Il a peut-être joué avec Sonny Corleone à l'école mais il a choisi le métier plus calme de dessinateur de comics : né de parents siciliens à Brooklyn en 1927, Giovanni Natale Buscema était sans aucun doute l'un des artistes qui ont le plus contribué à écrire la légende de Marvel dans les années 60 et 70, le fameux Silver Age (en fait, l'Âge d'Or de la compagnie).

BUSCEMA 15

John Buscema, autoportrait. 

Dix ans plus jeune que Jack Kirby, Buscema n'avait pas l'envergure ouranienne du démiurge de Marvel (ceci dit, qui l'a ?). Contrairement au King Kirby, Big John Buscema n'a pas (ou peu) créé d'univers. Il excellait, en revanche, dans l'illustration, ses dessins d'une élégance rare lui valant le titre – excusez du peu- de Michel-Ange du comics. Michel-Ange, justement, dont il recopiait les dessins à la bibliothèque quand il était enfant. Fan de bandes dessinées (il adore Popeye), il est influencé par les géants Alex Raymond (Flash Gordon) et Hal Foster (Prince Valiant). Pas étonnant alors qu'il évolue vers un style aussi réaliste que dynamique, aux traits remarquables de pureté.BUSCEMA 5Thor contre le Surfeur d'Argent ! (février 1969). 

Buscema suit les cours de la Manhattan High School of Music and Art puis du Pratt Institute à Brooklyn (où Kirby n'est resté qu'une semaine car il trouvait, grosso modo, que les choses ne bougeaient pas assez... !) et prend des cours de dessin au Musée de Brooklyn. Boxeur (comme Ralph Bakshi, un autre Brooklynite), Buscema dessine des pugilistes dans des magazines. Dès 1948, il est repéré par Stan Lee, qui officie comme éditeur-en-chef chez Timely Comics, l'ancêtre de Marvel. Buscema se lance alors dans la BD et réalise des polars, des ersatz de Tarzan (Lorna The Jungle Girl), des westerns (Two-Gun Western) et du fantastique. Dans les fifties, il continue de travailler pour Atlas (le nouveau nom de Timely) et d'autres compagnies comme Ace Comics ou Dell. Amoureux de son art, ce bourreau de travail dessine tout le temps même à ses moments perdus. Mais, à cette époque, les comics ne l'enthousiasment pas plus que ça. Il quitte donc l'industrie pour travailler dans la pub où il reste huit ans.BUSCEMA 1The Avengers n°41, juin 1967 – le premier numéro réalisé par Buscema. 

Stan Lee, grand politique devant l'Éternel, le convainc de revenir bosser pour Marvel en 1966. Au début, Buscema intervient irrégulièrement sur plusieurs séries (Strange Tales et Tales To Astonish) ce qui lui donne l'occasion de faire ses premières armes sur deux personnages créés par Kirby et Lee : le borgne Nick Fury et le gros Hulk. Buscema passe ensuite à la vitesse supérieure en 1967 en devenant le dessinateur attitré des Avengers, l'un des trois groupes de superhéros phares de Marvel (avec les Fantastic Four et les X-Men), lui aussi imaginé par Kirby et Lee. Écrits par l'excellent Roy Thomas, les épisodes des Avengers donnent l'occasion au quadragénaire Buscema de démontrer qu'il maîtrise parfaitement le découpage mais aussi l'expressivité de ses personnages, le fameux androïde Vision, héros tragique, en étant la preuve touchante.BUSCEMA 2_1BUSCEMA 3Deux des meilleurs épisodes des Avengers version Buscema pour le scénariste Roy Thomas : les n°49 et 50, février et mars 1968. 

L'humanité des personnages de Buscema est poussée à son paroxysme dans la mythique série Silver Surfer. Là encore, il s'agit d'un personnage inventé par Kirby (dans le n°48 de mars 1966 des 4 Fantastiques), que Lee et Buscema entraînent dans un space opera philosophico-mélodramatique, l'occasion pour Buscema de signer certaines de ses plus belles planches. Mais, peut-être trop poétique pour le public Marvel, le comics est un échec commercial et Lee l'arrête après seulement dix-huit numéros, le dernier étant signé Kirby.BUSCEMA 4Le premier numéro du Silver Surfer, août 1968.BUSCEMA 6

Mephisto, peut-être le plus redoutable ennemi du Silver Surfer (Silver Surfer n°3, décembre 1968).

Buscema reprend ensuite les 4 Fantastiques (Kirby avait claqué la porte de Marvel pour partir chez l'ennemi juré DC) mais c'est dans un registre très différent du superhéros qu'il finit d'asseoir sa réputation de superstar du comics : la sword and sorcery. En 1973 en effet, Big John remplace le très bon dessinateur britannique Barry Smith (devenu depuis Windsor-Smith) sur Conan The Barbarian où il retrouve le scénariste Roy Thomas, son comparse des Avengers.belit (1)La mort de Bêlit, l'épisode le plus dramatique de la série Conan The Barbarian (n°100, août 1979).

Conan permet à Buscema, de s'en donner à cœur joie : les aventures brutales et colorées du Cimmérien de R.E. Howard lui donnent l'occasion de démontrer sa maîtrise bluffante de l'anatomie ; les innombrables scènes de combat lui permettent de rendre un hommage lointain mais vibrant à Prince Valiant. Moins sauvage que celui de Frank Frazetta, le Conan de Buscema incarne pourtant magistralement le barbare taciturne de Howard.BUSCEMA 11

Le Conan de Buscema encré par le dessinateur philippin Alfredo Alcala (Savage Sword of Conan n°4, février 1975). 

Le succès est tel que Marvel lance rapidement (en 1974) un magazine noir et blanc consacré au Cimmérien : Savage Sword Of Conan, dont Buscema devient l'épine dorsale. Les pages grand format de SSOC mettent nettement plus en valeur les planches épiques de Big John, qui travaille avec d'excellents encreurs aux styles très différents : le Péruvien Pablo Marcos, l'Américano-Philippin Ernie Chan et les Philippins Tony De Zuniga et Alfredo Alcala. Les encrages déments de ce dernier évoquent Gustave Doré et métamorphosent les dessins de Buscema qui, quand il s'encre lui-même, choisit une approche radicalement opposée, celle d'une sobriété proche de l'épure.BUSCEMA 12Buscema et Alcala. 

Adulé par les fans qui lui avaient fait un triomphe à San Diego en 1978 en le voyant dessiner un Conan grandeur nature, Buscema ne ralentit pas la cadence. Il embraye sur un Tarzan, intéressant mais moins inspiré (comme le disait J.P. Dionnet, Joe Kubert avait livré le Tarzan définitif) que ses Conan. Infatigable, il publie un nombre impressionnant d'histoires de superhéros dont on retiendra le graphic novel Wolverine : Bloody Choices (1991).BUSCEMA 13 (1)Le graphic novel Wolverine  : Bloody Choices (1991). 

Entre temps, il avait conçu avec l'incontournable Stan Lee le manuel de dessin How To Draw The Marvel Way (1978). Fidèle à Marvel pendant plusieurs décennies, il collabore pour la première fois avec DC sur des épisodes de, évidemment, Superman et Batman en 2000. Il s'éteint deux ans plus tard. On l'a enterré avec un feutre, sage décision.

++ Pour en savoir plus : Big John Buscema de Florentino Flórez Fernández (Urban Comics).