«Une vie de création ne dure que dix ans». Lorsque l’ingénieur Caproni prononce ces mots dans Le vent se lève, on est en droit de se demander si Hayao Miyazaki croit à cette analyse, lui qui a fondé le Studio Ghibli en 1985 aux côtés de Toshio Suzuki et Isao Takahata, qui a su séduire à l’international avec une approche artisanale et une vision non-manichéenne, mais dont l’avenir semble particulièrement incertain à l’approche d’une nouvelle décennie. «Hayao Miyazaki est en même temps la plus grande force et la plus grande faiblesse de Ghibli, précise Gaël Berton, auteur de L’œuvre de Hayao Miyazaki, le maître de l’animation japonaise. Il prend de l’âge, il voit de moins en moins bien, il met de plus en plus de temps à faire des films, et certains d’entre eux se veulent plus complexes qu’à l’accoutumée – c’est le cas de Le vent se lève, par exemple. Depuis la mort de Takahata en avril 2018, qui avait un immense talent également mais sans le petit supplément d’âme de Miyazaki, le studio s’est donc refermé autour de sa figure.»


Alexandre Mathis, auteur d’Un monde parfait selon Ghibli, prend le relai : «Miyazaki dit qu’il aime davantage le studio que de faire du cinéma, c’est dire s’il a un contrôle total sur ce qu’il s’y passe… Mais sa figure est tellement imposante qu’il n’a pas vraiment d’héritier, quelqu’un qui puisse perpétrer l’esthétique et la philosophie de Ghibli sans tomber dans la parodie ou le copier-coller.» Pour appuyer cette affirmation, deux exemples : Le Royaume des chats et Les contes de Terremer, deux films réalisés par Hiroyuki Morita et Gorō Miyazaki (fils de Hayao), deux long-métrages qui reprennent les codes de Ghibli, qui rencontrent leur public, mais qui déçoivent par leur approche très scolaire. Sur le tournage des Contes de Terremer, père et fils Miyazaki ne s’adressent d’ailleurs pas la parole pendant dix mois, Gorō quittant même la salle après seulement une heure de film le soir de la première en juin 2006... À croire qu’il est impossible de dépasser le maître, voire même de construire une vraie filmographie au sein du studio - seuls six films n’ont pas été réalisés par le duo Miyazaki/Takahata, et aucun n’a rencontré un succès aussi fort que Princesse Mononoké (14 millions de spectateurs au Japon) ou Mon voisin Totoro (23 millions d’entrées à l’international). «Il y a toutefois une exception, note Gaël Berton. En 1995, Yoshifumi Kondo réalise Si tu tends l'oreille et Miyazaki le voit à juste titre comme son successeur, celui qui va lui permettre de partir tranquillement à la retraite. Malheureusement, il est décédé quelques mois après la sortie de Princesse Mononoké en 1998, et Miyazaki ne cesse d'annoncer son départ depuis.»nausicaa2De l’exigence, du féminisme et des super-héroïnes
Il faut dire qu’Hayao Miyazaki semble être un éternel insatisfait, ou du moins un sacré perfectionniste. Sauf qu’au lieu d’être ce mec chiant qui casse les pieds à vouloir imposer tout un tas d’idées farfelues à son entourage, lui se sert de cette insatisfaction chronique pour fonder en 1985 le studio Ghibli. Et milite pour que cela se fasse dans les meilleures conditions possibles : ainsi, contrairement au marché de l’animation, où les salaires sont très bas pour un taux horaire très élevé (la vie de tout bon salarié français, diront certains !), Ghibli a très vite cherché à salarier ses techniciens, n’a jamais cédé au charme du numérique (tous les animés sont réalisés au dessin traditionnel, Miyazaki considérant le tout-numérique comme une hérésie) et a systématiquement remis en jeu les bénéfices d’un film pour produire le suivant. Si bien que Gaël Berton parle volontiers de Ghibli comme d’un «studio artisanal, qui ne fait aucune concession sur la qualité des productions». Ce qui expliquerait qu’il a «toujours beaucoup de retard dans la réalisation et les délais de livraison».

Alexandre Mathis, lui, préfère parler d’un studio à la vision traditionnelle, qui aime les vrais dessins, qui a le respect de la nature, qui entretient un lien très fort avec le vieux Japon et qui interdit le travail de nuit, «là où la plupart des autres sociétés créent leur production avec des salariés qui dorment très régulièrement sur le plateau»Sur sa lancée, Alexandre Mathis considère même Ghibli comme un studio écologiste et féministe, surtout au sein d’une société japonaise où la plupart des femmes délaissent encore leur emploi à la naissance du premier enfant pour devenir mères au foyer.

On lui rétorque alors qu’aucun long-métrage n’a été réalisé par une femme (à l'exception de Porco Rosso, où des femmes se retrouvent à tous les postes-clés du film, principalement parce que les autres techniciens étaient alors indisponibles) et que Miyazaki a lui-même demandé à sa femme d’abandonner sa carrière d’animatrice après la naissance de leur premier enfant, ce qu’il admet volontiers. Mais Alexandre Mathis est un passionné, qui, à l’inverse des «experts» de BFM, connaît son sujet et qui précise donc que beaucoup de femmes travaillent pour le studio, qu’une crèche a même été mise à disposition pour qu’elles puissent venir au bureau et que la plupart des films véhiculent un message féministe. «Globalement, il n’y a que des modèles masculins dans la pop culture. Or, là, tu peux complètement avoir envie d’être Nausicaä. Même en temps que garçon, elle a toutes les caractéristiques qui te permettent de t’identifier à elle : elle calme les animaux, elle est propriétaire de sa tribu, elle arrête une guerre et sauve le monde…» Alexandre Mathis poursuit : «Miyazaki a toujours été entouré de femmes, et je pense qu’il ne souhaitait pas plus que ça les sexualiser. Chez lui, la femme n’est pas qu’un personnage désirable ou une maman. Elle est systématiquement l’égal de l’homme, maître de son destin et loin d’être uniquement conditionnée par l’amour».

