Philip Kaufman, son réalisateur, est entré dans la légende pour avoir co-écrit l'histoire des Aventuriers de l'Arche perdue avec George Lucas, mais aussi pour avoir dirigé L'Étoffe des Héros (The Right Stuff, 1983), un beau film sur la conquête de l'espace adapté de Tom Wolfe. Kaufman devait aussi réaliser Josey Wales, Hors-la-Loi avec Clint Eastwood, mais l'acteur l'a viré en cours de tournage pour se charger lui-même de la mise en scène.THE WANDERERS 1Les Seigneurs. 

Deux ans plus tard, en 1978, Philip Kaufman livre un remake somptueux de l'effrayant et paranoïaque classique film de SF des fifties, Invasion Of The Body Snatchers de Don Siegel (L'Invasion des Profanateurs), un long-métrage plus que recommandé, comme la première version bien sûr (Abel Ferrara en a filmé aussi un remake, probablement la version la moins intéressante des trois). Kaufman s'est ensuite attaqué aux adaptations de L'Insoutenable Légèreté de l'Être (1988), Henry & June (1990) puis, dans un genre radicalement différent, du Soleil Levant de Michael Crichton (1993).


En 1979, le réalisateur a quarante-trois ans quand il attaque le tournage de The Wanderers, adaptation du roman homonyme écrit par Richard Price, le futur auteur de la série The Wire mais aussi le scénariste (entre autres et excusez du peu) de La Couleur de l'Argent de Martin Scorsese, Clockers de Spike Lee (d'après son roman), Mad Dog And Glory de John McNaughton et du remake de Shaft dirigé par John Singleton. Price a aussi écrit le scénar' du clip/court-métrage Bad de Michael Jackson, lui aussi réalisé par Martin Scorsese. Au vu de ce parcours, on comprend que ce natif du Bronx est avant tout intéressé par l’idée de parler de sa ville, New-York.THE WANDERERS 2Richie, le chef d'un gang d'Italo-américains, les fameux Wanderers, au début des années 60. Les Wanderers portent le nom d'une des chansons les plus fameuses de Dion DiMucci, une immense star italo-américaine du doo-woop à la voix fantastique, un chanteur lui aussi originaire du Bronx et adulé par Bob Dylan, Paul Simon, Bruce Springsteen ou encore Lou Reed, qui l'adorait (soit dit en passant, l'écoute des disques de blues enregistrés par Dion dans les années 2000 s'impose). Les films de bandes revenant à la mode à la fin des années '70, Kaufman se met en tête d'adapter le roman de Price. Il galère plusieurs mois avant de trouver un producteur. Price valide le scénario écrit par Kaufman et son épouse, Rose. Même s'il ne reconnaît pas son livre, le romancier y retrouve son esprit (le livre est plus dur que le film, qui lorgne parfois vers la comédie).  


Comme dans le roman, le film suit les aventures de Richie (Ken Wahl) un lycéen italo-américain qui est chef du gang des Wanderers. L'action se déroule en 1963. À cette époque, le Bronx est constellé de gangs d'ados qui regroupent souvent des mômes de la même ethnie (comme les blacks des Del Bombers) mais pas toujours (les Baldies rassemblent des proto-skinheads d'origines diverses). Une embrouille entre les Wanderers et les Del Bombers risquant de dégénérer en guerre, Richie demande au père de sa petite amie, le mafieux local, d'arranger le coup. En attendant que les négociations aboutissent, la vie suit son cours : bahut (ambiance Graine de Violence en plus cool), drague, problèmes familiaux et rivalités avec les autres gangs.
THE WANDERERS 5Les Baldies. 

Voulant prouver qu'il est un dur, le Wanderer Turkey quitte le gang pour rejoindre les Baldies que commandent le monstrueux Terror et sa petite amie la minuscule Pee Wee (Linda Manz, future actrice principale du Out Of The Blue de Dennis Hopper). Mal lui en prend ; Turkey découvre qu'on ne joue pas avec certaines choses en se perdant sur le territoire des Ducky Boys, un légendaire et redoutable gang irlandais dont a fait partie dans sa jeunesse Ace Frehley, le guitariste de Kiss... De son côté, Richie comprend confusément qu'il est en train d'être propulsé dans l'âge adulte et que le monde change autour de lui.

En dépit d'un tournage rendu compliqué par des gangs, Kaufman a réussi à livrer un film impeccable, exaltant et touchant. La recréation du Bronx dans les sixties (le film a été tourné sur place) n'a laissé aucun détail au hasard. La séquence où Richie apprend la mort de Kennedy, par exemple, se déroule un jour de météo clémente, ce qui correspond à la réalité puisque, bien que l'assassinat ait eu lieu en novembre, il faisait doux à New-York ce jour-là !

Oscillant entre le film de gangs, la comédie voire le fantastique (les scènes avec les Ducky Boys), The Wanderers bénéficie d'une interprétation exceptionnelle : Ken Wahl (Richie), mais aussi les Wanderers John Friedrich et Tony Ganios, les petites amies Toni Kalem et Karen Allen (que Kaufman retrouvera sur Les Aventuriers de l'Arche perdue) et les géniaux Baldies Linda Manz (Pee Wee) et Erland Van Lidth De Jeude (Terror).THE WANDERERS 3

Karen Allen. 

On l'a dit, le film est aussi porté par une bande-originale proprement fabuleuse : Dion, Ben E. King, The Shirelles, The Surfaris, The Chantays... Le son de 1963, un univers qui allait être pulvérisé quelques mois plus tard par les Beatles et les autres groupes de la British Invasion, un monde disparu que The Wanderers immortalise de superbe manière.

++ Ne manquez pas les autres numéros de notre belle série sur le rock and roll au cinéma ! Déjà en ligne : Le Lycée des Cancres (Ramones), La grande Escroquerie du Rock 'n' Roll (Sex Pistols), Quadrophenia (The Who), Gimme Shelter (The Rolling Stones), Les Runaways (The Runaways/Joan Jett), Phantom Of The Paradise (Paul Williams), Graine de Violence (Bill Haley), Dogtown and Z-boys/Les Seigneurs de Dogtown (Skate à L.A.), The Decline of Western Civilization (punk et metal à L.A.).