Cet été, quand Kim était partie en vacances au camp naturiste du Cap d'Agde, je lui avais suggéré de lire Les Particules élémentaires où Houellebecq y faisait une description savoureuse de ce rendez-vous d'échangistes. Quelques mois plus tard, alors que je terminais Sérotonine dans la douleur, rompu par la misogynie du livre, son constat sans appel d'une France courant à sa perte, Kostas m'écrivait un message pour me dire qu'on l'avait retrouvée inanimée dans sa baignoire, quatre jours après s'être fait un cocktail fatal de médicaments. Elle devait passer le soir du Nouvel An pour me souhaiter la bonne année. Elle n'était pas venue. Ses amis du Berghain s'étaient inquiétés de ne pas la voir.

Pour beaucoup, Berlin est une nouvelle famille. Der Klang der Familie, comme s'intitule le classique racontant l'arrivée de la techno dans la capitale allemande. Le son de la famille qui fait parfois un bruit mat comme un corps s'écroulant au sol. En novembre, Ioannis, avec qui j'avais vécu quelques aventures dans les toilettes du Berghain, était parti sans prévenir personne, foudroyé par une tumeur au cerveau. Quelques semaines auparavant, nous dansions ensemble devant Dr Rubinstein. Il se savait condamné mais ne m'avait rien dit, comme il n'avait rien dit à personne.

Je savais au fond peu de choses de Kim, même si je la connaissais depuis 4 ans. Je savais qu'elle était née en Pennsylvanie, qu'elle avait vécu à San Francisco et que comme beaucoup de Franciscanais, elle avait migré à Berlin à cause de la flambée des prix de l'immobilier. The Ethical Slut était sa bible, elle avait été gogo dancer, essayé les filles, les mecs, les trouples, les partouzes. Elle se sentait libre à Berlin et avait peur que son visa ne soit pas renouvelé. Elle était effondrée par l'Amérique de Trump mais avait repris espoir avec #metoo.

On ne cesse de rencontrer des gens à Berlin. On sait souvent aussi peu d'où ils viennent qu’où ils vont. Ils restent dans vos contacts Facebook et montrent parfois leur tête à l'occasion d'un like. La plupart du temps, ils disparaissent de nos vies comme un éphémère plan cul rencontré dans une backroom qui serait parti du club sans vous dire au revoir. Les gens partent rarement d'un club en disant au revoir. À moins, peut-être, d'en faire le closing. Kim a préféré ne pas attendre la fermeture. Elle avait 36 ans. Notre prochaine danse sera pour elle.