La période des fêtes porte vraiment mal son nom puisque c'est celle où on la fait le moins. En tout cas le moins bien. On devrait plutôt l'appeler la période des obligations. Un dernier tiers provisionnel qui te fait dépenser ton argent à la Fnac (la seule fois de l'année où tu y vas, désormais) ou chez Nature et Découvertes («Tu savais que ça appartient à la scientologie ?»). Des règles douloureuses qui reviennent chaque année avec l'efficacité machiavélique d'un cycle menstruel. Et comme on n'est pas toutes égales, d'autres douillent plus que les autres. Clémence, par exemple, s'était rendu compte au moment de la bûche que sa mère avait installé une GoPro en scred' dans le salon pour filmer toute la soirée de Noël, et se retrouvait projetée au milieu de Bandersnatch, l'épisode interactif de Black Mirror qui avait enflammé la toile au moment de digérer la dinde et où tu pouvais te perdre dans l'un de leurs circuits scénaristiques en mode Big Brother parano.

Les gens qui avaient une famille et quittaient Berlin pour la retrouver avaient eu donc comme double peine de manquer Azf, qui jouait la veille du réveillon pour la première fois au Berghain. Elle mixait le dimanche de 14 à 18, et ça allait être la guerre, la vraie. Belle consécration pour cette Française qui a converti plus d'un Parisien à la techno avec ses sets wild et pointus, et qui, il y a dix ans encore, mixait dans des caves suintantes de la capitale pour redonner un peu d'espoir à la jeunesse française.

Mais comme si Noël ne suffisait pas, il faut se taper la Saint-Sylvestre, qui en Allemagne ressemble à une nuit dans les tranchées. Les mecs utilisent les feux d'artifice comme des flics français un flashball. Résultat ? Un œil en moins ou deux doigts de perdus pour les plus chanceux. Pourquoi donc aller risquer sa vie dans la rue ou payer 40 euros l'entrée d'une des innombrables soirées que Berlin offre pour faire les poches des touristes et se retrouver au final dans le lit d'un grand blond Teuton qui ne vous fait même pas les tétons et ne sert aryen ?

On avait essayé de fuir cette date maudite. Pendant 20 ans, on avait couru le monde pour s'y dérober. On l'avait passée, perdue, à la gare de Shibuya à Tokyo, endormie dans un train pour Francfort, dans le karaoke d'un sauna à Pusan, dans un club de country à Houston, avant de se rendre compte, notre dernière année en France, qu'on pouvait voyager pour moins cher en prenant un acide toutes les deux avec Diane dans mon appartement parisien.

Après avoir brisé ce mauvais sort, j'avais décidé que chaque année, je me barricaderai chez moi en invitant tout Berlin. On commençait le 30 avec un jour d'avance, sans avoir rien prévu. Et forcément, ça dérapait. «C'est probablement la fête la plus cheloue que j'ai faite dans ma vie. On n'avait rien planifié et au final, je me retrouve à porter un déguisement sexy de Mère Noël», me disait Erik. Tout le monde se déguisait, on avait pris un peu d'avance sur le carnaval. J'optais pour un slip sur la tête porté en cagoule et en cagole, et devenais ainsi une Pussy Rillettes, version Groland des activistes féministes russes.

C'était un réveillon très «gouin», vu que toutes les saphistes d'after étaient venues s'échouer chez moi après Lecken. Il y avait Lucie et Laura, et ça faisait une dynastie chinoise qu'on ne s'était pas vues. Laura se plaignait de faire moins parler d'elle. «Je travaille d'arrache-pied pour exister dans les soirées, j'en rate une et voilà, tout est foutu.» Elle était quand même très contente de me faire part d'une découverte de premier plan : «Quand t'y penses en fait, la macarena, c'est juste une variante latino du voguing». Un invité ambitieux qui avait faim (ça arrive) et qui aimait les fêtes et les traditions voulait prendre de l'avance sur la Chandeleur et se demandait s'il n’allait pas faire des crêpes. «T'es sûr que c'est pas plus simple de faire une PrEP ?»

N'ayant pas dormi depuis 2018, je commençais à faiblir et j'avais du mal à tenir mes invités, notamment un groupe de Slovènes habillés comme un groupe d'eurodance des nineties, la vingtaine à peine entamée et les bonnes manières pas encore assimilées, qui n'avaient pas compris que quand je décidais de jouer l'ouverture du Lohengrin de Wagner, c'était un peu pour vider les lieux. Malgré ça, ils avaient décidé de faire une contre-fête dans la salle de bain en écoutant à tue-tête le bien nommé Around The World de ATC. C'est bien la peine d'écouter une telle merde si c'est pour aller au Berghain juste après...

Comme chaque année, des couples s'étaient formés, et peut-être autant de trouples. Mon côté Fabienne Egal. J'aurai le temps de faire les comptes plus tard. Les tout derniers convives avaient du mal à partir et à passer la porte, encore à la recherche d'une ultime chimère. «T'as trouvé l'amour ? - Non, mais j'ai perdu mon slip.»