles écrites en 1979 sont toujours aussi pertinentes aujourd'hui.

1-PuUjI1Si Born to Live est dédiée à son amie Anita Pallenberg, disparue en juin 2017, c'est aussi une évocation plus globale de la mort, car Marianne Faithfull a ce talent rare de faire de choses personnelles quelque chose d'universel dans lequel chacun peut se retrouver ; elle verbalise ce que parfois, on n'oserait ou n'arriverait pas à dire soi-même. Avec délicatesse, elle dit que puisque la mort est inévitable, alors elle se souhaite ainsi qu'à tous ceux qu'elle aime d'avoir une belle mort, comme ce fut le cas pour Anita Pallenberg. Pallenberg fréquentait les Stones quand Marianne était avec Mick Jagger, d'abord en couple avec Brian Jones («Toute sa vie elle s'est sentie coupable de sa mort. Ce n'était pas de sa faute...»), puis avec Keith Richards. Pallenberg, qui a alors adopté son style vestimentaire très personnel qu'on retrouve depuis plus de dix ans sur les catwalks d'Hedi Slimane, Véronique Leroy mais aussi chez The Kooples, n'a à ce titre pas le crédit qu'elle mérite - avis partagé par Marianne Faithfull, qui nous explique qu'Anita avait choisi sa vie de famille au détriment d'une carrière (elle reste néanmoins la mythique Black Queen dans Barbarella). Marianne souhaite alors nous montrer les croquis d'Anita qui sont encadrés chez elle, alors nous la suivons («Toutes les références à Babylone chez les Stones, c'est Anita», «Ça, ce sont les plans d'une boutique qu'elle avait imaginée»). On a alors un flashback des deux amies dans cet épisode d'Absolutely Fabulous où Marianne jouait Dieu (pour la seconde fois), et Anita le Diable.

Les malentendus et autres interprétations ne nous sont pas étrangers non plus ; lorsqu'on a cru reconnaître un hommage à David Bowie dans le riff de guitare d'intro d'In my own particular way qui rappelle Space Oddity, c'est presque gênée qu'elle nous dit que ce n'est pas le cas, et quand elle voit notre air de surprise lorsqu'elle nous dit qu'elle n'était pas fan de Bowie, elle s'en excuse presque, alors que la surprise venait du fait qu'il est rafraîchissant d'entendre une autre opinion après toutes les louanges post-mortem où tout le monde se découvrait subitement fan. Elle aime néanmoins ce qu'il a fait pour la visibilité des minorités sexuelles à une époque où ça n'était pas simple et dit s'être inspirée de son travail sur Kurt Weill quand elle s'est attaquée à son tour à son répertoire.

Dans sa chambre, tout un côté de son lit est recouvert de livres empilés. On ose une blague en lui disant que les livres sont ses amants, ce qui heureusement la fait rire. Zola a grandi dans l'immeuble juste en face. La littérature est centrale chez Marianne Faithfull ; elle n'a pourtant écrit qu'un livre Memories, dreams & reflections, une biographie à sa manière, avec ses propres mots pour effacer Faithfull, parue en 1994 en collaboration avec David Dalton. «Il voulait au départ écrire sur les Stones et je n'étais qu'un chapitre, mais son projet ne s'est pas fait alors, il a dû se contenter de moi. Ce n'est pas très bon !» (Elle rit) On se demande comment son chemin n'a pas encore croisé celui de Virginie Despentes, tant il y a de parallèles entre les deux artistes. Quand on lui dit que l'écrivaine est une fan, elle nous répond en riant «Alors je l'aime déjà, j'aime les gens qui m'aiment !». L'invitation est lancée, et on est curieux de voir ce que cette rencontre pourrait produire.

Celle qui a été trois étés de suite prof à la Jack Kerouac School of Disembodied Poetics, dite Naropa Institute dans le Colorado sous l'égide d'Allen Ginsberg, dit regretter ne pas avoir été à l' Université parce qu'elle s'est retrouvée propulsée très jeune dans ce monde de la célébrité sans savoir encore qui elle était ; mais son Queen's English témoigne d'une éducation rigoureuse. On lui demande pourquoi elle ne parle plus français, alors qu'à ses débuts, on peut la voir en interview répondre dans notre langue à la télé française . Réponse : «J'ai fait un coma de six jours en Australie ; à mon réveil, j'avais perdu mon français».

