De toute évidence, 2019 s'annonce comme une très grosse année pour toi. Peux-tu nous révéler quoi que ce soit à propos de ta série à venir sur Netflix ?
Jonathan Cohen :
Je ne peux pas encore te dire quand ça sortira exactement, ni comment la série s’appellera, mais ce sera l’histoire d’un gars qui cherche à s’émanciper de la boucherie familiale en créant différents trucs. Un jour, alors qu’un de ses proches vient de l’arnaquer sur une appli qu’il souhaitait créer, il va se bourrer la gueule en boîte de nuit et tomber sur une vieille copine du lycée qui fume un joint. Elle lui explique alors que son père va entrer à l’Elysée et légaliser la weed. Comme il a l’info en exclu, il fait tout pour monter le premier coffee shop de France, et transforme la fameuse boucherie en «beucherie». Forcément, la loi ne va pas passer et il va devoir refourguer toute la came et entrer dans un tout autre game

Tu n’as pas envie de monter d’autres projets avec tes potes, comme Kyan Khojandi ou les gars de Golden Moustache ?
Si, on est justement en train d’y travailler avec Florent Bernard, qui a bossé en tant qu’auteur sur Bloqués, et Adrien Menielle, avec qui je développe une série pour Canal +. C’est une parodie du Bachelor inspirée par Burning Love, une série produite par Ben Stiller dont on a acheté les droits. C’est vraiment à mourir de rire. Honnêtement, c’est délectable. Mais je ne compte pas me limiter à ça : on en parle souvent avec Pierre Niney et d’autres potes, on a envie de faire des projets ensemble, de se faire jouer les uns les autres.

C’est important de tourner une comédie entre potes ?
C’est très dur de faire une comédie avec des gens que l’on ne connaît pas. Je pense sincèrement qu’il faut se reconnaître un peu dans les gens avec qui on rigole. On a bien évidemment le droit de ne pas avoir le même humour, mais quand il y a des vases communicants et que l’on partage le même ADN, c’est quand même plus simple.jonathan

L’idée, c’est de créer le même genre d’énergie que la bande de Judd Apatow aux États-Unis ? Je dis ça parce que ton personnage de loser magnifique colle assez bien à ses films…
De ouf ! C’est un modèle à suivre ! D’ailleurs, j’ai l’impression que les acteurs, réalisateurs et auteurs français sont en train de digérer tout ce game et de faire preuve d’une plus grande créativité. D’ici peu, on va encore mieux rire, donner de meilleures choses aux gens, des projets moins attendus et mieux ficelés. Et tu sais pourquoi ? Parce que les jeunes qui arrivent sont hyper-forts.

En France, le problème n’est-il pas que l’on cherche systématiquement à distinguer comédie d’auteur et comédie populaire ?
Si, et c’est pour ça que j’aimerais mêler l’auteur à la comédie populaire. Un réalisateur comme Sautet, par exemple, je ne pense pas qu’il se posait la question de savoir à quelle caste il appartenait. Et ça donnait des films d’auteur très populaires. L’important, je pense, c’est d’avoir un ton qui soit à la fois dans la comédie et le réalisme, que les personnages soient vraisemblables. Un peu comme Premières vacances, en quelque sorte. Bien sûr, ce film a quelques défauts, comme tous les premiers films finalement, mais Patrick Cassir et Camille Chamoux ont réussi à faire exister leurs personnages. Ce n’est pas un film de vannes, c’est un film de situations, drôle à plein d’endroits. Et malheureusement, je trouve ce mélange des genres assez rares.

Tu penses qu’on est moins indulgent avec les comédies françaises ?
Ouais, mais parce qu’on n’a pas donné aux gens le premium pendant trop longtemps. Le public nous le fait payer aujourd’hui, il y a un vrai désamour du cinéma français… Ou plutôt, de la comédie française. Les gens connaissent tous les mécanismes de blagues désormais, on est obligé d’explorer de nouvelles façons de faire rire. Seulement, ça paraît risqué et ça effraie un peu. Les studios comme les médias, qui descendent parfois un film qui mérite bien plus de respect qu’on ne veut bien lui accorder.

Un film Serge Le Mytho est prévu, non ?
Oui, on le tourne logiquement cette année. Ça demande une grosse réflexion en termes de mise en scène, mais l’aventure est grisante. En plus, Serge, c’est un personnage de cinoche. Il existe vraiment, et ne se limite pas à un sketch. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a autant marché auprès des téléspectateurs : ce n’est pas juste un truc de YouTubeur, c’est un vrai personnage auxquels les gens peuvent s’attacher. Ça arrive même souvent que des gens soient choqués quand ils me voient dans la rue. Ils pensent avoir affaire à Serge et ne me croient pas une seconde quand je parle. C’est assez étrange à vivre.

