« Pourquoi les Noirs ont une grosse bite ? C’est tout simple : parce que les Noirs ont une grosse bite. C’est comme ça. […] Il y a des Noirs qui ont une bite tellement énorme qu’elle émerge de leur entrejambe, lourde, démesurée, aussi grande que le Noir lui-même, à tel point qu’on dirait que c’est littéralement un Noir qui émerge du Noir, et la bite regarde le Noir qui regarde la bite et tous les deux se demandent : oh mon dieu, qui de nous deux est le Noir, et qui est la bite ?? » Depuis plus d’une demie-heure, C.K. s’agite sur la scène du théâtre du Petit Saint Martin. Son spectacle a été annoncé le matin même, très discrètement, sur la page Facebook de New York Comedy Night in Paris qui, comme son nom l’indique, organise toutes les semaines une soirée de stand-up anglophone dans la capitale. La bite, toutes les bites, se branler la bite, sucer des bites, s’enfiler des bites — c’est, chez Louis C.K., un thème récurrent, et quelles que soient ses productions, séries, spectacles, films, podcasts, on finit immanquablement par trébucher sur un bout de zgueg. Avec force gesticulations et bruitages, il mime ici la baise essoufflée, là la branlette frénétique, et puis l’éjaculation, toujours outrancière, explosive, le geyser de foutre façon lance à incendie. Métaphoriquement, le geste est déjà là en 1998, dans Tomorrow Night, son premier long-métrage aussi excellent qu’absurde en tant que réalisateur : l’humoriste y apparait en caméo sur un trottoir, où il asperge abondamment des passants impassibles avec un tuyau d’arrosage. Moi, j’y peux rien, ça me fait mourir de rire ; pas uniquement à cause de ma sensibilité pipi-caca dont j’admets volontiers qu’elle est le fait d’un recoin totalement attardé de mon cerveau, non, c’est avant tout la sincérité d’un type qui se déprécie pour incarner le pire, le plus médiocre, le plus trivial de tout ce que peut être la baise, la vraie, avec tout ce qu’elle a de suintant, de grotesque, voire de carrément sordide. Sur la scène du Petit Saint Martin, il imagine des animaux qui contempleraient avec consternation le ridicule manège du coït humain, et qui s’écrieraient, en voyant un homme déverser sa semence sur les seins de sa partenaire : « Mais enfin ils est complètement con ! C’est pas du tout comme ça qu’il faut faire ! C’est pas là qu’on est censé éjaculer ! Ils a rien compris ce con ! ».

Ce que fait Louis C.K., en somme, n’est rien d’autre qu’un rappel à notre condition de singes, des singes doués d’entendement et de règles de bienséance — cette bienséance qui fait que, par exemple, on n’appelle plus un attardé (retarded) un attardé, mais une « personne en situation de défi intellectuel » (pour traduire littéralement intellectually challenged). Dans son nouveau spectacle, l’humoriste pointe, comme il le faisait déjà dans Chewed Up, la pudibonderie à outrance qui nous fait appeler un chat un quadrupède en situation de ronronnement avec l’illusion bien intentionnée que ces périphrases seraient une solution véritable contre les discriminations. S’émouvant de ces attardés qu’il ne faut plus sous aucun prétexte appeler ainsi, il raconte l’été de ses 8 ans, où ses parents l’envoient dans un Retarded camp — une colonie de vacances pour attardés, littéralement —, la sidération qui le frappe en découvrant qu’on l’assimile à un attardé, et puis, finalement, la simplicité déconcertante et rassurante de l’adulte qui explique : tu es attardé, mais ce n’est pas grave ! (une anecdote qu’il évoquait déjà brièvement dans une interview avec Conan O’Brien en 2006) Les pincettes que l’on prend pour qualifier tous ceux qui ne sont pas comme tout le monde et atténuer verbalement leurs différences ? Bullshit — du pipeau. « Vous voulez vraiment faire un truc pour les attardés ? Pour lutter contre les discriminations ? Baisez un attardé ! Prenez votre courage à deux mains, trouvez-vous un attardé, chopez-le, aimez-le, baisez-le, sucez-lui la bite ! Là, vous pourrez dire que vous faites quelque chose contre les discriminations ! »

