7 décembre 1980. Il y en a qui n'ont vraiment pas de chance : bien décidé à faire plus fort que Sid Vicious, Darby Crash, le chanteur des Germs, le groupe phare de la scène punk originelle de L.A., décide de se suicider par overdose. Crash espère ainsi entrer dans l'Histoire comme le symbole de l'autodestruction punk incarnée par Vicious, mort lui aussi d'overdose mais accidentelle, un an et demi plus tôt le 2 février 1979, dans sa vingt-deuxième année. Crash, qui a fêté son vingt-deuxième anniversaire peu de temps auparavant, réussit la première partie de son plan : il se fait un méga-shoot d'héro et part rejoindre Vicious dans l'Au-Delà. En revanche - mais le jeune punk ne le saura jamais -, la deuxième partie de son plan échoue lamentablement : quelques heures après que Crash ait commis l'irréparable, John Lennon est assassiné à New-York. Le choc est mondial. Dans ces conditions, le suicide du chanteur des Germs passe quasiment inaperçu sauf, évidemment, chez ses congénères keupons. Darby Crash, pourtant, n'aura pas tout raté : son groupe devient très vite l'une des formations les plus adulées du punk américain dont l'unique album (produit par Joan Jett) fait partie des pierres angulaires du genre.

Des années plus tard, un fan des Germs appelé Kurt Cobain sortira de l'anonymat Pat Smear, le guitariste du groupe de Crash, en l'embauchant dans Nirvana. Après la disparition de Cobain, Smear suivra Dave Grohl dans les Foo Fighters, avec qui il découvrira les joies du rock de stade.DECLINE 4Pat Smear, le guitariste des Germs, futur Nirvana et Foo Fighters dans The Decline Of Western Civilization (1981).

Mais revenons à la fin des années 70. L'émergence de la scène «punk» du CBGB (Ramones, Television, Blondie, Patti Smith Group, etc.) à New-York ne passe évidemment pas inaperçue sur la Côte Ouest. Comme à Londres, la venue des Ramones dans la Cité des Anges (août 76, soit un mois après leur premier concert à Londres) provoque un séisme et déclenche les vocations keupons. Rapidement, Los Angeles se dote elle aussi d'une scène punk qui s'articule autour de Hollywood Boulevard puis des clubs rock traditionnels de Sunset. Moins cotée que celle de New-York, elle n'en est pas moins passionnante. Construit à partir de centaines d'heures d'interviews comme l'essentiel Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain dont il se veut une sorte de suite, le livre We Got The Neutron Bomb : The Untold Story Of L.A. Punk de Marc Spitz et Brendan Mullen retrace brillamment les débuts de la scène punk. Un livre essentiel qui n'a pas encore été traduit en français, hélas.

Également incontournable sur le sujet et désormais entré au panthéon du rockumentaire, le docu Decline Of Western Civilization de Penelope Spheeris permet d'explorer les débuts du punk angeleno. Le film est fascinant : même si certains des acteurs essentiels de la scène sont absents, en particulier The Screamers, la caméra de Spheeris immortalise les pionniers du hardcore Black Flag, Circle Jerks et Fear (où officiera peu de temps après le tournage du film Flea des Red Hot), mais aussi X (premier album produit par Ray Manzarek des Doors) et les Germs (ce qui donne lieu à une séquence stupéfiante où Crash fait un câlin à sa mygale).DECLINE 3Claude Bessy, feu le journaliste français du fanzine de L.A. Slash dans The Decline Of Western Civilization (1981).

Spheeris rencontre aussi la rédaction du zine Slash, notamment le Français Claude Bessy et de jeunes punks, sans aucun doute l'un des aspects les plus intéressants du film qui illustre de manière touchante pourquoi le punk sert de bouée de sauvetage à des gamins perdus dans une mégapole comme L.A. Spheeris développera l'aspect social du punk trois ans plus tard dans son beau Suburbia, film de fiction produit par Roger Corman et interprété par de vrais keupons comme Flea, qui illustre le quotidien des punks de L.A.
DECLINE 2Eugene, un jeune punk de The Decline Of Western Civilization (1981).

