L'histoire est simple. Peut-être un peu trop pour nos esprits étriqués, ce qui fait qu'on doit souvent la relire pour être sûr d'avoir bien saisi. L'arrivée d'extraterrestres sur Terre sans autre but que de bien se marrer. Oui, oui, c'est tout. Ah, joie de la littérature et de sa liberté. Pitchée pour le ciné, cette histoire ne dépasse jamais les rires moqueurs des producteurs. Bref, Rhinehart explose des décennies de code de la SF. À l'exception, peut-être de ET (un alien juste paumé) et l'excellent Paul de Simon Pegg et Nick Frost. Des codes explosés à bien des niveaux mêmes. Le narrateur est un vieil anar septuagénaire. Les aliens sont des boules de poils. Et leur objectif sur Terre, et dans la vie en général, est donc de jouer. Jouer pour jouer.

On dira d'abord que Luke Rhinehart, du haut de ses 85 printemps, a le nez creux. S'il est bien une tendance qui traverse la société actuellement, c'est celle de la légèreté (thème que l'on retrouve d'ailleurs dans d'autres livres des Forges de Vulcain, comme SupernormalEt j'abattrai l'arrogance des tyrans ou La fin du monde est plus compliquée que prévu), un côté « perdu pour perdu, autant bien se marrer». Et ça, Rhinehart le rend à merveille. Parce que le sérieux est plus que la volonté de porter une cravate ou un tailleur et de donner des ordres. C'est aussi l'expression quotidienne de l'ethnocentrisme et de l’égocentrisme. Se prendre au sérieux, c'est dire que toutes les opinions et donc tous les individus ne se valent pas. C'est profondément bafouer l'article premier de la Déclaration des droits de l'Homme. C'est foutre en l'air la notion d'égalité. Rire. Rire de soi. Rire du monde. Rire de notre condition finie d'humain, c'est rétablir l'équilibre du monde. Oui, oui, c'est tout ça que l'on retrouve dans le livre de Luke Rhinehart. Rire, c'est tuer le drame.AFDV - portrait de Luke Rhinehart (c) Thomas Bourdeau (1)Dans cet élan philosophique, l'auteur nous place une bonne critique politique. Parce que le vieux bonhomme met cher à son pays. Les États-Unis sont décrits comme une nation d'abrutis. Comme une culture basée sur la guerre (base démontée par quelques tirades dignes d'enfants de 4 ans, absolument incontestables). Là où tous les pays du monde accueillent ces boules de poils avec joie (ce dont on doute tout de même, monsieur Rheinhart), les US parlent terrorisme. Publié en 2016 outre-Atlantique, le roman a été conçu avant Trump. Et pourtant... rarement on aura aussi bien parlé de l'arrivée de l'homme orange à la Maison Blanche.

En fait, Luke Rheinhart entre dans la lignée des Molière et La Fontaine. Une satire, légère, drôle, qui bouscule l'ordre établi. Quelques passages remettent en question les fondements même de notre vie. Et on commence à partager cette philosophie qui s'impose : «au fond, rien n'est vraiment grave». Nous sommes arrivés au paroxysme du sérieux. Quand des inconnus, parfois totalement incultes, peuvent menacer de mort un autre inconnu sur les réseaux parce qu'il est gay, carnivore ou contre le changement d'heure, alors oui, on peut dire que nous prenons nos propres opinions bien trop au sérieux. Et nous en étouffons. Et si nous sommes incapables de nous mettre d'accord (pourquoi d'ailleurs cette utopie de la conciliation qui nie les différences ?), on pourrait envisager de juste jouer ensemble, parce que c'est le seul moment où l'on vit bien ensemble. Panem et circenses, disaient les Romains. Peut-être pas si con en fait ?

La citation qui résume le livre
«Votre univers est seulement le deuxième où l'on a trouvé des créatures ayant développé des armes capables d'anéantir presque toute vie sur leur planète, tout en ayant une intelligence tellement sous-développée qu'elles songent à utiliser ces armes.» Page 171

Incipit
«Je m'appelle Billy Morton.»

Excipit et explicit
«Balivernes, a dit Balivernes.»

Vous avez aimé, vous aimerez...
Blanche Gardin, Camus, L'Homme-dé, le film Paul ou Evolution d'Ivan Reitman, faire jouer La Compagnie créole à votre enterrement, ne rien revendiquer, le Joker dans tous les Batman, Le Gorafi, OSS 117...

++ Invasion, de Luke Rhinehart, éd. Aux Forges de Vulcain, 530 p., 22 €

Crédit photo : Thomas Bourdeau.