On n'interviewe pas tous les jours des Légendes. Aussi, c'est quelque peu fébrile que j'attends le coup de fil de David Crosby avec qui je dois faire un phoner. Spectaculaire, le parcours du bonhomme lui a valu d'entrer de son vivant dans la légende du rock'n'roll, dont il est l'un des acteurs les plus turbulents (drogue, prison, coups de gueule) et, surtout, brillants (une voix fabuleuse, un champion des harmonies). Monument du folk et du rock californien, héros de la contre-culture et du mouvement hippie, Crosby est à Monterey avec les Byrds en 1967, à Woodstock et Altamont avec Crosby, Stills, Nash & Young en 1969. Dans les années 70, il signe un brelan de disques superbes avec son comparse Graham Nash et encaisse des chèques énormes à chaque reformation de CSN(&Y). Le temps passant, il ressemble de plus en plus à un vieux morse, une métamorphose étonnante alors que sa voix reste sublime, en dépit d'excès chimiques qui effraieraient Keith Richards lui-même et qui lui valent, entre autres joyeusetés, une greffe du foie.CROSBY 3Crosby, Stills & Nash, 1969. 

Désormais âgé de 77 ans, il a surpris la planète rock en sortant coup sur coup quatre albums exceptionnels dont le dernier, Here If You Listen, paru il y a quelques semaines seulement, a enthousiasmé la presse internationale et tous les gens de bon goût. Le vieux cow-boy ne compte pas rester en si bon chemin et enchaîne les tournées avec une énergie confondante avant, bientôt, un nouveau disque. Disque ? Les collaborateurs du rockeur m'ont averti que Croz détestait le streaming et qu'il convenait donc de ne pas aborder cet épineux sujet. Idem avec Woodstock, dont le 50ème anniversaire approche (en août prochain) et qui le soûle. Ce n'est pas grave, je lui parlerai d'Altamont. Mais, le temps passe et l'homme n'appelle toujours pas. Et nous en sommes déjà à la deuxième annulation. «Jamais deux sans trois», me dis-je quand, vingt minutes après l'heure du rendez-vous, le téléphone sonne enfin. Les mains moites, j'appuie sur l'icône verte qui palpite. De l'autre côté de mon portable, j'entends l'improbable : «Salut, c'est David Crosby».

Heu... Bonjour David Crosby... (incroyable, démentiel, la voix qui vient de parler est cristalline... Elle ne peut pas appartenir à un quasi-octogénaire, on dirait celle d'un gamin, on dirait presque celle de... Michael Jackson ! Et pourtant... si). Heu... Bonjour David Crosby ! Où êtes-vous en ce moment ?
David Crosby : Je suis à Madison dans le Wisconsin, je suis en tournée avec mon groupe acoustique, Lighthouse.

Vous avez dit que vous vouliez publier cinq albums en cinq ans. Quatre sont déjà parus, il vous en reste donc encore un à faire. Avez-vous déjà commencé à travailler dessus ?
Oui, je ne sais pas pourquoi je le fais puisque aujourd'hui, on ne gagne plus d'argent avec les disques à cause du streaming ! En fait, je ne peux pas m'empêcher de faire des disques. Ça sera un disque électrique, un disque de rock'n'roll. Je l'enregistrerai avec mon autre groupe, Sky Trails (groupe avec lequel Crosby a donné un concert en septembre à l'Olympia, nda). J'ai commencé à écrire les chansons.

CROSBY 1The Byrds, 1965.

Dans Lighthouse et Sky Trails, vous jouez avec des musiciens qui pourraient être vos petits-enfants. Qu'est-ce que cela vous apporte de jouer avec des jeunots ?
Ils adorent la musique et sont excellents, ils sont vraiment très talentueux. C'est une vraie joie. Et quand ils doivent me dire les choses, ils n'hésitent pas à me les dire !