Le cas de Penelope Spheeris est intéressant. La cinéaste entame ensuite une carrière d'une schizophrénie absolue, qui oscille entre documentaires rock ultra-crédibles et comédies à l'humour débile (Dudes, Les Allumés de Beverly Hills et autres monstruosités) voire sitcoms (elle écrit des épisodes de Roseanne). Spheeris réussit à faire la synthèse entre rock et comédie avec le fameux Wayne's World, où, pour une fois, elle signe une comédie franchement marrante. Son travail avec les studios hollywoodiens ne l'empêche toutefois pas de suivre la scène rock de L.A. 

Après De Sang Froid, un thriller nihiliste (comme Suburbia) porté par une B.O. où figurent les fantastiques Cramps, Spheeris retourne sur le Strip avec The Decline Of Western Civilization 2 : The Metal Years (1988). Cette fois, la réalisatrice immortalise la scène metal de l'époque, en l'occurrence de redoutables groupes de glam metal tels que Poison, Faster Pussycat ou les impayables Odin.

Au-delà de l'aspect irréel de certains de ces groupes qui semblent surgis d'un passé antédiluvien (au contraire des punks du premier volet), le film porte un regard toujours valable sur le metal et le statut de rockstar (interviews excellentes de Steven Tyler et Joe Perry d'Aerosmith, et de Paul Stanley et Gene Simmons de Kiss, ainsi que d'Alice Cooper), tout en contenant quelques perles comme l'intervention chancelante et proto-MTV d'Ozzy Osbourne. Le film comporte aussi plusieurs passages touchants où des rockers anonymes expliquent qu'ils ont tout misé sur le rock'n'roll. Ces braves se voient bien sûr tous devenir des stars ; presque tous échoueront. Le docu contient aussi des scènes d'anthologie, comme l'interview de Chris Holmes, le guitariste de Wasp, qui répond complètement raide aux questions de Spheeris, sous les yeux navrés de sa pauvre mère ou le passage sur l'association qui a pour but de démétalliser les gamins fans de heavy metal (!) ou encore les interventions de Lemmy, qui semble être le seul ici à faire preuve de bon sens.DECLINE 5

Feu Lemmy dans The Decline Of Western Civilization 2 : The Metal Years (1988).

Spheeris revient une dernière fois sur le Strip avec The Decline Of Western Civilization 3 (1998). Cette fois, la réalisatrice s'intéresse aux gutterpunks, équivalents de nos punks à chiens sans chiens (le seul mec qui a un chien le vend pour s'acheter de quoi se défoncer).

L'aspect musical est ici anecdotique, les groupes retenus relevant de la série B (Final Conflict, Litmus Green, etc.), Spheeris ne les utilisant que comme interludes musicaux entre deux entretiens avec les punks. Le film est construit comme une succession de portraits, en l'occurrence de mômes qui expliquent de manière émouvante comment ils se sont retrouvés à la rue et pourquoi le punk est leur dernière planche de salut.DECLINE 6Rick Wilder, le chanteur des Mau-Mau's dans The Decline Of Western Civilization 3 (1998).

Quelques vétérans comme Flea et Rick Wilder des Mau-Mau's apportent une perspective historique (en gros, L.A. était moins horrible avant) à ce film émouvant, en dépit des quelques erreurs grossières commises par Spheeris (faire poser tous les punks ensemble, par exemple). La vie de la quinquagénaire Spheeris a d'ailleurs été bouleversée par le film, puisqu'elle s'est mise en couple avec l'un des punks rencontrés pour l'occasion, SIN, qui est vingt-cinq ans plus jeune qu'elle. Aux dernières nouvelles, ils sont toujours ensemble, joli point final de cette trilogie passionnante.

++ Pour en savoir plus sur la première génération du punk de L.A., lire l'excellent livre We Got The Neutron Bomb : The Untold Story Of L.A. Punk de Marc Spitz et Brendan Mullen.