Vous avez beaucoup de fans sur les réseaux mais on vous connaît assez peu ici. Ça vous va si on vous présente comme un groupe issu de la scène rave russe du début des années 2010 ?
Nastya : Je n'ai jamais eu le sentiment d'appartenir à une scène mais on a participé à une série de teufs appelées “CКОТОБОЙНЯ” ("l'abattoir" en Français, NDLR) organisées par l'un de nos vieux amis. C'était une période très cool, avec du fun et de l'énergie communiquée par les fans. Mais c'était plutôt une mascarade parce que c'était une version fantasmée et romantique des années 90. Quoiqu'il en soit, c'était un jeu très drôle et un bon moyen de créer de l'union.
Nick : Il y avait un sens de liberté. Mais en 2016, certaines de ces fêtes ont été fermées par la police, comme ça a été le cas pour le Outline Festival. Aujourd'hui, il n'y a pratiquement plus de raves underground en Russie. 

C'est seulement depuis l'année dernière que vous chantez en Russe et parlez de la vie dans votre pays. Pourquoi ce tournant politique ?
Nick : Parce que nous avons tourné et voyagé à travers le monde. En devenant des outsiders, ça a renforcé notre envie de questionner notre identité russe. Quand nous sommes rentrés, c'est devenu une évidence.
Nastya : Toutes mes nouvelles paroles sont sur la culture dans laquelle je vis. Mon coeur souffre pour la Russie. La seule façon de changer les mentalités et les moeurs, c'est par le langage. Je veux parler de notre situation sociale et politique à travers des métaphores de contes de fées. C'est comme si nous étions bloqués dans le passé ici. C'est parfois charmant mais aussi effrayant.

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Expliquez-nous pourquoi le clip de Смерти Больше Нет a fait réagir le régime.
Nastya : C'est une satire politique où je décris de manière poétique à quel point la réalité du pays me déprime : le contrôle social, l'omniprésence de la police... Les problèmes sont arrivés juste après la sortie de la vidéo. Mais nous ne sommes pas les seuls à être interdits de jouer en ce moment en Russie, donc il y a quelque chose de plus grand que nous qui est en train de se passer. Quelqu'un est en train d'essayer de réparer la culture jeune avec des méthodes soviétiques old-school. C'est ridicule et, à vrai dire, ça intéresse d'autant plus les gens à notre art. Ils ne comprennent pas notre génération, on a une pensée critique, on va sur internet, on ne regarde pas la TV. Ça leur fait peur, qu'on n'avale plus la propagande aussi facilement.
Nick : Un politique a dû voir le clip et décider de nous bannir de la scène. Mais on ne sait pas qui a donné un ordre pour annuler nos shows. On n'a reçu aucune restriction légale ou documents stipulants que notre musique est hors-la-loi. Ce qu'ils font est illégal.

Comment le FSB et la police essaient de vous empêcher de vous produire ?
Nick : Ils ont appelé la plupart des gérants de salles de concerts où l'on devait jouer pour les menacer. Ça a découragé aussi les autres propriétaires, qui ont généralement peur quand on leur demande de pouvoir faire notre show chez eux. Dans certains endroits, comme à Novosibirsk, ils nous ont tout simplement emmenés au commissariat pour qu'on ne puisse pas arriver à temps. J'étais menotté et on a attendu trois heures sans raison. Mais finalement, on a réussi à jouer dans un endroit secret le soir même.
Nastya : Ils ont inventé plusieurs stratagèmes : faire fermer les lieux pour travaux, lancer des appels anonymes à propos de bombes ou d'empoisonnement de la nourriture sans oublier les descentes pendant les concerts sous couvert d'opérations anti-drogues. C'est malsain et amusant en même temps, parce que nous ne sommes pas des criminels mais des artistes.

Pourquoi vous avez choisi de continuer la tournée malgré tout ?
Nastya : Il n'y avait pas d'autres options : la Russie nous regardait et on se sentait le devoir, la responsabilité d'être des exemples, d'être forts et de montrer que l'on peut résister. Je suis très inspiré par le soutien que l'on a reçu. Je sens que les gens sont prêts à révéler les problèmes et à parler librement.
Nick : Si on cédait, on risquait de ne jamais remettre les pieds sur scène. Donc il fallait continuer, même sans gagner d'argent. 

Qui vous aide dans votre croisade ?
Nastya : Nos fans, qui viennent quoi qu'il arrive, ils sont très courageux ! L' Agora International Human Rights Group nous a aussi beaucoup aidé sur les questions juridiques. Merci aussi à Mediazona et Meduza, des médias qui nous ont aidés à nous faire connaître dans le monde entier. Sans eux et le bruit autour de notre histoire, on ne se sentirait pas aussi confiants. 
Nick : Pareil pour tous ceux qui ont propagé notre histoire sur les réseaux. Et merci à notre promoteur pour tous les concerts qui ont réussi à se faire.

Comment vous décririez la vie d'un jeune musicien aujourd'hui en Russie ?
Nick : Si tu veux juste du fun, tout ira bien. Sinon, tu es en danger.
Nastya : Il faut faire attention, sinon un jour on se réveille dans le scénario d'un film stupide. 

Husky, Allj et Friendzone ont aussi été censurés de la sorte récemment. Vous échangez entre vous ?
Nastya : On se soutient sur Internet. Je pense qu'on doit tous rendre nos situations davantage publiques. Peut-être qu'on devrait coopérer plus pour changer la donne.
Nick : On échange avec Husky parce que nos situations sont similaires mais on ne sait pas quoi faire. On ne sait pas ce qui se passe et on dirait que le gouvernement non plus.

Vous avez un message pour Vladimir Poutine ?
Nick :
Non, ça ne servirait à rien. 
Nastya : On ne parle pas la même langue. 
Nick : Par contre, on a un message pour nos fans : continuez de venir nous voir et nous écouter, c'est la seule façon que l'on puisse gagner et que le gouvernement relâche la pression.

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