Chaque année, des milliers d'humains imbus d'eux-mêmes sont prêts à claquer un rein pour aller au Burning Man, ce festival coolo-libéral qui a lieu dans le désert de Black Rock, au Nevada. Sans doute cette jeunesse dorée et insta-créative s'imagine-t-elle participer à la teuf la plus subversive de la planète Terre. Ils se fourrent le doigt dans la pastille. La teuf la plus subversive de la planète Terre se déroule tous les premiers mercredis du mois quelque part en Belgique. Et pour s'y pointer, mon photographe et moi avons dû montrer patte blanche. En effet, les organisateurs de la bien-nommée Han'Discothèque ont pas mal craint que nous venions pour la vanne. Presque compréhensible. Question récurrente au téléphone : « Qu'est-ce que Brain vient foutre chez nous ? » Réponse officielle : « Faire connaître cette belle idée à un plus large public. » Réponse officieuse : « On n’en sait absolument rien. Mais cette expérience nous semble assez ultime pour explorer quelque chose qui s'apparente aux tréfonds de la psyché humaine ». Après de longues négociations pour prouver le sérieux de notre entreprise, nous sommes finalement conviés à participer à leur édition mensuelle.

090518-Han_Discotheque-Reportage-Brain_Mag-JK-HD-14-6241 (1) (1)Warm-up
Mercredi 5 septembre, 12h30. Zone industrielle de Liège. Nous arrivons après quelques heures de route au Cube, une discothèque dont la devanture est un château-fort en brique. Les festivités dureront de 13h à 17h, un horaire tout à fait potable pour les amateurs d'after que nous sommes. Un peu en avance, nous faisons le plein de boissons énergétiques dans le Carrefour du coin, et à peine revenus, nous constatons un défilé de minibus sur le parking. Les deux seules places réservées aux handicapés ne suffiront pas. Les minibus se garent comme ils peuvent. À l'intérieur, des corps et des esprits cassés par l'absurdité du hasard se pressent de sortir de leur boîte. L'excitation déborde. Une fièvre du samedi soir un après-midi de semaine. Je ne peux m'empêcher de rire. Mais ce n'est pas un rire moqueur. Plutôt un rire nerveux. Le rire du mec qui n'a pas pris la mesure du truc, presque embarrassé de s'immiscer dans un rituel qui n'appartient qu'à eux.

Pendant que les accompagnateurs de chaque foyer organisent leur troupe, je me colle à côté d'Anne-Claire, qui s'occupe de l'accueil à l'entrée du Cube. Elle me dit : « Ils attendent vraiment ça avec impatience. Il y a beaucoup d'habitués qui viennent. Des couples se forment, ils s'envoient ensuite des lettres ou des cadeaux... ». Je constate assez vite qu'ici, l'important, c'est de dire bonjour. En file indienne, les handi-fêtards me serrent un à un la main. J'ai du mal à les dévisager. Après avoir pressé une vingtaine de paluches, je m'engouffre avec eux dans le club.

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Le Cube est une discothèque de province tout ce qu'il y a de plus classique. Un vestiaire, un grand dancefloor, des jeux de lumières, une chaleur moite, une cabine DJ, un fumoir, un bar. Placardé un peu partout, le règlement intérieur, qui en substance dit ceci : « Han’Discothèque est un lieu de rencontre, de joie et de plaisir. La bonne humeur et la bonne ambiance sont de mise. C'est un événement organisé par des professionnels, des amateurs ainsi que des personnes présentant un handicap. Nous vous demandons donc un peu de patience ainsi que de l'indulgence. D'avance, nous vous remercions et vous souhaitons un bon amusement ! »

Warm-up. Banana Split de Lio. La piste de danse est encore vide. Je profite de ce moment de calme pour tenir la jambe à Éric, directeur du foyer Le pays des merveilles et fondateur de l'événement : 

