Provoquez, mais avec classe
Vous avez l'impression "qu'on ne peut plus rien dire ma bonne dame" et vous regrettez Coluche ? Richard Gotainer, lui, l'a connu (c'est la légende en salopette qui l'a obligé à faire ses premières scènes en 1982 en ces termes fleuris : «Au fait connard, j’ai oublié de te le dire mais tu fais ma première partie au mois de juillet au Café de la Gare»), et ce qu'il en a retenu, c'est qu'on peut dire beaucoup de choses au plus grand nombre, du moment que c'est fait avec l'art et la manière : «Le problème de l'industrie du politiquement correct, c'est qu'on ose moins, on s'auto-censure, et ça c'est dangereux. Et en même temps, on vit dans une époque où la médiocrité a pignon sur rue, grâce aux médias et aux réseaux sociaux. Elle prend trop de place. Elle n’est plus que dans la bouche des charretiers. Aujourd’hui, tout le monde a son haut parleur. C’est de l’ordre de la pollution. On a des moyens de communication formidables tandis que le contenu l’est largement moins. Ne serait-ce qu'au niveau des injures et des jurons : on utilise des gros mots violents et toujours les mêmes. "Va te faire enculer", "fils de pute"… Peu de variantes, très bas de plafond, pauvre. Il faut arrêter de tourner en rond et être créatif. C'est le thème de ma chanson Saperlipopette.» Pensez-y avant de rentrer dans la mêlée de Twitter et Facebook, et préférez "cornegidouille" à "FDP", ça fera du bien à tout le monde.

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Ennuyez-vous
Alors que les économistes et les patrons n'en ont que pour le Dieu Productivité et que vous scrollez sur votre smartphone au moindre temps mort, retrouvez la noblesse du farniente. Pas pour prendre soin de vous et raffermir les pores de votre peau, on n'est pas chez Marie Claire ici, mais pour (re)devenir créatifs : «L’ennui, le rien foutre est un formidable terreau. Mes jouets ce sont les mots, notamment. Si vous les jetez dans votre tête, vous verrez, ça rebondit bien. Il faut se laisser du temps pour jouer. Le jeu fait partie de moi. Je peux me marrer en lançant des cailloux dans l’eau ou avec un bouchon et une ficelle. C'est une nature, que je dois en partie à mon père. En fait, j'ai l'état d’esprit qui est celui d’un type qui vit dans un tout petit village en Afrique : je fais avec ce que j’ai. C'est aussi pour ça que jai mis un moment à me mettre en route. Il y a 3-4 ans, j’ai décidé de commencer à composer un album. C’est comme jouer avec un train électrique, on ouvre la boîte et c’est le chantier. Faut pousser les meubles, ça glisse sous la table ou le buffet. Un gros bazar amusant, comme un jeu de construction. L'inspiration, si je savais où elle se trouve, je planterais ma tente là-bas. Mais ce qui est beau, c’est qu’elle déboule. Il faut être prêt, en position créative. Même s’il est 3 heures du matin, il ne faut pas laisser passer, il faut allumer la lampe de chevet plutôt que d’attendre demain matin. Sinon, c’est foutu, elle est partie

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Dégonflez votre melon
Ce passage est destiné aux jeunes loups de la nouvelle scène qui croient réinventer la poudre alors qu'ils font de la variété française. Mettez votre ego de côté, ça vous aidera pour passer les portes des studios et vous évitera de faire des vidéos sponsorisées ultra-gênantes (coucou Claire Laffut). Pour cela, méditez la maxime du sieur Richard : «La chanson est un art voire un artisanat de courte portée. Ce sont des flèches que l’on envoie dans le jardin du voisin, pas dans les siècles suivants. Restons humble.»

