Marek fêtait la dernière année de sa décennie d'insouciance. L'année prochaine, il aura 30 ans et il sera temps de devenir une star. Sous le nom de Nansea, il promène encore sa voix gracieuse dans les bars miteux de Neukölln, mais ce soir, à son anniversaire, tout le monde est sûr que dans le futur, on fredonnera ses mélodies à Paris ou à Londres. Zack est venu célébrer son ami pas encore célèbre et on en profite pour débriefer la visite officielle de sa mère la semaine dernière à Berlin, qui ne s'en est toujours pas remis. 

C'est bien simple, son nom était sur toutes les lèvres et on parlait désormais plus d'elle que d'Annegret Kramp-Karrenbauer, la dauphine d'Angela Merkel, qui brigue la présidence de la CDU. Tracey, c'est son nom, venait de laisser un avis sur la page Facebook de la soirée Buttons : «I can't begin to even try to explain my experience. My son took me here. I spent over 12 hours in this magical beautiful place. The love from everyone was so special. Everyone should take their mom here. Thank you son. <3 <3 <3 ». Véritable working class hero, elle avait fui le domicile familial à 15 ans pour intégrer un groupe de punks à Blackpool au début des années 80 ; et puis à 29 ans, l'âge de Marek ce soir, elle a eu Zack, qui lui aussi à 29 ans (mais bon, tout le monde a 28 ou 29 ans à Berlin). «Quand je suis revenu de Californie, j'avais ramené 200 acides dans ma valise, c'est tellement simple à cacher. Elle a été au courant et un jour, elle m'a appelé : "Ton père et moi, on va voir The Prodigy en concert. T'as pas du LSD ?". Mon père, qui est un peu conservateur, n'en a pas voulu, et finalement on les a pris tous les deux et on a passé la nuit face à la mer.» Moi, j'ai partagé un thé Mariage Frères une fois, un soir, avec ma mère.

Sur le balcon s'était formé un corner d'étrangers francophones. «Intervilles, c'est l'ancêtre d'Internet ?», demandait l'un d'entre eux trop jeune pour avoir connu Guy Lux ou même Jean-Pierre Foucault, et ce qui avait uni Fréjus à Mont-de-Marsan. Josué racontait ses anecdotes de micro-entrepreneur : «J'ai loué mon appart sur AirBnB, les guests ont laissé une bouteille de G dans les toilettes». Il s'envolait pour le Danemark le lendemain pour marier son mec et son meilleur ami. «Après avoir fait toutes ses études en Allemagne, ils lui ont donné 20 jours pour repartir au Chili.» Tous les non-Européens passaient ces derniers mois par Copenhague, où le mariage gay est le plus flexible. Parce que ça rigole de moins en moins chez Mutti, ils ont même lancé une grande campagne d'aide de retour au pays. Du coup, d'humeur mélenchonne, tout le monde commençait à bitcher sur l'Allemagne. Moi la première, qui m'était retrouvée cinq jours sans électricité parce que j'avais pas compris leur système de prélèvement automatique. D'ailleurs, dette et culpabilité, c'est le même mot : SchuldEt on te fait bien comprendre en terre protestante que tu dois faire pénitence si t'as fauté. «Mais on peut pas couper le courant aux gens comme ça en plein hiver, c'est interdit en France», disais-je au guichet où je m'étais vêtue d'un gilet jaune. «Oui, mais en France, il n'est pas interdit de payer non plus», me répondait l'employée aimable comme le videur du Berghain. Lloyd, allemand mais de père américain et de mère française, me racontait que la police était venue chez lui, l'avait menotté et mis en cellule à cause d'une amende de métro pas payée. Quant à Pawel, qui enseigne le polonais et le tchèque aux ambassadeurs et diplomates allemands, il nous expliquait qu'il avait renoncé aux méthodes visuelles avec les «Biodeutsch». «Quand je leur demande ce qu'ils voient sur l'image, ils restent toujours au premier degré, incapables d'aller au-delà de la représentation. "Il y a une fille." Mais à quoi elle pense ??? "Elle pense au travail".»

Au moment de partir, quelqu'un se risquait déjà à demander les plans de chacun pour le Nouvel An. «Moi, je fais une retraite d'Ayahuasca avec Ron», répondait Florian, qui avait visiblement besoin de se mettre au vert. Josué, pris d'une fringale, me disait la bouche pleine (comme d'hab') en reprenant une part de quiche aux légumes : «Y'a un truc dont je suis fier, c'est que même si je tiens pas le coup avec les drogues et le sexe, j'ai toujours tenu bon avec mon végétarisme. Je ne mange jamais de viande».

++ Ce soir, la fêtarde française-exilée-à-Berlin Sophie d'After fera danser le (pardon) aux côtés de quelques invités surprises dégotés dans des lieux peu recommandables.