C’est le nouveau point de ralliement des Français en colère, s'estimant délaissés par les grands médias. Du lundi au jeudi, peu après 21h, Cyril Hanouna sort de ses studios de Boulogne-Billancourt après l'enregistrement de Touche pas à mon poste, et l'espace de quelques instants, une fenêtre d'opportunités s'ouvre pour les oubliés de BFM TV.

Lundi 19 novembre, ils étaient plusieurs gilets jaunes à crier dans le froid de Boulogne : « Cyril, on est là ! Cyril, on est là ! ». Et puis Cyril est arrivé et a recueilli leurs doléances. « Dis moi tout mon chéri, demande-t-il à un des gilets jaunes, la main posée sur son épaule. Viens à côté de moi. C’est quoi ton prénom ? T’es un amour ».

Ses téléspectateurs sont ses « chéris » et toutes leurs colères méritent à ce titre d'être entendues. Florian prend la parole : « Pourquoi on est là ? Parce qu’on est en colère contre les médias qui trompent les gens [...] On veut que tu dises à Macron que le peuple en a marre, que le peuple, il souffre ».

Hanouna accepte de les recevoir sur son plateau le lendemain. « Moi, je suis pour avoir tous les avis. Je ne fais de discrimination, je veux qu’on ait la vérité »La promesse est tenue et le mardi, Touche pas à mon poste reçoit une délégation de gilets jaunes pour une incroyable séquence de 20 minutes, qui ne ressemble à rien de ce que l'on connaît en matière de politique à la télé.

La séquence sera une longue litanie de fake news proférées par les invités, sans aucune contradiction. « Fly rider », un des leaders des gilets jaunes, va enchaîner les assertions délirantes : son compte Facebook aurait été piraté par la censure macrono-facebookienne, un algorithme de Facebook ferait disparaître toutes les vidéos avec des CRS, les préfectures refuseraient toutes les demandes de manifestations, la France serait à deux doigts de ne plus avoir d’essence disponible, les aéroports seraient bientôt fermés...jaunesLe secrétaire d’Etat au Numérique, Mounir Mahjoubi, s’en est ému au journal L’Opinion : « [Le gilet jaune] n'a été contredit par personne, à aucun moment ! Cela veut dire qu'on peut aller aujourd'hui avec un gilet jaune et raconter n'importe quoi sur toutes les antennes, et ça, c'est inacceptable. » Pour Hanouna, contredire les gilets jaunes aurait été superflu, les gilets jaunes ont été « sincères » et c’est l’essentiel. 

Cyril Hanouna avait introduit la séquence par cette déclaration d’intention, qui définit bien la doctrine politique du hanounisme : « Ils m'ont dit qu'ils avaient un coup de gueule a faire dans une émission. Ils m'ont demandé si je voulais bien leur donner la parole. La parole ici elle est ouverte à tout le monde. » La démocratie Hanouna, c’est celle d’Internet, celle des gilets jaunes, une démocratie horizontale où tout le monde a le droit à la parole sans prime à l’expertise. Toutes les paroles se valent. Et aucune ne mérite un démenti.

Une interview politique à la Hanouna ressemble à ça : « Vous reprochez aux médias d'avoir dit que vous étiez 270.000 le 17 novembre. Vous étiez combien, franchement ? », demande-t’il à ses invités. Tout est dans le « franchement ». En politique, pour Hanouna, il n’y a pas de mensonge, il n’y a que des sincérités. La vérité sort de la bouche de la franchise.

Hanouna passe en réalité plus de temps à se vanter de donner la parole qu’à réellement la donner. Le lendemain, alors que Hanouna a invité de nouveau des gilets jaunes, un d’eux tente une vraie question : « Comment peut-on vivre avec 1.300 euros par mois ? ». L'animateur le coupe immédiatement : « Non, mais ça Francis, on en a parlé hier et on comprend tout à fait ». Ils n’en avaient pas parlé hier. L'important n'est pas le fond mais la mise en scène de la parole donnée aux gilets jaunes. « Si je peux être votre porte-parole, dit-il, et si on peut faire avancer les choses dans le calme et faire que les choses vont avancer pour tous les Français, on le fera avec plaisir. »

Deux jours plus tard, il corrigera cette déclaration, qui avait beaucoup fait parler. Non, il ne veut pas être le porte-parole des gilets jaunes mais plutôt le « médiateur » entre eux et le gouvernement. « Cette émission a commencé à faire bouger les choses », ajoute-t'il, alors qu'il fait sa troisième émission de suite avec des gilets jaunes et dit être en contact avec des gens du gouvernement.

Dans un paysage politique où Emmanuel Macron s’est employé à laminer consciencieusement les corps intermédiaires, Cyril Hanouna apparaît comme le dernier interlocuteur possible entre le peuple et le pouvoir.

Médiateur de la République, il tente de tempérer la colère des gilets jaunes et leur enjoint de renoncer à leur principale revendication. « On demande la destitution du président », avance un gilet jaune. « Vous ne pouvez pas demander ça, c'est grave. Je vous aime bien Maxime mais là je vous donne un conseil, c'est un truc qui va décrédibiliser le mouvement. »

Il ne faut jamais oublier que le « porte-parole » des gilets jaunes était proche de Macron pendant la campagne de 2017. « Je m’entends bien avec lui, il m’a dit qu’il regardait TPMP, j’aime le côté fonceur, qui casse les codes, il a tout explosé », avait-il alors déclaré au Monde.

Ce n'est pas la première fois qu'un mouvement social fait ainsi irruption sur le plateau de Touche pas à mon poste. Début novembre, des ambulanciers en colère avaient squatté devant le studio de Touche pas à mon poste et Cyril Hanouna était parti en direct à leur rencontre. 

« Des ambulanciers ont un message à faire passer, vous savez que je donne la parole à tout le monde », précise-t-il dans un préambule long de plus de trois minutes, avant que l’ambulancier puisse enfin exposer son problème. Rachid explique pourquoi il est venu à Boulogne-Billancourt : « On s'est dit que le meilleur moyen de faire passer le message, c'était d'aller voir Cyril Hanouna. Parce qu'on connaît tes qualités humaines, on connaît ta sensibilité. T'es quelqu'un de sensé et sensible ». Autrement dit un gars sûr, comparé à BFM TV, la CGT, le Parti socialiste et autres rebuts de l’ancien monde.

Contrairement à Donald Trump, autre star de la télévision qui s'est lancée en politique, Cyril Hanouna ne caresse pas d'ambitions électorales. Il souhaite juste « aider ». S'il y avait une comparaison à faire avec Donald Trump, ce serait plutôt au niveau de la richesse du langage.

De manière notable, Cyril Hanouna parvient à parler de politique en mobilisant encore moins de vocabulaire que Donald Trump. Ce sont toujours les mêmes mots, les mêmes expressions, qu'il répète en boucle devant les gilets jaunes : « Je suis persuadé que le gouvernement ne demande qu'une chose, c'est de discuter avec vous, et de faire avancer les choses. Vous verrez, je suis persuadé que ça va avancer et vous reviendrez nous le dire quand vous voudrez. Je vous le dis, je suis sûr que ça va avancer. Je suis persuadé qu'on va trouver une issue et que grâce à vous, plein de français, vont vivre mieux. »

La France de Cyril Hanouna : un gentil président et des « chéris » en colère, mais pas de problème, il en est « persuadé », les choses « vont avancer » et à la fin, tout le monde sera heureux devant sa télé. La politique, c'est aussi simple que ça.