Comment ça va ? On vous sent plus apaisé en ce moment... 
Frédéric Beigbeder : Ça ne date pas d’hier. J’ai démissionné de la télé il y a trois ans. Déménagé il y a deux ans. En fait, je ne suis plus la même personne que dans les années 2000. Si j’étais encore Octave Parango, je serais sûrement décédé. C’est un style de vie. J’ai des amis qui sont morts, d’ailleurs. J’ai fait le choix de vivre plutôt que de mourir.

Cette nouvelle sérénité, c’est le Pays basque ?
J’ai des amis qui disent qu’ils vont quitter Paris pour vivre à New-York, Londres ou Berlin. Quitter Paris pour la même vie, en fait. Avec des immeubles, des gens aux sourcils froncés… Le Pays basque est un endroit où l’on voit encore les saisons passer, où l’on peut parler avec des producteurs… de fromages. Un endroit où la météo est le principal sujet de conversation. D’ailleurs, mon écriture a évolué. Il y a moins de phrases courtes, j’ai moins envie de séduire. Je cherche moins à produire de l’effet. Je vois la mer, je vois des arbres…

Ça amène l’humilité ?
Oui, et l’humidité aussi. J’ai l’impression d’être Pierre Bergounioux quand je dis ça, c’est un peu effrayant... Quand on a fait le tour d’un endroit, faut bouger, sinon on s’emmerde. Et après, il faut augmenter les doses d’alcool pour supporter Paris. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne boit pas à la campagne ! Loin de là. En lisant les derniers articles parus sur mon livre, j’ai l’impression d’être le Pierre Rabhi du café de Flore. Maintenant, quand je vais à Paris, je vais dans les lieux touristiques. Je vais manger chez Lapérouse. C’est comme ça qu’on sait qu’on est devenu un vrai provincial.

(Une petite voix s’impose dans le téléphone. Une histoire d’éléphant à retrouver dans la chambre. «Oui, je le connais cet éléphant, ma chérie. J’arrive, mais là, je dois répondre au monsieur.»)

Vous avez trois enfants, c’est ça ?
Oui - une grande de 19 ans, une fille de trois ans et un bébé de six mois.

C’est cool d’être papa à 50 balais ?
On est plus conscient des enjeux. On est moins effrayé, aussi. Bon, je suis un peu devenu un pro maintenant, au bout de trois. Aujourd’hui, je suis conscient des priorités.

Comme vous êtes fan de citations, on se fait une interview citations. Vous réagissez comme vous voulez. OK ?
C’est parti.Beigbeder-135x215«Un homme qui ne boit que de l’eau a un secret à cacher à ses semblables.» - Baudelaire.
Oui, c’est sûr. Mais on pourrait la retourner. Un homme qui ne boit que de la vodka devient trop bavard. Un homme qui ne boit que de l’eau aura du mal à être honnête. Certaines des pages les plus fluides que j’ai écrites, je les ai écrites en état d’ivresse.

Et l’ivresse amène l’humilité des anti-héros dont vous parlez souvent. La honte du lendemain.
J’aime bien la gueule de bois. Il faut la gueule de bois, pour l’alternance. Sinon, on ne serait que lyrique. C’est chiant.

Ça amène une perspective, comme votre livre.
Quand j’ai récupéré mes textes pour ce livre, j’ai ressenti un vrai changement après les attentats. Je ne veux surtout pas tirer la couverture à moi, les vraies victimes sont tombées pendant les attentats. Mais quelque part, nous sommes tous des dommages collatéraux. Toute ma vie, j’ai eu l’impression d’être léger, et on finit par se rendre compte que ce n’est pas si léger que ça. Que tout ça est une liberté.

«Dans ces pages, il y a le spectacle de la vie, non la vie. Tout est à recommencer.» - Cesare Pavese.
Comment faire entrer la vie dans un roman ? C’est une question immense. Certains utilisent le journal intime, d’autres l’imagination. Il faut une pulsation, sinon c’est chiant. Moi, j’aime beaucoup les ellipses dans les romans. Hemingway avait la théorie de l’iceberg : il faut qu’un livre montre seulement un huitième de ce qu’on pense.

«Prévoir en stratège, agir en primitif.» - René Char.
Il y en a une autre de lui qu’on cite souvent : «Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront». C’est toujours un peu… Je ne suis pas passionné, quoi. Je ne suis pas calculateur. On dirait du Machiavel. Je préfère une phrase de Virginia Woolf, qui dit, je crois, à peu près, «Pour écrire, il faut être capable de se recroqueviller en boule, avant de frapper les gens en pleine figure».

«On va sur la Lune, mais si c’est pour s’y suicider, à quoi cela sert-il ?» - André Malraux.
Ç'aurait été tellement génial si Neil Armstrong était arrivé sur la Lune et s’était ouvert les veines ou avait ôté son casque ! Je regrette qu’il n’y ait pas eu de suicide lunaire.beigbederfauteuilNe serait-ce que pour l’expression «suicide lunaire», ça a de l’allure ?
(Rires) Oui, on garde !

«Ne rien prendre au sérieux, tout prendre au tragique.» - Roger Nimier.
C’est très, très bien ça. Ça pourrait être ma devise. En littérature, on se prend souvent au sérieux. On fait croire aux écrivains qu’ils doivent faire semblant d’être profonds.

«Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.» - La Rochefoucauld.
J’adore. Comme le comte Mosca, dans la Chartreuse de Parme : «Si le mot amour est prononcé, je suis fichu». Il faut faire très attention à la phrase «Je t’aime». C’est une phrase incroyable. Autoréalisatrice. On croit plaisanter et ça devient vrai. On peut croire qu’on ment et en fait... (rires) on ne ment pas du tout !

«L’amour ne veut pas la durée, il veut l’instant et l’éternité.» - Friedrich Nietzsche.
C’est très bien aussi, ça. Je suis tout à fait d’accord. Il faudrait toujours penser à cette phrase quand on se marie ! (Rires) J’ai écrit des choses très pessimistes sur l’amour, mais je suis tout le contraire. Louise de Vilmorin a dit ce truc absolument magnifique : «Je t’aime pour la vie, ce soir». Il y a toujours un peu de cynisme dans ces phrases, mais le cynisme, c’est de l’intelligence, puisque la vie finit mal. Tout finit mal.

«Ce toit s’est placé dès lors sur nos têtes ; nous a préservé de la pluie, il est vrai, mais nous a caché le soleil.» - André Gide.
Ah d’accord, on est carrément dans la grosse métaphore, là ! (Rires) Mais c’est vrai, pourquoi on veut toujours nous protéger ? Je ne crois pas que ce soit le rôle de l’État. Je ne sais pas à quel moment tout ça a dévié. Maintenant, ils appliquent le principe de précaution. Dès qu’on a un souci, on accuse le ministre. Il vaut mieux la liberté que ce monde où tout est interdit. On voit aujourd’hui que les gens n’aiment pas vraiment être libres. C’est douloureux d’être libre. On est seul. On fait des choix. C’est difficile. Les gens sont prêts à être dirigés par des gens un peu fachos. Ils sont contents comme ça. L’être humain n’est peut-être pas fait pour être si libre que ça. On voit le Brésil, la Pologne, la Hongrie, l’Italie… ça se rapproche.

«Il faut laisser les autres avoir raison, puisque cela les console de ne pas avoir autre chose.» - André Gide.
En tout cas, c’est bien de citer Gide. On l’oublie souvent. Quand j’étais jeune, j’avais moi aussi l’image d’un vieux schnock. Je n’avais pas vu sa sensibilité, sa révolte. C’est un écrivain absolument central. Bon là, cette citation, c’est un peu prétentieux. Cette phrase, bof, mais l’oeuvre de Gide… Si les gens tolèrent la réduction de leur liberté, c’est parce que Gide n’est plus enseigné.beigbedercolbis«Quand on n’a pas d’imagination, mourir, c’est peu de chose ; quand on en a, mourir, c’est trop.» - Louis-Ferdinand Céline.
J’ai fait un livre contre la mort. C’est assez drôle de s’imaginer qu’on a le choix. Je trouve amusant de parler de la mort comme d’un problème technique. Céline, c’est d’abord un soldat. Notre génération ne pourra jamais comprendre ce que ressentent des jeunes gens qui partent à la guerre. On est concerné, mais c’est indirect. Par nos parents ou nos grands-parents. C’est ce que j’adore aussi chez Patrick Modiano. Céline, quand il parle de la mort, il parle de la guerre. Dans les tranchées, les gens mouraient sans réfléchir. On discute avec quelqu’un, et d’un coup, il n’a plus de tête. Aujourd’hui, ça n’arrive plus. Sauf au Bataclan.

Le trop d’imagination de Céline, c’est peut-être l’incapacité à imaginer le néant ?
Le néant, on en vient tous. Pourquoi être terrifié de nos origines ? On retournera dans un endroit qu’on connaît par cœur ! (Rires)

«Ce qui caractérise notre époque, c’est la perfection des moyens et la confusion des fins.» - Albert Einstein.
Ah oui. Prenons internet. On a un outil extraordinaire. On pourrait en faire des choses extraordinaires. Parfois, c’est le cas d’ailleurs. Mais le principal usage, c’est de se prendre en photo. Ou alors la haine et la calomnie de l’autre. À chaque fois, on invente des trucs extraordinaires, et on s’en sert très, très mal. Comme dans les années 30, après l’invention de la radio et du ciné, et juste avant celle de la télé. On ne savait pas comment utiliser ces nouveaux médias, et ça donne Hitler. On en est un peu là.

OK, donc on finit carrément l’interview sur un point Godwin ?
J’ai le point Godwin très facile ! (Rires) W. G. Sebald disait que la Seconde Guerre mondiale est le seul sujet sérieux, et que parler d’autre chose est bizarre. C’est une catastrophe qui est arrivée parce qu’il y avait beaucoup de nouveautés et pas assez d’éducation. C’est comme la bombe atomique, pourquoi l’essayer tout de suite sur les gens ? La science va plus vite que l’intelligence et les lois. On devrait prendre le temps de s’asseoir et prendre une petite vodka pour discuter. C’est pour ça que Macron a tort de se dire progressiste, parce que ce n’est pas forcément bien. Tout ce qui est nouveau n’est pas forcément mieux.

++ La Frivolité est une affaire sérieusede Frédéric Beigbeder aux éditions de l'Observatoire, 384p., 20 €