Il y a trois ans, à Berlin, un concours de circonstances m’a fait atterrir dans un « Centre de rencontre pour personnes avec et sans handicap ». Dans le foyer, je fais la rencontre de Manuel. Il se joint à notre tablée alors que je parle de cul avec une quadragénaire atteinte d’une déficience d’apprentissage lourde. À toutes mes questions « normales » (C’est quoi ton plat préféré ? Tu fais quoi de tes journées ?), elle répond par monosyllabes, les yeux perdus dans le vague ; il n’y a que le cul qui délie sa langue. Tandis qu’elle me raconte avec passion ses chansons paillardes préférées, Manuel s’approche de moi dans son fauteuil roulant motorisé supersonique. Il est nain, paralysé des membres inférieurs et aveugle. La totale. Manuel prend mes mains dans les siennes, délicatement, les palpant du bout des doigts, pour faire connaissance. Il me demande poliment mon autorisation en m’expliquant que c'est sa manière à lui de m'identifier, puisqu'il ne peut pas me voir, et qu’il n’y a « rien de sexuel à ce geste ». Manuel a le même âge que moi, il est très volubile, plein d'esprit, et s'étend volontiers sur son quotidien – il travaille au sein d'un atelier protégé dans lequel il compte des bouteilles de ketchup, et puis il joue dans un groupe de musique avec des collègues de l’atelier. Comme moi, il est pianiste – de sa main gauche, il reprend ma main droite et continue de la palper, il me parle de son prochain concert, je lui parle de mon dernier concert. À mesure que nous discutons, sa voix se noue, il se met à buter sur certains mots tout en haussant le ton, je sens ses doigts devenir moites, il semble ému de pouvoir s’échanger avec quelqu'un qui partage la même passion que lui – et soudain, je réalise qu'avec sa main droite, Manuel est en train de se branler. Du bout des doigts, discrètement, il se pince le gland, très fort, sous la banane qu'il porte à la taille. En une seconde, un éclair de pensées contradictoires fait le tour de mon cerveau : je fais quoi ? Spontanément, j’ai envie de bondir de ma chaise, et à la fois, je me dis : ce mec est aveugle, nain, cloué dans un fauteuil, c’est quoi, sa vie sexuelle ? La branlette, une assistante de temps à autre, un peu de frotti-frotta avec les autres handicapés, éclopés, attardés, marginaux du centre ? Qu’est-ce que ça va me coûter, à moi, de le laisser se finir ? Je prends sur moi, ma petite gêne éclipsée par le sentiment d’être une sorte de Mère Theresa de la bite. Cet orgasme, Manuel, il est pour toi, je te le laisse, après tout j’ai déjà fait don d’orgasmes à tellement de mecs qui ne m’en ont pas donné en retour, et puis toi, en plus, tu es vraiment gentil. Je fais donc mine de ne rien avoir remarqué et poursuis la conversation, mais ma main est devenue moite aussi dans la sienne — est-ce qu’il sent que je sais ? Est-ce que ça l’excite ? Il me parle de sa chanson préférée, Kreuzberger Nächte sind lang, son souffle se fait plus saccadé, ses doigts se crispent un instant, il toussote en prononçant une voyelle, sa voix monte dans les aigus, puis il se détend dans son fauteuil. Manuel vient de jouir discrètement en plein milieu du Centre de rencontre pour personnes avec et sans handicap.

Mais laissons Manuel reprendre ses esprits et revenons à la bite de Louis. Elle lui en a causé, des emmerdes : à cause d’elle, non seulement Netflix, HBO et le distributeur de son long-métrage I Love You, Daddy se désolidarisent de l’humoriste, lui faisant perdre du jour au lendemain 35 millions de dollars (il débute d’ailleurs son spectacle sur cette « anecdote »), mais c’est aussi et surtout son image publique qui se retrouve souillée d’une très vilaine tache. Parce que justement, nous ne sommes pas des singes : il y a un temps et un lieu pour sortir sa bite, et le bureau d’une chaîne de télévision dans lequel se trouve une chargée de production d’une vingtaine d’années sur laquelle on exerce un pouvoir hiérarchique ne devrait pas en faire partie. Comme cette chargée de production qui a souhaité rester anonyme, elles sont quatre à avoir témoigné il y a un an, dans le New York Times, d’actes d’exhibitionnisme similaires. Devant les humoristes Dana Min Goodman et Julia Wolov, conviées dans sa chambre d’hôtel après une soirée de stand-up avec la promesse de gros pétards et de binouzes fraîches, il se déshabille puis se masturbe « fiévreusement » (après leur avoir demandé leur autorisation, qu’elles ne donnent ni ne refusent explicitement, pétrifiées par la scène) ; dans le cas d’Abby Schachner, humoriste elle aussi, c’est un coup de fil professionnel qui dérive rapidement dans un registre graveleux, et la jeune femme finit par réaliser au son de ses râles que Louis est en train de se faire BIEN plaisir. Elle déclare avoir ressenti une « grande honte » et un « profond découragement », à tel point que cet événement est l’une des choses, dit-elle, qui l’ont poussée à faire une croix sur sa carrière d’humoriste.