- Bonjour Éric, quels sont pour toi les bienfaits de cette initiative ?
- Je pense que tout être humain a besoin de se défouler. C'est d'abord ça, Han’Discothèque : pouvoir faire comme tout le monde. Pouvoir danser, rire, flirter... Certains des handicapés ici l'ont fait dans une vie antérieure. Maintenant, beaucoup n'ont pas accès à une discothèque de manière générale, ils n'y ont malheureusement pas leur place.
- On trouve quels genres de pathologies ?
- Il y a des gens qui ont eu des vies « normales », et qui, suite à un traumatisme sévère à cause de l'alcool, de la drogue, d'un accident de la route... se sont retrouvés avec des problèmes psychologiques de l'ordre psychotique ou névrotique. Ceux-ci ne sont pas handicapés de naissance. Au niveau des pathologies congénitales, il y a des schizophrénies, des retards mentaux, de la trisomie, des accidents de naissance...
- Et niveau libido, ça se passe comment ?
- L'objectif est qu'ils soient en relation. Il peut y avoir des bisous, se tenir par la main, etc. Mais pas forcément des choses sexuelles. Ça peut aller plus loin, mais dans ce cas, il y a un encadrement. Une organisation se met en place, avec des outils d'accompagnement de vie affective.
- Han'Discothèque, c'est une affaire qui roule  ?
- C'est notre troisième année d'existence. Le projet a pas mal évolué. On a commencé avec rien du tout, il n'y avait pas beaucoup de monde au départ. Maintenant, c'est un gros succès. Belgique, Luxembourg... Il y a de nombreux foyers qui viennent et qui sont partenaires de notre réseau. Pour eux, l'entrée est bien évidemment gratuite. Pour les autres bénéficiaires, nous demandons une participation de 2 euros. 

090518-Han_Discotheque-Reportage-Brain_Mag-JK-HD-8-6055 (1) Art brut
Entre temps, l'ambiance est montée d'un cran. Ça s'est sacrément rempli. Plus de 200 personnes se chauffent sur Bob Morane d'Indochine. Je squatte timidement le dancefloor. Premier constat : Tous les corps exultent et se foutent totalement des regards extérieurs. L'énergie est folle. De quoi alimenter une petite ville en électricité pendant plusieurs jours. Deuxième constat : tous les âges et tous les styles se mélangent. Paraplégique en nœud pap', épileptique coiffé d'un casque de vélo et arborant fièrement une veste Guns n'Roses, schizo BCBG, polyhandicapé caillera, autiste technoïde, retardé léger en costard... Je remarque que les plus actifs de cette foule sont un groupe de trisomiques. Et parmi eux, une jeune fille portant une magnifique robe de princesse elfe mène le bal.

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Je ne vais pas me cacher derrière des grands sentiments hypocrites. Pour l'instant, je ne me sens pas hyper à l'aise, j'ai l'impression de vivre une remontée de trip il me faut un temps d'adaptation pour vibrer à leur fréquence. Jusqu'au moment où une petite mamie souffrant d'un lourd syndrome de déficience mentale m'invite à danser sur les trompettes synthétiques du Macumba de Jean-Pierre Mader. On se regarde dans les yeux. Elle me sourit. M'enlace. Me bave un peu sur le T-shirt, puis disparaît pour aller aux toilettes. Je prends la confiance. J'aborde la princesse elfe mais elle me met un vent, préférant rester avec sa cour. Pas grave. Je vais faire un tour au bar (qui ne sert que des bières sans alcool) et croise Gaëlle, une accompagnatrice plutôt jolie. Gilbert Montagné et son Sunlight des tropiques couvre notre conversation. Elle me dit dans l'oreille qu'elle peut lire sur les lèvres. Je lui demande ce qu'elle pense de tout ça. Dans l'oreille, toujours : « C'est génial, ça leur permet de s'exprimer par la danse bien que certains n'aient même pas conscience de leur corps. Les voir s'éclater, avoir le sourire et une pêche d'enfer, ça donne une valeur positive à notre travail. Il faudrait que plus de gens « normaux » viennent ici pour se sensibiliser au handicap. » Et d'ajouter : « Regarde, ça drague à mort... ».

