C'est dans ce milieu que rapidement, le gamin se découvre homosexuel. Aux côtés d'un père homophobe et d'une société qui n'a pas encore dépénalisé l'homosexualité. L'apprentissage de la différence. De l'affirmation de soi. Bref, une crise d'adolescence puissance mille. Le passage à la vie adulte condensé. Comme un mythe, Philippe Joanny traduit toute la douleur de ces années de flou. L'homosexualité, ici, n'est qu'un prétexte, ou presque. Mais c'est aussi une carte postale de la France. De cette France qui voit apparaître un borgne, ancien de la guerre d'Algérie, aux élections avec son parti le Front national. Un père qui va glisser de Georges Marchais à Jean-Marie Le Pen. Une histoire qui trouve un écho plus que d'actualité. C'est aussi une France qui découvre le Sida. Et d'un enfant qui voit sa différence comme une condamnation à mort. Un nihilisme imposé par la réalité. Encore un écho à une génération contemporaine à qui on ne promet aucun avenir.JOANNY_Philippe_Copyright Philippe Matsas (1)En fait, Philippe Joanny, sous couvert de nous parler de passé, peut-être du sien, nous parle surtout d'aujourd'hui. Des racines dont les branches donnent les feuilles contemporaines. Ce livre est un Rubik's Cube. On peut le torturer dans tous les sens, quels que soient votre sexualité, vos opinions politiques, votre âge, vous y découvrirez une image différente. Un miroir qui vous correspondra. Comme le sage qui n'observe qu'un flocon de neige pour comprendre tout l'univers, Philippe Joanny nous parle d'un petit garçon pour nous parler de nous. Et livre, au passage, la meilleur explication de notre situation actuelle, de cette fin d'année.

Le passage
«Les jours suivants, c'est la guerre à la maison. Annick et Gérard passent leur temps à s'étriper. Quand ils en sont à déballer le pire, ils utilisent leurs patois pour épargner les gosses. Lui et son frère assistent aux matchs en soufflant, résignés. Quand il entend sa mère prévenir qu'elle va prendre ses gosses, une valise et se tailler, il crois les doigts pour qu'elle dise vrai. Gérard, cet arrogant, balaie la menace d'un geste et rigole : Que t'es con, ma pauvre Annick ! Il nie en bloc, sa femme se fait des idées. Alors elle craque, elle s'effondre sur une chaise et se met à pleurer en implorant le ciel. Gérard tourne les talons et se barre en lâchant : Oh et puis merde, va chier ! À ce petit jeu, tout le monde est vite épuisé. Au bout d'une semaine, comme à chaque fois, Annick finit par passer l'éponge. Le calme revient sans qu'on n'y comprenne rien. Annick soupire : Qu'est-ce que tu veux, bonne poire je suis, bonne poire je resterai. Le gamin, lui, a beau multiplier les prières, elles ne sont pas exaucées. Son père ne tombe toujours pas dans l'escalier.»

Incipit
«Un mercredi de septembre, à l'heure du déjeuner, la police vient chercher sa mère.»

Excipit et explicit
«Elle ajoute en haussant les épaules : T'es tellement tête en l'air, mon pauvre, c'est à se demander ce qu'on va pouvoir faire de toi.»

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++ Comment tout a commencé, de Philippe Joanny, éd. Grasset, 251 p., 19 €

Crédit photo :  Philippe Matsas.