 

Marianne Faithfull s'est beaucoup racontée. Elle ne cache rien - elle nous reçoit d'ailleurs sans chichis - mais il y a une différence entre raconter volontairement quelque chose et être sollicitée à le faire, entre donner et prendre ; c'est pourquoi on lui demande délicatement son avis sur les salles de shoot parisiennes. La question nous semble pertinente car l'avis d'une personne ayant vécu à la rue en junkie et qui s'en est sorti pourrait éclairer les riverains réfractaires. On lui explique qu'il s'agit de lieux safe où les personnes peuvent également recevoir une aide, une écoute et des conseils sans jugement ; elle répond «Tout ce qui peut aider est bénéfique. Ce dont ces personnes ont besoin, c'est de compassion».

Negative Capability est un concept du poète John Keats qui désigne l'affranchissement du besoin de rationaliser les choses et d'accepter la beauté et la liberté qu'offre l'irrationnel. Cela résonne avec les mots qu'a eus Nick Cave au sujet de son fils Arthur (disparu tragiquement en 2015), quelques jours avant notre rencontre avec Marianne Faithfull, à qui nous les faisons lire. «Je comprends pourquoi il souhaitait travailler avec moi», réagit-elle ; on devine la pudeur qui existe entre les deux artistes. Nick Cave a enchaîné l'enregistrement de Negative Capability juste après celui de Skeleton Tree avec son groupe The Bad Seeds ; c'est pendant l'enregistrement de cet album au studio de La Frette-sur-Seine que la tragédie l'a frappé, et c'est dans ce même studio que l'album de Marianne Faithfull a été enregistré.

Lorsqu'on lui demande si quand un album est terminé, elle le considère plus comme la fin d'un chapitre ou le début d'un autre, elle choisit la nouvelle aventure qui commence. S'il n'y aura pas de tournée dans l'immédiat en raison d'une opération des épaules en Irlande le mois prochain et de la convalescence qui va suivre, elle nous confie qu'elle aimerait faire des résidences, deux dates dans chaque capitale. «Ça fait 50 ans que je fais des tournées, vous savez», dit elle en riant encore, et en poursuivant à propos de ses projets avec Nick Cave : «On échange des idées».

61o+z9+AIiL._SL1200_Hollywood aussi s'intéresse à elle. Un biopic est en projet - peut-être d'autres malentendus en perspective car elle n'est pas maîtresse de ce récit ; en revanche, elle maîtrise ses albums, et écouter ses mots de sa bouche reste encore le meilleur moyen de comprendre qui elle est réellement. 

Pour les nuits sans lune à Paris ou ailleurs, il n'y a meilleure compagnie que cette œuvre qui débute dans les années 60 où elle posait sa voix désenchantée sur des mélodies pop. Il y a cet album folk, Rich Kids Blues, enregistré en 1971 mais sorti seulement après le succès de Broken English, son manifeste new-wave de 1979 d'une incroyable modernité, ses flirts avec Kurt Weill jusqu'au retour avec Vagabond Ways en 1999, Before the Poison avec PJ Harvey et déjà Nick Cave en 2005. De toute évidence, il y a une cohérence et une filiation entre ces albums, qui mènent logiquement à Negative Capability comme chaque pièce d'un puzzle. Dans sa chambre, Marianne Faithfull nous montre son tableau favori suspendu au dessus de sa commode à la droite de son lit : une sérigraphie de Martin Sharp représentant un ciel étoilé où «Eternity» est écrit en lettres d'or. C'est la solution au puzzle - chaque album, chaque chanson en tant qu'auteure ou interprète sont des moments de sa vie qui, mis bout à bout, forment une éternité.
unnamed-4Crédit photos : Yann Orhan.