090518-Han_Discotheque-Reportage-Brain_Mag-JK-HD-7-6026 (1)Elle n'a pas tort ; de nombreux couples qui pourraient paraître improbables dans notre monde « bien-portant » se sont formés sur la piste. Après avoir un peu discuté avec le DJ, qui m'a confirmé que ce qui marche fort ici, c'est la variété française des années 80, je m'assois à une table, juste à côté d'un jeune homme qui fait d’amples oscillations sur sa chaise. Il est 16h, peak time de la soirée. J'ai beau avoir écumé des dizaines de free parties, usé mes pompes dans toutes les afters interlopes de la capitale, j'ai rarement vu de telles prouesses chorégraphiques. Ça balance, tangue, roule, berce, trébuche, tremble, court, saute, batifole... Comme si un grand élan vital tentait de craquer des carcans trop étroits. Le rapport entre les corps et la musique est chimiquement pur, débarrassé des parasitages culturels et sociaux qui essaiment nos psychés dégénérées. C'est du putain d'art brut. Et je ne peux m'empêcher d'écraser une larme lorsque tous reprennent en chœur « Quoi ma gueule, qu'est-ce qu'elle a ma gueule ? ». La normalité n'est qu'une histoire de moyenne, de nombre et de statistiques. Étant en minorité, indéniablement, ici, c'est moi l'anomalie.

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T'es de quel foyer, toi ?
Je pars au fumoir m'allumer une clope. Un mec qui a une petite cinquantaine me taxe du feu. Il s'appelle François-Guillaume. Il me dit qu'il est content d'être là, que ça le change. Que lorsqu'il était jeune, il dansait beaucoup et pas trop mal. Maintenant, il préfère voir les autres se déhancher et boire de la bière sans alcool. Quand je le questionne sur les raisons de sa venue, il me répond : « Pendant 10 ans, je n'ai fait que me droguer, je faisais du business de haschich en grande quantité, et avec les bénéfices, j'achetais de l'héroïne et de la cocaïne. J'en paye les conséquences, ma tête ne va plus très-très bien, j'ai des problèmes. Le plus dur, c'est la mémoire. Des fois, je ne me rappelle pas ce que j'ai mangé ce midi. La discothèque, ça me change du foyer, où c'est un peu tous les jours la même chose. Bon, là, je n'ai pas rencontré de filles, mais j'espère revenir vite. »

Jeff et Fanny, un couple de beaux gosses qui se roulait des patins à côté de nous tout en écoutant notre conversation intervient : « Nous, on s'est rencontrés ici. Ça fait 2 ans qu'on est ensemble ». Jeff poursuit : « Fanny adore la musique du Titanic. Moi, c'est Johnny. Je ressemble à Johnny, hein ? Johnny n'est pas mort, il est toujours là. Nous, on est des stars ici, j'ai des amis en France aussi. Ma mère, on dirait une Américaine. Il faut qu'on te laisse, il y a des slows ».

handiL'heure des slows signe la fin de la fête. Il y a beaucoup de choses dans l'air. De la sueur, des odeurs de parfum, des phéromones... Il y a surtout l'envie que ça ne s'arrête pas. Les départs s'organisent. Émotions intenses. Certains chialent. D'autres essayent de gratter du rab en se pécho en scred’. Jacob, mon photographe qui a fait sa vie en shootant tout ce qu'il pouvait, me rejoint. Il s'en est pris autant dans la tronche que moi. Vétéran des nuits de la schlag’, il me lâche : « Tu sais quoi, ils sont vachement moins relous et beaucoup plus respectueux que la plupart des chépers que je rencontre en teuf. » On est d'accord. 

090518-Han_Discotheque-Reportage-Brain_Mag-JK-HD-9-6095 (1)Dehors, je vois un petit jeune qui tempête. Je veux savoir pourquoi. Entre deux grognements, il me dit « Ça ne dure jamais assez longtemps ! Je venais de rencontrer 3 filles super mignonnes, et là, je dois partir. J'ai besoin de temps pour parler aux filles moi, parce que j'ai une grosse timidité. Allez salut, je rentre dans mon foyer. » Ouais, allez salut petit mec, les minibus s'en vont, la discothèque château-fort ferme son pont-levis. Il est temps pour moi aussi de rentrer dans mon foyer. Un immense foyer avec des millions de tarés. Bourré de narcissiques bousillés par le consumérisme et le mimétisme, d'esclaves hypnotisés par le mirage religieux. De quoi flouter encore un peu plus les frontières entre le normal et le pathologique.

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Crédit photos : Jacob Khrist.