«Tu sais ce que j’aime chez les gosses de riche ? Rien !» Cette expression n’est pas qu’une phrase écrite au marqueur noir sur la trousse de n’importe quel collégien en colère, c’est surtout le discours tenu par Ryan Atwood dans un bar de Newport Beach, quelques secondes avant d’en allonger une à Luke dans l’épisode 2 de la première saison de The O.C. La meilleure ! La plus juste également dans sa façon d’aborder les inégalités sociales ou économiques en Amérique. La rivalité entre Ryan et Luke, ce n’est donc pas juste celle de deux gamins prêts à tout pour conquérir le cœur de la fille la plus populaire du lycée («La princesse de Malibu», telle qu’elle est surnommée dans la saison 3). C’est aussi celle de deux ados que tout oppose : d’un côté, un mec de Chino, abandonné par son père, traîné dans de multiples embrouilles par son frère et délaissé par une mère accro à l’alcool et à tout un tas de substances à faire passer la génitrice d’Eminem pour une bio addict ; de l’autre, un BCBG issu de la jeunesse dorée de Newport, un snobinard qui croit que tout lui est dû et «dont la seule préoccupation est de changer de moto tous les ans».

«Bienvenue à Newport Beach»
Alors certes, Newport Beach est d’abord une série pensée du point de vue de l’expérience adolescente au cœur de l’Amérique du début des années 2000, écrite par des scénaristes probablement nostalgiques de leurs jeunes années et avec un jeune public en tête. Un soap, diront certains, qui embrasse un scénario souvent caricatural en mettant en avant des personnages issus pour la plupart de la haute bourgeoisie blanche de la côte Ouest américaine, des garçons et des filles qui avancent avec aisance dans un monde de privilégiés. Mais la série de Josh Schwartz, heureusement, ne se résume pas à ça, et fait surtout plaisir à voir grâce au commentaire social qu’elle déploie et à sa recherche de second degré, voire d’un propos teinté d’ironie – parfaitement incarné par le personnage d’Adam Brody, aka l’immense Seth Cohen.sethTout comme son meilleur ami/frère Ryan, recueilli par la famille Cohen dès le pilote, Seth rejette ce monde : en quelques répliques, ses premières dans la série, on comprend en effet qu’il rêve de partir vivre à Tahiti, qu’il n’a aucun ami à Orange County et qu’il est aussi à l’aise dans les soirées mondaines organisées par ses parents qu’un vegan face à un steak. C’est lui qui parle de «cauchemar californien», quelques secondes avant que Ryan ne se confronte à une myriade de pimbêches (les fameuses Newpettes !) remplies d’aprioris sur les pauvres et les villes à l’extérieur de la Californie - un peu comme si l’ailleurs n’existait pas chez ces gens, un comble quand on sait à quel point les États-Unis semblent s’étendre à l’infini géographiquement. C’est lui qui trouve ridicule l’organisation d’un défilé de mode pour femmes battues quand toutes les personnes présentes lors de cette soirée pourraient aisément revendre un de leurs yachts et donner directement l’argent récolté aux associations concernées - au lieu de ça, ils assistent émerveillés à la parade d’adolescentes en petites tenues…  C’est lui, aussi, qui affirme qu’il n’y a pas de gens normaux à Orange County et qui refuse d’incarner l’avenir de l’empire immobilier façonné par son grand-père. C’est lui, enfin, qui, au début de la seconde saison, explore les limites de cette bourgeoisie. Et c’est parfois magnifique, comme dans le premier épisode où, après plusieurs semaines de fugue, il se retrouve face à son père et lui balance cette sentence, l’air déterminé : «Depuis ma tendre enfance, tu me répètes qu’on vit entouré de snobinards, et tu veux m’obliger à passer ma vie dans ce ghetto de luxe». 

De la part d’un gosse de riches, qui n’a jamais eu à lever le petit doigt pour obtenir quoi que ce soit, cette phrase pourrait paraître déplacée. Mais Seth Cohen ne cherche pas ici à prétendre qu’il a fait «l’école de la vie», comme pourraient le dire une ribambelle de fils de patrons. C’est tout simplement la beauté des deux premières saisons de Newport Beach (on zappe volontairement les deux dernières, parfois intéressantes mais nettement plus codifiées avec cette musique dégueulasse en fond et ces retournements de situation de plus en plus rocambolesques) qu’il résume ici en quelques secondes : l’art de l’ironie, une certaine aisance à masquer quelques petites critiques, subtiles et légères dans le même souffle, derrière un récit à première vue inoffensif.

