Comme le lendemain, je devais être fraîche pour aller à la Nouvelle Philharmonie de Hambourg (un an et demi d'attente pour obtenir une place, une fois de plus, j'avais pas su dire non quand on m'avait proposé), j'avais décidé d'être sage. Évidemment, à minuit, il y avait chez moi toute une équipe au taquet prête à danser pour les trois prochains jours. Zack tenait absolument à me raconter une anecdote sur Ricardo Villalobos, assez croustillante en effet, mais bien trop longue à rapporter, où il était question de jet privé à 160 000 euros et de mafia italienne. Comme Zack adorait René, le «Monsieur Pipi» du Berghain, je lui apprenais que Renée l'avait interviewé, ce qui eut l'effet de le mettre dans un état second, à moins que ce soit autre chose. «You're friends with René ?», s'enquérait un invité sur un ton un peu admiratif. «Oh no, I just know him from pissing.» S'ensuivit un long débat sur l'établissement d'un budget de la zone uro.

La Lido et Sami racontaient comment ils s'étaient tapé une espionne russe à Vienne quand ils bossaient sur le nucléaire iranien, peut-être pour se donner une touche John Le Carré parce qu'on était tous complètement ronds. La Lido qui, comme d'habitude, régalait tout le monde, était quand même un peu obligée de jouer la Deutsche Bank face à la Grèce. «Je sais qu'elle est dans la dèche, mais bon, elle me sniffe l'équivalent d'un RSA», mouchardait-elle sur une personne dont on préférera préserver l'anonymat. Juan qui, lui, savait faire des économies, recommandait son coiffeur à tout va. «C'est un Albanais qui ne parle ni anglais ni allemand. Je lui montre une photo d'Al Pacino dans les années 70. 8 euros.» Thomas, de son côté, nous expliquait comment son taxi-coke (un véritable taxi qui a toute une pharmacie à portée du volant et débarque en bas de chez toi en 10 minutes) pouvait te ruiner. «C'est la course la plus chère de Berlin : il te prend puis te dépose immédiatement au feu au coin de la rue, et t'en as eu pour 80 balles.»

Un invité s'interrogeait sur un fossé générationnel et parfois intellectuel qui s'était creusé entre les convives. «J'ai du mal à comprendre la ligne éditoriale de cet appartement.» Les jeunes commençaient à faire preuve d'arrogance avec les vieilles personnes dont je faisais partie. «Franchement tes chroniques, Sophie, c'est pas très intéressant pour moi, je vis à Berlin. Et puis je trouve pas ça très drôle», me disait Léonie, qui s'y connaît en humour vu qu'elle est Allemande.

Le dimanche, c'était les 14 ans du Berghain, un âge qui lui allait bien, celui des poussées d'hormones. Jennifer Cardini faisait le closing du Panorama, et comme d'hab', c'était parfait, t'avais l'impression pendant son set d'être dans la tête d'un dirty gay man. Les vieilles connaissances (d'il y a 3 ans ou 3 heures) te gratifiaient toutes d'un «Happy Birthday» velouteux en t'enlaçant dans leurs bras, fières de toi comme si enfin tu avais réussi à faire dans ton pot. Je me souviens avoir regardé ma montre aux aurores et m'être dit qu'il était temps de rentrer, mais que je resterais encore pour une danse. Quand la rumeur parcourait le club qu'il allait fermer, je pensais encore qu'il était 8h et étais prête à faire un scandale. Mais les lumières s'étaient rallumées, les garçons s'étaient rhabillés et tout le monde sur le dancefloor brandissait un lys blanc, des bouquets avaient été posés ça et là. Il était 13 heures, et nous étions une armée de danseurs robotiques, une fleur à la main. C'était beau comme une révolution. Il y avait eu le jasmin en Tunisie, les oeillets au Portugal, la tulipe au Kirghizstan ou la rose en Géorgie. Le lys, c'est tout ce qui nous restait. La fleur des rois, pour nous, reines de la nuit.