Fuyez la pub
Vous le faites sûrement déjà, mais continuez votre résistance forcenée. Si même Richard Gotainer, pubard notoire dès le milieu des années 70 et auteur de spots mythiques pour Banga, Vittel ou Danette n'en peut plus, c'est qu'il n'y a plus rien à faire : «Les annonceurs veulent communiquer mais ne savent plus parler. Ils se trompent ; parler directement sera toujours plus simple. Faire des chansons dédiées à des marques, ce n’est plus tellement dans l’air du temps. Maintenant, on prend des morceaux anglo-saxons. La consécration pour un groupe à la mode, c'est que son single termine dans une pub. Je ne saurais pas vous dire pourquoi. Alors que je pense que c’est beaucoup moins efficace. Par contre, c’est sûr, c’est plus difficile de faire une création originale que de se cacher derrière un succès déjà consommé d’un titre connu. C’est une démarche simpliste et frileuse. Mais trouver un artiste qui va vous mitonner ça, ce n’est pas si facile. Moi, je sais le faire, voici ma carte ! (Rires) Je ne suis pas tout seul, bien sûr, mais on n’est pas nombreux. C’est dommage. Et je ne parle pas de la pub à la radio, c’est une vraie poubelle. C’est moche, chiant, des faux sketches faussement drôles. Ça ronronne comme une guêpe sur une vitre et qui ne peut pas sortir.»

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Préservez-vous de la laideur
On ne parle point d'encourager l'eugénisme de masse. La laideur dont il est question ici, c'est plutôt celle des tracas et des émotions toxiques qui creusent inexorablement votre ulcère. Mais comment faire pour nager dans la beauté perpétuelle ?  Début de réponse : «Faire de sa vie une oeuvre d'art, ce serait un peu prétentieux. Ma vie n'est pas une œuvre d’art, loin de là, mais j’essaie de l’amener de façon artistique. Une oeuvre tend vers la perfection alors que l’humain marche dans la merde de chien ou s’écrase un marteau sur les doigts. Il faut essayer de se prémunir des trucs laids et concentrer les belles choses. Le bonheur n’est pas une ligne continue mais une série de pointillés, et les points ne sont pas de la même longueur. Parfois c’est dix mètres, parfois trois millimètres. Je n’aime pas beaucoup m’encombrer avec des obligations, je me soustrais un maximum aux trucs casse-pieds, ce qui peut me valoir quelques inimitiés parfois.» Bref, éloignez-vous des contraintes inutiles et des "surnuméraires", comme disait Audiard. 

Observez vos congénères
OK, la misanthropie est la tendance la plus suivie du millénaire et garantit une palanquée de likes et de retweets gagnés à peu de frais. Mais quitte à critiquer autrui, faites-le bien : regardez les quidams sous toutes les coutures, ça donnera un peu plus de profondeur et de tendresse à vos élucubrations. Pour cela, faites comme Richard Gotainer et enfilez vos lunettes : «J'ai un petit côté anthropologue. Quand je suis dans le métro, je passe mon temps à regarder les gens. Les autres, eux, ne se regardent pas. J’ai l’impression d’être un spectateur qui serait rentré dans un film. Il faut essayer de comprendre la mécanique humaine. Sinon, de quoi on parle ? On écrit pour les autres. Si je vivais seul sur mon île déserte, je ne ferais pas de chanson, ça ne servirait à rien. Il faut que ça touche l’autre dans le ventre, le cœur ou le slip.»

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Réservez votre place en enfer
Puisqu'on nous prédit l'Apocalypse quotidiennement, autant prendre directement un pass coupe-file pour le royaume d'Hadès. Vous voulez passer l'éternité à jammer avec 2Pac, Georges Brassens et Marvin Gaye, ou à faire un Uno avec Mimie Mathy et Gandhi ? Richard Gotainer, lui, a définitivement choisi : «Je n’ai rien fait de très mal, à part me mettre les doigts dans le nez, mais j’aime les joyeux drilles et les nanas rigolotes. Donc je veux les retrouver, tous ces voyous, après la mort. C'est pour ça que j'ai écrit la chanson Je n'veux pas aller au paradis sur cet album.» Amen.

++ Vous pouvez retrouver Richard Gotainer sur sa page Facebook, son compte Twitter ou dans le Bourbonnais, mais on ne vous en dira pas plus.
++ L'album Saperlipopette (or not Saperlipopette) est disponible ici.