Ton apport sociétal
Je pense que c’est parce que t’as à peu près tout inventé, sans qu’on comprenne où tu trouvais l’énergie de le faire. Des entrées de scène d’attention whore en hélicoptère jusqu’au concept de famille recomposée, jamais tu t’es reposé entre deux dépressions. Tu nous as montré le chemin, à nous les petites gens, pour qu’on intègre le concept d’élan vital et qu’on continue à mener nos barques, qu’elles voguent en haute mer ou dans le marais poitevin. Ouais, voilà, on a perdu notre guide, putain. Je comprends maintenant pourquoi les gens, ils en font des caisses à l’ascension de Jésus. Nous, ça fait un an et on a du mal à gérer le bail eux, ça fait 2K piges qu’ils attendent derrière la porte comme un chien attend son maître. Ça doit être long.

Ta plus-value esthétique forte
Sans toi, Mélanie Laurent n’aurait pas pensé à se mettre du khôl kajal à l’intérieur des yeux pour souligner l’azur de son iris, Philippe Katerine n’aurait peut-être pas choisi ce top à franges et ces pattes d’éph’, et pour sûr, les Daft Punk n’auraient jamais pensé à se foutre un casque intégral sur la gueule pour pouvoir déjeuner sans qu’on les fasse chier. Tout ce qui ne se faisait pas, tu l’as tenté. À tort ou à raison, mais t’es jamais resté derrière la porte, nous apprenant que parfois, c’est les pires soirées qui font les meilleures chansons, et les pires costumes de scène qui feront la réputation d’un concert, qu’importe ce qu’on y a écouté.

Ton persona 110% Sous Le Soleil : 143 saisons, 2 000 morts qui ressuscitent, et Laure qui tient la boutique pendant tout ce temps
Où se trouvait la limite entre Johnny et Jean-Philippe ? On se le demandera encore longtemps, et comme la pauvre Laeti doit réapprendre la vie sans toi à ses côtés, elle est pas prête de nous offrir la bio non censurée. On m’a raconté qu’une fois, tu avais donné un concert dans les Vosges au début des années 70, et comme les Vosges et Las Vegas n’ont en commun que leurs initiales, au sortir du gala, tous les restaurants étaient fermés. Tu as donc accepté l’invitation d’un autochtone, chez qui tu es allé bouffer une Morteau avec des pâtes. Trop cuites, m’a-t-on dit la maîtresse de maison avait honte d’ailleurs, il paraît. Si l’on m’avait rapporté ça de n’importe quel autre personnage public, j’y aurais pas cru. Mais avec ta tête d’oncle artisan forgeron, ça passe. On a envie que ça passe parce qu’on a envie de croire que c’est okay, d’aller manger une Morteau chez un inconnu vosgien. D’ailleurs, ça devrait être ton épitaphe : « La bouffe, l’amour et les rencontres ».

Ta passion ringarde pour l’Amérique de Christian Audigier
Nous, les Français, on est trop marrants. On est là à se pignoleman sur un son d’accordéon comme quoi on est super et qu’on a foutu les gamins en allemand LV1 parce que c’est l’avenir, mais dès qu’il y a moyen de gratter un week-end de trois jours à New-York avec le  comité d’entreprise, ah bah on oublie vite l’espace Schengen. Et il s’avère que, à toi tout seul, tu as cristallisé toute notre attraction-répulsion pour le libéralisme, les T-shirts avec des loups et les photos de couchers de soleil à Los Angeles. On t’en voulait comme on en veut à Jean-Marc d’être allé trois fois en vacances cette année. On t’en voulait, mais si tu nous avais invités, nous aussi on aurait mis l’espace Schengen en double appel à tout jamais. D’ailleurs, il y a cette anecdote folle, qui cette fois se passe vraiment à L. V. comme Las Vegas, où tu t’étais improvisé tour-opérator pour un concert-séjour spécial qui coûtait UNE BLINDE, durant lequel tu as donné un concert de 45 minutes, avant d’enjoindre ton public surexcité à aller « se faire plaisir » au Casino. « Se faire plaisir », étant donné que ton public, c’est des CSP Confessions Intimes qui venaient de claquer 10 000 balles pour toi avec l’avion, le billet, l’hôtel… Tu vois, des fois tu étais décevant, comme une casquette Von Dutch de près, mais ça fait partie de la vie, de pas toujours se faire comprendre du premier coup.

Toutes les femmes de ta vie
Et puis il y a les conditions dans lesquelles tu as poussé, qui ont fini de faire de toi l’homme à qui on a tout laissé passer. Ta bio, c’est un plaidoyer d’avocat où y’a rien à ajouter. Ton père alcoolique qui ne te reconnaît pas parce qu’il est déjà marié, ta mère qui t’aime bien mais qui préfère sa propre carrière à toi, jusqu’à regretter mais c’est trop tard, une autre femme t’a déjà mis le grappin dessus. La première d’une longue série d’addiction aux meufs de puissance. Pour la faire courte, Jean-Philippe se voit confié temporairement à sa tante Hélène, qui l’emmène à Londres afin d’accompagner ses filles danseuses, Menen et Desta. Peu de cousinades seront organisées dans la vie de l’idole, mais en même temps normal, y’a pas le temps. Bref. Au bout d’un mois, la maman de Johnny prend le ferry pour récupérer son fils, mais s’en voit dissuadée par tatie manager. Sevrage précoce, syndrome de l’abandon, qu’on connaît toutes bien aujourd’hui grâce à nos séances de psy, et à partir de là, la famille de Johnny, ça sera 1) ses femmes, 2) son public, 3) sa croix Harry Winston que porte aujourd’hui sa veuve. Miskina, je vous jure, Laeticia si tu nous lis, je suis passée devant chez vous à Los Angeles deux mois après la mort de ton Jojo, j’ai laissé des prières et une requête pour que tu retrouves la paix et un gars charismatique, si ça te fait du bien.

Voilà pourquoi on aime Johnny. Il est à la fois une chanson ringarde des L5, une face B de Demis Roussos qui pourrait passer en remix lors d’une soirée catacombes, un Eurovision n’importe quelle année à lui tout seul Johnny, c’est un putain de Weetabix. Tu peux le croquer, le foutre dans du lait pour qu’il soit mou, ou même l’utiliser en chapelure si t’as oublié de racheter de la panure. Il est, pardon, il était comme ça, dans ce monde, un vérin qui cristallise notre force et nos faiblesses, et même sa mort nous donne une leçon : on peut aller faire pipi et ne jamais se relever. Alors même si ce soir, j’ai envie de voler tous les dictionnaires du monde entier et de remplacer chaque définition de la langue française par ton nom, je me contenterai d’aimer avec des yeux bleus symboliques tous les gens qui me proposeront de manger une Morteau alors que c’était pas prévu.

++ Cet article est extrait du Brain Papier numéro 4 qui est disponible partout ou presque