totoro-dortNéo-réaliste
Dans le fond, les films du studio Ghibli n’ont jamais fait que ça : filmer des personnages féminins très forts et mettre en avant les valeurs de l’artisanat. La première affirmation se vérifie aisément : il suffit de regarder de Porco Rosso ou Princesse Mononoké, comprendre que les femmes réalisent des tâches traditionnellement masculines (comme la réparation d’un avion) ou occupent des postes importants, et l’affaire est pliée. La seconde, en revanche, nécessite d’être attentif aux professions exercées par les personnages au sein des différents films du studio : des paysans en train de travailler aux champs dans Mon voisin Totoro, des lépreux qui fabriquent des armes dans Princesse Mononoké ou encore des mineurs dans Le château dans le ciel (premier long-métrage sorti sous la houlette du Studio Ghibli). Étonnant ? Pas tant que ça quand on sait que le père de Miyazaki travaillait dans le milieu de l’aviation, qu’il avait fondé sa propre compagnie, Miyazaki Airplanes, et que le nom «Ghibli» provient lui-même des avions de reconnaissance italiens durant la Seconde Guerre Mondiale.

«C’est probablement ce qui explique pourquoi Miyazaki a toujours cherché à s’affranchir des codes de la gravité, encore plus dans ses premiers films que dans ses derniers, appuie modestement Gaël Berton. Au sein de sa filmographie, on trouve des personnages qui peuvent sauter sur des dizaines de mètres, qui pilotent des avions et qui créent une sensation de mouvement très forte. C’est à la fois loufoque et complètement réaliste.» Loufoque, car le monde de Ghibli est peuplé de poissons qui veulent devenir humains (Ponyo sur la falaise), de personnages qui peuvent parfois prendre l'apparence d'un grand oiseau noir (Hauru dans Le château ambulant), de parents qui peuvent être transformés en cochons (Le voyage de Chihiro) et de monstres qui hantent la forêt (Totoro, que l’on voit finalement apparaître très tard, un peu comme E.T. chez Spielberg). Réaliste, car les films rappellent des lieux existants, Ponyo sur la falaise s’inspirant de la ville portuaire de Seto, Porco Rosso de la mer Adriatique et Kiki la petite sorcière de Stockholm ou de l’île de Gotland. «Il y a aussi les corps, proportionnés de façon très humaine, précise Alexandre Mathis. Contrairement à Naruto ou Dragon Ball Z, où l'on voit de grosses gouttes couler sur les joues des personnages, Ghibli a une démarche très “réaliste”. Quelque chose qui permet de reconnaître rapidement l’esthétique du studio».Voyage-ChihiroDemain c’est loin
Au départ, en 1985 donc, tout était pourtant réalisé avec des bouts de ficelle. Soit une équipe d’environ 70 personnes en contrat temporaire, rémunérées comme des pigistes. Depuis, Ghibli a bien grandi. D’abord grâce au talent de deux visionnaires qui, bien que liés depuis les années 1960 au sein du studio Toei, ont développé deux approches quasi-opposées : tandis que Takahata développe des couleurs à l’aquarelle et ne parvient que très rarement à tenir un budget, Miyazaki opte lui pour un style plus libre et varié, parfait pour accompagner ses récits dans des univers magiques et maîtrisés. Mais aussi grâce à une éthique qui a toujours incité Ghibli à faire travailler ses salariés dans des conditions décentes et propices à la créativité. «Si je devais rester tard à cause d’une surcharge de travail, quelqu’un de la production restait fermer, explique Hitomi Tateno, animatrice à Ghibli pendant 27 ans, dans le livre d’Alexandre Mathis. Fréquemment, il me ramenait chez moi en voiture. Dans d’autres studios, beaucoup sont obligés de travailler la nuit […] Ghibli était un endroit béni.»

Le fait qu’elle parle du studio au passé interpelle quand on sait que Ghibli continue de fasciner à travers le monde, que Miyazaki est de plus en plus reconnu par le grand public et les institutions (Oscar honorifique pour l’ensemble de sa carrière, cité parmi les cent personnalités les plus influentes de la planète par le Time), et que la société n’en finit plus de vendre une myriade de produits dérivés (peluches, linge, vaisselle, vêtements…) ou d’entretenir sa légende avec un musée à Tokyo. Elle renvoie en tout cas aux difficultés rencontrées actuellement par le studio japonais et évoquées en début d’article, ou à ce fait que Gaël Bertin pose comme une évidence : «Le style de Ghibli est tellement fort que c’est à se demander s’il n’aurait pas fallu très vite créer un studio Miyazaki et un studio Takahata… Tout simplement parce que la réinvention de Ghibli est presque impossible aujourd’hui. Il n’y avait pas de films d’animation comme ça auparavant. Miyazaki a quasiment conçu un genre à part entière.»

++ L’œuvre de Hayao Miyazaki, le maître de l’animation japonaise de Gaël Berton, Third Editions, 200 p., 24,90 €. 
++ Un monde parfait selon Ghibli d'Alexandre Mathis, éd. Playlist Society, 176p., 14 €.