Lighthouse comprend deux femmes : Becca Stevens et Michelle Willis, qui joue aussi dans Sky Trails avec la bassiste Mai Leisz. Comment est-ce de travailler avec des femmes ? Il y a moins de problèmes d'ego ?
J'ai toujours fait partie de groupes de mecs et, franchement, je me suis demandé pourquoi je n'avais pas joué plus tôt avec des femmes. C'est vraiment cool de jouer avec des filles ! Michelle et Becca sont certaines des meilleures chanteuses que j'aie jamais rencontrées. Dans mes derniers disques, chaque fois que vous entendez une voix un peu... sournoise, c'est Michelle ! C'est la seule musicienne qui joue dans les deux groupes.

Dans le Sky Trails Band, vous jouez avec votre fils, James Raymond. Comment est-ce de jouer avec son fils ? Cela vous met plus la pression ?
Non, même s'il est bien meilleur musicien que moi ! C'est aussi un excellent compositeur. En fait, c'est mon pote !

Vous avez dit que vous trouviez que le plus difficile dans votre travail était l'écriture des paroles. Comment les écrivez-vous ?
J'écris tout le temps, toujours, partout, dès que je pense à quelque chose qui me semble intéressant. Michelle dit que si l'on trouve un simple enchaînement de quatre mots qui nous paraît bien, il faut le noter. C'est ce que je fais.

Est-ce vrai que, chez vous, vous avez en permanence cinq guitares accordées de manière différente dans cinq pièces différentes ?
Oui, même si parfois j'en ai sept ! Et elles sont parfois toutes dans la même pièce ! Au fur et à mesure de mes idées, j'accorde mes guitares de manière différente. Plutôt que de passer mon temps à les accorder et les désaccorder, je garde chaque tuning. C'est plus facile et je peux passer d'une guitare à l'autre pour comparer.

Comment faites-vous pour avoir cette voix ? Vous vous entraînez ? Et comment ?
Non, en fait, je ne m'entraîne pas ! Et d'ailleurs, je trouve que c'est un miracle que j'aie toujours cette voix !

Dans votre chanson Morrison (1998), vous chantez que Jim Morrison était «myope comme une chauve-souris, fou et seul». Vous avez côtoyé beaucoup de musiciens célèbres. Selon vous, lequel est le moins compris de tous ?
Bob Dylan !

Pourquoi ?
Il aime que ça soit comme ça, il est un peu mystérieux, il n'aime pas se révéler aux gens, il est du genre secret. Neil Young est un peu comme ça, aussi.

CROSBY 2The Byrds, 1967 (Crosby est le toqué). 

Vous êtes passionné de plongée et de voile. Vous avez navigué pendant des mois à bord de votre goélette, le Mayan. De quelle manière la voile vous a-t-elle inspiré ?
Tu as déjà navigué ?

Oui, mais pas pendant des mois...
Je trouve qu'être sur un bateau pendant longtemps est une expérience qui change la vie. Cela a changé ma vision des choses, m'a inspiré. Bien entendu, il faut être sur un bon bateau et être entouré des bonnes personnes.

En 1982, vous avez été condamné à plusieurs mois de prison au Texas pour possession de drogues dures et détention illégale d'armes. Cette expérience a-t-elle changé votre vision de la musique ?
Elle n'a pas changé ma musique, elle a changé ma vie ! Avant de faire ce séjour en taule, j'étais un junkie, j'avais pris un aller simple pour la mort. Je n'écrivais plus rien, je ne composais plus. En prison, je suis devenu clean. En sortant, j'ai recommencé à écrire. Je dois la vie à la prison.


Vous êtes connu pour votre franc-parler, en particulier en termes de politique. Ce n'est un secret pour personne que vous êtes contre Trump. Que pensez-vous de la situation actuelle des États-Unis ?
La situation actuelle est embarrassante, humiliante. En France, il vous est arrivé d'avoir des moments gênants, mais vous n'avez jamais eu de situation comparable à ce que nous vivons en ce moment. Je crois en la démocratie, je crois en l'Amérique mais, là, les corporations ont acheté le Congrès. Et nous avons un imbécile comme président. C'est un enfant gâté à qui l'on a donné les clés du bureau de son père. Et ce mioche pisse partout pour montrer qu'il en a. Aujourd'hui, le Congrès est au service des corporations et notre démocratie va vraiment mal. Le pire, c'est que cela tombe au pire moment, celui du réchauffement climatique. À cause de Trump et sa clique, nous ne faisons rien pour le combattre et cela a des conséquences dramatiques pour tous les autres humains. Je ne sais pas ce que cela donnera en termes de karma, mais cela ne me semble vraiment pas positif quand je vois que la Californie est en flammes.