Comment ça se passait sur le tournage d’un épisode ? Tout était très improvisé, non ?
En fait, j’improvisais surtout dans Bloqués. Mais bon, ils ont bien monté tout ça parce qu’il y a énormément de moments où ça chiale, où ça rit, etc. Notamment Gringe, d’ailleurs, il était incapable de se retenir ! (Sourire) Le truc avec toutes ces improvisations, c’est que ce sont avant tout des moments de grâce, des instants créatifs que l’on traverse et pendant lesquels on découvre un puits sans fond d’histoires.serge

Tu penses qu’on ne laisse pas assez de place à l’improvisation sur les tournages ?
Bien sûr ! Il faut laisser de la liberté aux acteurs, leur permettre de transcender un texte. Un texte peut être magnifique, mais si tu le respectes trop, tu ne saisis pas forcément la situation dans laquelle il se déploie. Le rendu sera cool, mais ça ne permettra pas aux spectateurs de s’y projeter. Dans l’impro, en revanche, on se confronte à la situation, on n’est pas cloisonné par quelque chose. Mais attention : je ne dis pas qu’il faut improviser constamment - mais permettre aux acteurs de pouvoir le faire lors des répétitions, ce serait déjà cool. C’est là qu’il faut tester, c’est là que tu te rends compte si le texte est à la hauteur ou non de la situation. Par exemple, on ne peut pas prévoir pendant l’écriture du scénario qu’il y aura tel ou tel objet sur le plateau. Or, si un téléphone ou un couteau traîne sur une table, on peut les utiliser et modifier la scène. Tout ça pour dire que la création doit être à tous les niveaux.

Tu n’as jamais eu l’impression de te perdre, parfois, dans toutes les histoires farfelues que tu inventais dans Serge Le Mytho ?
C’est Kyan et Bruno (Khojandi et Muschio, les créateurs de la série, ndlr) qui me disaient si j’allais trop loin ou non. Mais tout s’est fait de façon collégiale, finalement : en gros, dès que ça les faisait marrer, on décidait de garder la vanne. Et ça reste l’un des meilleurs souvenirs de ma vie et de tournage. Déjà, parce que j’ai rarement été autant mort de rire sur un plateau, et que j’y ai vécu des moments de vie incroyables. Et puis parce que je vis sur un petit nuage grâce à Serge Le Mytho. J’espère un jour refaire un projet qui touche autant les gens. C’est le seul truc qui vaille la peine.

Dans certaines interviews, beaucoup de tes potes disent que Serge est un personnage très proche de toi, en version plus exacerbée…
Oui, c’est moi sans être moi. Disons que c’est un mélange de mon enfance et de potes à oim' ! Il a ma fantaisie ou ma connerie par instants, mais c’est une autre version de ma personnalité. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il est sorti spontanément et que ça m’a appris à faire confiance à mes délires, à ce qui peut sortir de mon cerveau et à ce qui peut éventuellement toucher les gens. Si une histoire ou un personnage me vient à l’esprit, ce n’est peut-être pas anodin. Il faut donner du crédit à la spontanéité.

Le fait d’avoir fait le conservatoire, ça t’a aidé à maîtriser cette spontanéité ?
Depuis Serge, on dit que je suis un expert de l’impro, mais c’est faux. D’ailleurs, on ne travaille pas réellement ça au conservatoire… En revanche, pendant trois ans, on te donne les moyens de te cultiver, d’interpréter des textes incroyables et d’essayer de comprendre quel artiste tu es. Après tout, on veut tous être acteurs, mais d’une manière différente. Certains rêvent d’être au Théâtre de La Colline, d’autres de faire des marionnettes, et d’autres encore de faire du cinoche. Ça permet de comprendre où tu veux te situer, ce que tu aimes et ce qui résonne en toi. Honnêtement, si je n’étais pas passé par là, je pense que je n’aurais pas continué ce métier.

La réussite, tu trouves qu’elle a tardé à venir pour toi ? Sachant que tu avais été repéré dès 2013 avec Amour & Turbulences.
J’ai voulu arrêter ce métier un milliard de fois. Tout simplement parce qu’entre ce que tu as envie d’être comme acteur et ce que tu vis, il peut y avoir un fossé de ouf... C’est tellement facile de se décourager dans ces moments là, de laisser la frustration et la déception prendre le dessus. Il y a plein de fois où je me suis demandé si j’étais assez bon, si je n’en n’avais pas marre de faire tel ou tel rôle. Mais bon, c’est le quotidien des comédiens. Le seul truc qui nous fait continuer, au final, c’est l’impression de ne pas avoir donné tout ce qu’on avait. Jusqu’à mes 35 ans, du moins… Après ça, j’ai compris que je m’en branlais si je ne devenais pas l’acteur que je rêvais d’être, je me disais que rien ne pourrait m’empêcher de kiffer ma vie. Je me suis dit que, au pire, j’étais peut-être doué pour autre chose, et ça m’a libéré de dingue. Serge est arrivé peu de temps après.

Entretemps, il y a aussi eu tout un tas de doublages…
On m’a parfois vendu comme un doubleur professionnel, mais j’ai toujours travaillé avec un seul gars, Hervé, un gars qui n’a jamais conçu le doublage comme un truc de doubleur. Il prenait toujours le mec qui avait le moins d’expérience. Donc on a travaillé ensemble sur plusieurs films parce que ça fonctionnait entre nous. Moi, je le faisais uniquement parce que c’était lui, et parce que ça me permettait aussi de bosser sur des profils d’acteur très différents.budapest

Et ça fait quoi d’avoir doublé Brad Pitt dans Burn After Reading ? On se prend pour un sex symbol après ça ?
(Rires) Tu n’imagines pas à quel point c’était une dinguerie ! On se prend tellement vite pour lui... Mais bon, je n’y ai pas forcément pris plus de plaisir que pour Oscar Isaac.

