«L’amour est le langage universel de la pop, mais très peu de personnes ont écrit sur sa fluidité, sa fragilité et son imperfection avec autant d’éloquence, d’intelligence et d’efficacité que Pete Shelley.» Ça, c’est John Robb du webzine Louder Than War qui l’écrit et, honnêtement, on pourrait largement considérer que tout a été dit. Ne manquent que les détails, tous ces évènements qui ont fait que Peter Campbell McNeish soit devenu un jour Pete Shelley, la voix nasillarde et la tête pensante plus romantique que révoltée d’une formation (les Buzzcocks, donc) qui aura su mieux que quiconque faire tenir l’urgence, la tension, la grâce mélodique et l’ambiguïté sexuelle dans des punk songs d’à peine trois minutes, jouées en accéléré.

Cri primal
Pour comprendre le tournant de cette incroyable destin, il faut remonter aux mitans des années 1970. Le weird kid vient alors de revendre tous ses disques des Beatles pour s’acheter ceux de Marc Bolan, David Bowie ou Alice Cooper, de former son premier groupe (Jets of Air) et de composer ses premières mélodies aux synthés, rapport à ce qu’entreprenaient au même moment Can et Kraftwerk en Allemagne. Il vient aussi de tomber sur une petite annonce placardée par un certain Howard Devoto à l’Institut de technologie de Bolton : «Recherche personne désirant former un groupe et jouer Sister Ray». 


Rapidement, les deux garçons se lient d’amitié, empruntent une vieille Renault pour assister au concert des Sex Pistols dans le Buckinghamshire et décident de former un groupe pour accompagner les Londoniens lors de leur venue à Manchester. «Voir les Pistols a tout changé, déclarait Devoto au Guardian. Nous avons commencé à réaliser quelles chansons nous pourrions écrire nous-mêmes.» Dans l’urgence, comme souvent dans l’histoire des Mancuniens, Pete Shelley et Howard Devoto recrutent un bassiste (Steve Diggle) et un batteur (John Maher), se nomment Buzzcocks en référence au titre d’une chronique de Time out de l’émission Rock FolliesIt’s the buzz, cock») et composent quelques morceaux. Juste de quoi assurer sur scène le soir de ce fameux concert donné le 4 juin 1976 au Lesser Free Trade Hall de Manchester – vous savez, ce fameux concert (auquel participait aussi Slaughter & The Dogs) donné devant à peine une quarantaine de personnes, mais qui aurait donné envie aux futurs membres de Joy Division, The Fall ou The Smiths, présents ce soir-là, de former leurs groupes respectifs.

Le grand soir
À lire différents témoignages, ce live n’a pourtant rien d’exceptionnel – pas de quoi, en tout cas, changer la pop à tout jamais. Mais il posait les bases des Buzzcocks, qui jouaient pour la première fois tous ensemble. Quelques mois plus tard, en décembre plus exactement, les quatre Anglais empruntent à leurs proches 500 livres sterling (le début du crowdfunding, en quelque sorte…) pour monter leur propre label (New Hormones) et enregistrer leur premier EP, avec un jusqu’au-boutisme et une détermination indissociables de leurs personnalités. Il y a beaucoup de choses dans ce Spiral Scratch, une bonne partie de ce qui forme le punk et la légende des Buzzcocks : l'indépendance d'esprit, la fureur de dire, la vision artistique de Martin Hannett (qui assure ici la production) et quatre compositions qui, sans en avoir l’air, allaient changer à tout jamais le rapport de force entre les labels et les artistes. «Personne n’avait encore fait ça, expliquait Pete Shelley dans une interview aux Inrocks en 1995, on pensait tous que seules les grosses maisons de disques et les vrais groupes avaient le droit de sortir des disques».buzzAvec Boredom, écrit par Devoto une nuit où il était de garde dans une usine de textiles, ou Breakdown, les Buzzcocks font bien plus que sortir un simple disque. D'ailleurs, ils s’en rendent compte assez vite : alors qu’ils espéraient vendre 1 000 exemplaires afin de rembourser leur prêt (un projet déjà bien ambitieux pour un EP enregistré en 30 minutes à peine), Pete Shelley et sa bande en écoulent plus de 16 000 copies en à peine six mois et entrent dans le Top 40 grâce au Virgin de Manchester, qui en prend 25 et les vend 99 pence chacun, mais aussi à Rough Trade à Londres, qui en achète cinquante avant d’en recommander 200 supplémentaires deux jours plus tard. «Le rôle de Spiral Scratch a été énorme écrit Jon Savage dans England’s Dreaming. Son esthétique était parfaitement en adéquation avec les moyens de la production.»