Certaines personnes pensent que la Californie devrait être indépendante. Partagez-vous cette opinion ?
J'adorerais qu'elle le soit !CROSBY 4Crosby, Stills, Nash & Young, 1971. 

En près de soixante ans de carrière, quel est le plus grand défi que vous ayez dû relever ?
Sans aucun doute, mon combat avec les drogues dures. Elles m'ont presque tué et rendu fou.

Quelles relations avez-vous aujourd'hui avec Graham Nash et Neil Young (Neil Young en veut à Crosby d'avoir dit du mal de sa douce moitié, Daryl Hannah – Nash se répand désormais dans la presse en maudissant Crosby pour de mystérieuses raisons, nda) ?
Elles sont nulles, nous ne nous sommes pas parlé en près de deux ans. Mais je ne ressens aucune colère envers eux, idem pour Stills. Je sais ce qu'ils pensent, mais je ne peux pas passer ma vie à les attendre, j'ai besoin de faire de la musique, tout le temps.

Crosby, Stills et Nash : au final, ces types sont-ils vos amis ou vos collègues ?
(Silence). Nous étions amis, mais aujourd'hui je ne suis plus un ami pour eux.

L'année prochaine, cela fera cinquante ans que le premier album de Crosby, Stills & Nash est sorti. Quels souvenirs gardez-vous de son enregistrement ?
Pour moi, c'était tout simplement du bon travail, un moment où j'ai fait du bon boulot. 

2019 sera aussi le 50ème anniversaire du festival d'Altamont (dramatique festival californien avec les Rolling Stones en têtes d'affiche dont les Hell's Angels firent le service d'ordre - voir notre article sur le film Gimme Shelter) . Vous y avez joué avec CNS&Y ; quelles images vous viennent à l'esprit quand vous y repensez ?
C'était un désastre, un désastre absolu à tous les niveaux. Les organisateurs avaient fait une énorme erreur en confiant la sécurité aux Hell's Angels. Je les connais, je m'entends bien avec eux. Ce sont des hommes très durs, des combattants. Si vous les chargez de la sécurité, vous pouvez être sûrs qu'ils régleront les éventuels problèmes en frappant les fauteurs de troubles jusqu'à ce qu'ils perdent conscience ! C'est ce qu'il s'est passé... (petit rire)

Pour certains historiens, Altamont marque la fin de l'ère hippie. Partagez-vous ce point de vue ?
Ça n'est pas aussi simple que cela mais oui, d'une certaine manière, ce n'est pas faux.

Quelques années après Altamont, le punk-rock apparaît. Les punks étaient résolument anti-hippies à leurs débuts. Que pensiez-vous d'eux ?
Pour moi, c'était des amateurs de drogues dures qui jouaient fort et pas très bien ! (Rires)altamontFestival d'Altamont.

Cameron Crowe a produit un documentaire sur vous. De quoi s'agira t-il exactement ?
Je connais Cameron depuis qu'il est ado. C'est un excellent réalisateur. L'idée est de faire un film honnête, vraiment très, très honnête. Il devrait étonner. Je ne sais pas quand ce film sortira, mais ça sera l'année prochaine. Nous allons bientôt aller le présenter dans les festivals (il sera effectivement projeté à la prochaine édition du Sundance, nda).

L'une des chansons de votre dernier album s'appelle I Am No Artist. Qu'est-ce qui vous a inspiré ce titre ?
Ce titre n'est pas de moi, c'est celui d'un poème trouvé par Becca Stevens. Il parle de gens qui sont déconnectés du monde, des gens différents de nous.

Pour conclure, comme le disait la première chanson de votre premier album solo (le fantastique If I Could Only Remember My Name, 1971), Music Is Love ?
C'est en tout cas le thème sur lequel j'aime écrire le plus. Dans mon dernier album, l'amour a inspiré au moins trois chansons !

++ Le site officiel de David Crosby.
++ Le nouvel album de David Crosby, Here If You Listen, est disponible par ici

Crédit photo de une : Anna Webber.