À chaque fois, c’était pour des films des frères Coen. J’imagine que ça fait partie de tes rêves de bosser avec eux, non ?
Tu vises juste là, mon gars ! Selon moi, ce sont les maîtres du genre, avec des films très différents les uns des autres, même s’il y a toujours une esthétique commune. S’ils font un film un jour en France, il faut qu’ils sachent que je suis là ! (Rires)

Tu les vois un peu comme les dernières légendes du cinéma américain ?
Ouais, avec Scorsese et Tarantino, dont j’ai hâte de voir le prochain film avec DiCaprio et Brad Pitt, justement.

Dans une interview pour GQ, tu disais que tu ne faisais jamais la couv’ des magazines, mais que tu n’avais plus trop besoin de passer les castings. C’est ça la vraie réussite, pour toi ?
Attention, je ne suis arrivé nulle part, mais je me réjouis simplement que des réalisateurs me proposent directement des rôles. Ça récompense des années de travail et c’est tellement jouissif quand on t’envoie un scénario : ça prouve que l’on pense à toi ! Bon, après, je ne dis pas : j’ai passé un milliard de casts’, et j’ai aimé ça. Ça m’a permis de me questionner, de progresser et je suis certain que j’en passerai encore. Certains réalisateurs se foutent de ta réputation, ils veulent simplement voir si tu colles au rôle. C’est pour ça, d’ailleurs, que j’ai envie de proposer mes propres projets aux gens. Faire un film de A à Z, c’est une jubilation inégalable. Encore plus quand ça parle aux gens.

Le fait de tourner des films avec Poelvoorde et Marina Foïs, ça assoit aussi une certaine réputation, non ?
Marina, je l’ai vu puiser des émotions dans des trucs impossibles. Ce qu’elle véhicule, c’est complètement dingue. Après une scène, on n’a plus qu’à fermer boutique et rentrer chez nous. C’est pour ça que les gens aiment bosser avec elle : parce qu’il ne peut rien t’arriver sur un plateau à ses côtés, elle te met en sécurité. En revanche, je vais être honnête : ça a été un honneur, un rêve de gosse même, d’être sur le même plateau que Poelvoorde, mais on n’a pas fait de scènes ensemble. J’ai quand même appris beaucoup en travaillant avec Anne Fontaine, la réalisatrice de Blanche comme neige. Elle écoute tout ce que tu tu dis, te filme pendant tes impros, note tout ce qui l’intéresse ou non, et elle te balance ensuite cinquante pages de textes où elle fait un mélange de tout ce qu’elle a vu. C’est complètement fou, et ça ne ressemble absolument à rien de ce que j’avais pu expérimenter jusque-là. Le pire, c’est que je ne sais même pas ce qu’elle a pris de moi sur ce film...

Pour Brain, il y a quelques années, j’avais fait un dossier sur les plus gros bides des comédiens. Pour toi, on pourrait dire que c’était ton sketch aux Césars avec Florence Foresti, non ?
C’est un bide sans être un bide. Forest’ avait trop aimé mon rôle dans Serge et m’a demandé de venir aux César. Je l’ai pris comme un défi, parce qu’on sait comment fonctionne ce genre de cérémonies : ça boit en coulisses, ça tue le temps comme on peut parce que c’est long et parce que tu sais que tu as une chance sur deux de te planter. Là, le problème, c’est que le sketch est arrivé un peu tôt pendant la cérémonie et que j’ai débarqué sur scène en tant que Jonathan Cohen. Tout le monde ne connaissait pas la série… Donc ça a créé une sorte de confusion, que je n’ai pas ressentie une fois face au public. Ça rigolait assez pour que je sois en confiance, donc je n’ai pas vécu cette expérience comme un bide.

Tu le vis comment, le bide, généralement ?
Au début, tu veux crever, t’as l’impression d’être une merde. Mais aujourd’hui, je le gère de mieux en mieux, je me dis que ce n’est pas grave et que des acteurs comme Rochefort, Serrault ou Pierre Richard n’ont jamais cherché à être parfaits. D’ailleurs, ils en ont fait des merdes - au kilo, même ! Ce qui ne les a pas empêchés de faire une immense carrière. Tout simplement parce qu’il faut avoir le courage de se planter une fois que l’on est sous le feu des projecteurs. Aujourd’hui, c’est ce que je me dis : si j’y vais, il n’y a aucune raison pour que je me plante. Je suis sorti du mécanisme de l’auto-jugement. L’important, c’est de tenter et de ne pas avoir peur. Bien sûr, ça prend du temps de penser ainsi, et je ne suis pas à l’abri d’avoir peur à nouveau, mais il faut tirer profit d’être au bord du gouffre.

Crédit photo de une : extrait du court-métrage Mon troquet, de Louis Delva.