Dans Ennio Morricone, ma musique, ma vie, on sort un peu du western spaghetti. D'ailleurs, le premier chapitre parle d'échecs. De jeu d'échecs. Parce que Morricone est un grand joueur. Et déjà, on aimerait que ce chapitre ne finisse pas. Et là, on se dit «Si le mec me passionne sur les échecs, qu'est-ce que ça va être quand il va parler de musique et de ciné ?». Réponse : ça va être encore mieux.

On ne va pas se mentir, il y a quelques pages pour connaisseurs. Quelques histoires de double croches, de bémols, de contrepoints que le néophyte (l'auteur de ces lignes joue faux du métronome) survole avec le plaisir d'une tortue devant l'Everest. Beau, mais inatteignable. Pour le reste, il y a tout. Et surtout, comprendre pourquoi les musiques de Morricone sont aussi exceptionnelles. Comme éplucher la structure des plus grands poèmes au lycée en se disant qu'on donne quand même beaucoup de plaisir aux mouches. Sauf que, il semblerait bien que notre inconscient soit un artiste et qu'il capte tous ces détails.couv (1)On sait (en tout cas, on le sait en fermant le livre), que Morricone, par exemple, écrit un thème par personnage, comme dans Le bon, la brute et le truand. Des thèmes mixés quand deux ou trois des persos se retrouvent dans la même scène. Mais le maestro va encore plus loin. Le thème de l'harmonica dans Il était une fois dans l'Ouest est spécifiquement écrit pour pouvoir être joué sans les mains, puisque, dans le film, le frère de Charles Bronson se retrouve avec un harmonica fourré dans la gueule, les mains liés dans le dos. Et ce genre de détails se décline à l'infini, ou presque, dans ce livre.

Et si la musique est aussi exceptionnelle, c'est aussi parce que certains réalisateurs (dont Sergio Leone) pensaient la réalisation avec la musique. Ce qui donne ce côté opéra à certaines scènes. Et Ennio Morricone a travaillé avec quelques jolis noms : Terrence Malick, Bernardo Bertolucci, Roland Joffé, Henri Verneuil, Pier Paolo Pasolini, Dario Argento, Quentin Tarantino... Sur chacun, on apprend tous des techniques de travail. Parce qu'en ce mois de novembre, Ennio Morricone fête ses 90 ans. Autant dire qu'il s'en fout un peu désormais de froisser quelques egos.photoauteurs (1)Ce livre est une soirée. Une soirée passée entre le maître et l'un de ses élèves, Alessandro De Rosa. Questions, réponses. Une discussion. Pas le temps de s'ennuyer. De la gym matinale de Morricone (l'homme se lève à 4 heures tous les matins) à la composition libre (ou musique absolue comme il l'appelle), tout y passe. Sauf si vous avez l'habitude de vous promener dans le cerveau d'un génie, auquel cas vous pourriez être un peu blasé, on vous conseille de vous plonger dans ce livre, parce que ce n'est pas si souvent qu'on peut passer une soirée avec l'homme qui a écrit la plus belle B.O. de l'histoire du cinéma : The Mission.

La citation qui résume le livre
«Un jour, fin 1963, j'étais chez moi. Le téléphone sonne. “Bonjour, je m'appelle Sergio Leone…”. Lequel m'explique être cinéaste et ajoute sans trop s'éterniser qu'il compte venir me voir un peu plus tard pour discuter de l'un de ses projets plus en détails. Je vivais à l'époque dans le quartier de Monteverde Vecchio, à Rome. Le nom de Leone me disait quelque chose et dès qu'il s'est retrouvé devant la porte de chez moi, ma mémoire s'est activée. J'ai tout de suite remarqué le mouvement de sa lèvre inférieure qui me disait lui aussi quelque chose : cet homme ressemblait à un garçon que j'avais connu à l'école primaire, en neuvième.
Je lui ai demandé : “Mais, tu es le Leone de l'école primaire ?”
Et lui : “Et toi le Morricone qui m'accompagnait Viale Trastevere ?”
On n'y croyait pas. Je suis allé chercher la vieille photo de classe où nous étions tous les deux. C'était incroyable de nous retrouver comme ça, presque trente ans plus tard.»

Incipit
Ennio Morricone : « Tu veux faire une partie ? »

Excipit et explicit
«Voilà, c'est ainsi que nous nous quittons, complices et silencieux, le regard vers demain.»

Vous avez aimé, vous aimerez...
Vous retaper toutes la filmo de Morricone les yeux fermés pour bien comprendre la musique, l'exceptionnelle collection cinéma de l'University Press of Mississipi, essayer de jouer Au clair de la Lune sur un orgue Bontempi, Life de Keith Richards, voir le génial documentaire sur les Doors de Tom DiCillo When you're strange, Bach...

++ Ennio Morricone, ma musique, ma vieun livre d'entretiens avec Alessandro de Rosa aux éditions Séguier, 624 p., 24 €