J’admets, parce que je ne suis pas un être pur pétri de moralité et de pensées saines, que ma première réaction a été : elle n’a pas l’impression d’en faire des caisses, Abby ? Abandonner une carrière juste parce qu’un type un peu trop libidineux s’est fait dégorger le poireau au bout du fil ? Sérieusement ? En ce qui me concerne, pour creuser encore un peu plus la tombe de ma moralité, je me suis branlée un jour sur la musique d’attente de l’URSSAF parce que je trouvais ça très excitant de pouvoir tomber à tout moment sur un conseiller. La différence avec Louis, certes, c’est que je n’exerce aucune position de pouvoir sur ce conseiller, c’est même l’inverse (en tout cas, j’espère sincèrement qu’il n’a pas démissionné suite à mon comportement déplacé). Le vrai problème, dans toute cette sordide histoire autour de Louis C.K., c’est la non-dissociation du danger réel que représentent les structures patriarcales en place, avec les entraves et les intimidations qu’elles ont pu exercer sur les comédiennes qui ébruitaient ces histoires, et du cas individuel d’un homme sujet à des impulsions tout droit venues de sa bite. Le vrai problème, ce sont des jeux de pouvoir qui ont pour conséquence que des femmes adultes et responsables puissent ne pas oser dire « Range cette bite espèce de porc » ou simplement « Non » par peur pour leurs carrières. Que la peur de fâcher ou de déplaire supplante le bon sens qui consiste à se faire respecter en tant qu’individu qui n’a tout simplement pas envie de voir une bite à ce moment précis, un point c’est tout. Le vrai problème, c’est la double morale, l’hypocrisie crasse de ces puissantes structures, chaînes de télévision, boîtes de production, diffuseurs, qui sont au courant comme tout le monde dans le milieu de ce secret de polichinelle, ferment un oeil sur la petite marotte embarrassante de leur vache à lait et font comme si de rien n’était, puis, le scandale ayant éclaté de façon publique, se débarrassent de ladite vache pour ne pas entacher leur image publique.

Par pitié, faisons preuve de discernement, comme le soulignait Blanche Gardin dans une interview accordée à Télérama en janvier dernier : « Evidemment que la libération de la parole est quelque chose de nécessaire ; les femmes doivent pouvoir se sentir libres de dénoncer. Après, le fait qu'on puisse mettre dans le même sac un producteur qui viole des actrices et un mec dont le fétichisme, c’est de se masturber devant des femmes en leur demandant s'il peut le faire, ça veut bien dire qu'il y a un gros problème de nuances dans notre société moderne ». Une bite est une bite, mais la sortir devant une femme n’est pas forcément un acte de violence. Une bite n’est pas forcément une arme. Un homme blanc hétérosexuel n’est pas forcément un oppresseur, quelqu’un qui aime se masturber devant quelqu’un d’autre n’est pas forcément un porc, une femme exposée à une bite n’est pas forcément une victime impuissante. « Si tu ne regardes/suces pas ma bite, tu n’auras pas ce rôle » n’équivaut pas à « Est-ce que je peux te montrer ma bite ? ». Arrêtons d’être manichéens dans notre lecture des jeux de pouvoir. Face à Manuel, avec mes jambes et mes yeux valides, j’étais en position « de force », si tant est que l’on mesure la force à l’échelle de la validité physique. Mais sa position d’« infériorité » impliquait aussi un pouvoir sur moi, celui de la pitié. Etais-je en position de pouvoir en lui concédant son geste ? Ai-je été condescendante en pensant être généreuse ? Ou était-ce lui qui détenait un pouvoir sur moi, profitant de la pitié qu’il était peut-être conscient de susciter par son « infériorité » ? Lequel de nous deux était moralement le plus répréhensible ? Louis CK est-il un agresseur ou une victime de sa perversion ? Ayons l’honnêteté intellectuelle, au moins, de nous poser la question plutôt que de couper hâtivement des têtes en poussant des cris d’orfraie.

À la fin de son spectacle, après avoir remué toute la merde de la condition humaine, inceste, consumérisme, boulimie, misère sexuelle, racisme, nous ayant arraché des salves de rire incontrôlable à partir des pires horreurs, Louis C.K. est revenu sur scène sous des applaudissements nourris. Et pour la première fois, lui dont l’éloquence est si implacable, le voilà soudain hésitant. « Merci… merci de m’avoir invité. Je ne sais pas quoi dire. Euh… merci… merci d’avoir été… si gentils ».

Louis CK a assez payé pour ses écarts de moralité (35 millions de dollars, pour être précis) ; soyons gentils, lâchons-lui un peu la bite.