Comme dans une telenovela
Attention, on est loin de prétendre que regarder Newport Beach équivaut à lire Bourdieu ou Guy Debord pour comprendre le tissu social, ses inégalités et ses spécificités sociologiques. On prétend simplement que Seth Cohen et sa bande ont parfois la formule ajustée pour se moquer avec brio de cette bulle aseptisée qu’est la bourgeoisie américaine, ce petit monde reclus sur lui-même que les Newpettes n’hésitent à considérer comme une «communauté». Ici, on demande à ses enfants si le groupe de rock qu’ils vont voir le soir-même est «adepte de Satan et de mutilations» (en l’occurrence Rooney, pour vous situer un peu le niveau de dangerosité de ce groupe de jeunes chevelus en slim aussitôt retombés dans l’oubli), on achète un nouveau poney à sa fille sous-prétexte que le sien est actuellement malade, on se rase le torse et, surtout, on traîne avec des personnes snobs, souvent odieuses et qui, bien que souvent corrompues, cherchent avant tout à respecter les conventions sociales : la mère d’un des personnages principaux n’hésite pas à quitter son mari une fois ce dernier ruiné, puis souhaite aussi envoyer sa fille à San Diego afin que son état psychologique ne nuise pas à sa réputation au sein de la communauté, une jeune étudiante détestée de tous tente de se faire aimer en prenant en charge l’organisation des activités «loisirs» du lycée et en louant un gay chargé de se faire passer pour son petit ami… Bref, derrière une façade puritaine, l’honneur doit rester sauf à Orange County, quitte à dissimuler le scandale qui pourrait ruiner une vie.julie-cooper-dgaf-unbothered-hat-sunglasses-galoremag-1024x576À ce titre, le personnage de Julie Cooper symbolise sans doute mieux qu’aucun autre cette humanité qui se vide de son sens : rien que dans la première saison, chacune de ses réflexions au sujet de Ryan est ainsi brillante de bêtise. Un jour, c’est : «Le voyou qui squatte la maison d’invités me dit de me méfier d’un garçon qui vit dans un triplex de luxe ?». L’autre, c’est plutôt : «Tout ce que je sais, c'est que la police s'efforce de vider les rues des criminels et que Sandy Cohen les met directement dans mon jardin». Ce à quoi ce dernier, toujours prêt à défendre les plus démunis (un héritage de son enfance dans le Bronx, à l’entendre), ne manque pas de répondre : «Eh bien, mesdames, je m'en vais chercher le prochain gamin qui pourra mettre en péril la communauté. Peut-être un noir. Ou un Asiatique».

«Le crack, c’est la drogue des zonards»
C’est là tout l’intérêt des deux premières saisons de Newport Beach : alors qu’il aurait été si facile de tirer son récit vers le cynisme ou la suffisance, voire dans la débauche de luxure (Paris Hilton ne fait pas une apparition dans la série pour rien…), Josh Schwartz manie l’ironie avec talent (un peu comme Seth Cohen, donc) et se moque gentiment de cette communauté où les voitures ont leur centre de remise en forme et les chiens leur propre institut de beauté avec parking privé. Quitte à pointer du doigt l’ignorance de ses personnages, condamnés à évoluer (on est dans un soap, ne l’oublions pas, chaque épisode contient au moins dix rebondissements de situation plus ou moins cohérents). Un peu comme Julie Cooper, nettement plus supportable une fois redevenue pauvre - «Depuis petite, tu rêvais d’être mariée et riche. Et, bizarrement, ce qui te réussit le mieux, c’est d’être fauchée et célibataire», lui balance même son ex-mari, Jimmy.

Un peu comme Summer également, qui, au sujet de Ryan dans la première saison, affirme à sa meilleure ami Marissa qu’il est incapable de prendre une décision pour elle, sous-prétexte que «dans son ancien quartier, les gars prennent des filles sur leurs voitures, ils font des courses de dingues et se battent au cran d'arrêt !». Ce qui ne l’empêche pas de s’être transformée en Joan Baez des temps modernes dans la saison 4 en menant de front une kyrielle de luttes plus ou moins importantes aux côtés de son meilleur pote, un dénommé Che (campé par Chris Pratt, soit dit en passant).chris prattQuelque part, Newport Beach est donc bien plus que la grande sœur de One Tree Hill et Gossip Girl. Apparue juste avant ces deux séries, elle s’affiche comme plus directement pop que la première - il suffit de se rappeler du nombre de formations indie révélées ou popularisées par Newport Beach (de Death Cab For Cutie à Syd Matters, la liste est longue) - et moins bling-bling que la seconde. À bien des égards, la série de Josh Schwartz avait même le potentiel d’incarner ce que représente aujourd’hui une série telle que This Is Us ; dommage qu’elle se soit montrée moins avide de recherches formelles et moins audacieuse, aussi bien dans sa mise en scène que dans son propos. Qu’importe ! Newport Beach investit un tout autre terrain, sans doute plus stéréotypé et manichéen, mais pas moins intéressant : sous couvert de divertissement, dresser le portrait d’une société nombriliste et décadente, une communauté qui a élu George W. Bush deux fois de suite sans sourciller, et composée de personnages has-been carburant à l’argent et aux psychodrames. On exagère à peine.