Légendes du Nord
Depuis Manchester, ville où l'électricité ne coûte visiblement pas cher, les Buzzcocks font de leurs guitares une monstrueuse extension de leur mélancolie et indiquent la marche à suivre. Celle que Pete Shelley, Steve Diggle et John Maher mais aussi Steve Garvey continueront d’emprunter une fois le départ d’Howard Devoto acté, après seulement une dizaine de concerts communs et quelques singles. Tout, finalement, s’entend sur les premiers albums du quatuor : Another Music In A Different Kitchen, Love Bites et A Different Kind Of Tension. De ces disques, sortis sur United Artists à l’époque, on pourrait être snob et extraire quelques titres méconnus du grand public, mais ce serait aller contre la nature de ces artistes et des tubes intemporels qu’ils composent, où l’émotion vient à la fois de ces textes qui chantent la nostalgie de l’adolescence et l’ambiguïté sexuelle (Shelley est le prénom qui lui aurait été donné s’il était né fille), de ces références intellectuelles (à Proust, aux situationnistes, à Marcel Duchamp, etc.), de cette voix, reconnaissable entre mille, car si chargée d’histoire, si exaltée et engageante, si profondément humaine. 

Il y a par exemple Ever Fallen in Love (With Someone You Shouldn't've), uniquement vrai tube des Buzzcocks (12ème des charts anglais à sa sortie en 1978) baptisé ainsi en référence à la comédie musicale Guys and Dolls et adressé par Shelley à son boyfriend de l’époque ; il y a aussi I Believe, qui prouve à lui seul que les Mancuniens ne sont pas des gentlemen aux bonnes manières, qu’ils tentent tant bien que mal de soigner leur spleen («There’s no love in this world anymore») et qu’ils se sont invités dans ce business sans demander la permission ; il y a enfin tous ces morceaux (You Say You Don’t Love Me, I Don’t Mind, I Don’t What To Do With My Life, Fast Cars, etc.) qui engendrent le bonheur collectif à chaque fois qu’intervient le refrain._104688082_gettyimages-85239728La suite sera malheureusement plus difficile pour les Buzzcocks. Il y a bien quelques excellents singles (Are Everything, notamment), mais tous enchaînent les bides. Alors, Shelley cherche à se réinventer en solo, s’essaye au manifeste gay (Homosapien), balance ses compositions enregistrées aux synthés six ans plus tôt (Sky Yen, sorti en 1980), mais sans réellement susciter l’intérêt du grand public, ou du moins de ceux et celles qui avaient inscrit les morceaux des Buzzcocks au cœur de leur panthéon personnel. Pareil pour les nouveaux albums des Buzzcocks publiés dans les années 1990, qui sortent dans l’indifférence générale, peut-être parce que cette tentative d’exister dans cette nouvelle époque semble forcée – un peu comme ce concert donné à l’Aéronef de Lille en mars 2017, dynamique, énergique et tout ce que vous voulez, mais clairement insignifiant passée la joie de les (re)voir sur scène. Ce qui n’enlève bien évidemment rien à ce qu’ont pu accomplir les Buzzcocks avec Another Music In A Different Kitchen, Love Bites et A Different Kind Of Tension : autant d’albums qui suintent la mauvaise bière, un mode de vie turbulent et un rock surgi en pleine tornade punk mais voué à devenir une institution.