Seigneur pardonnez-leur, ou plutôt ne les pardonnez pas parce qu’ils savent exactement ce qu’ils font. Ils ? La bande du collectif Pardonnez-nous, qui, depuis quelques années, à décidé de mettre le souk dans la nuit parisienne avec un motto on ne peut plus clair : « Pardonnez-nous d’être un collectif composé de cinq DJ’s venant d’univers musicaux hétéroclites et complémentaires. Chaque mois, nous organisons une soirée dans un lieu différent, insufflant un esprit de tolérance et de liberté décomplexée. Notre leitmotiv ? Créer une communauté réunie pour la musique, la danse, le plaisir et le partage. » Depuis 2014, ce Club des Cinq déjanté a ainsi atteint son objectif et réussi à semer la panique sur une scène parisienne qui parfois manque un poil d’humour et de second degré.aieLa naissance de leur premier label apparaît donc comme l’étape logique à leur optique de domination post-queer de la nuit avec une première sortie – et quelle sortie - qui sent le disco et le collé-serré, mais très serré. Il fallait effectivement être un peu vicieux pour ressortir des oubliettes, et faire la nique aux diggers qui se targuaient d’en avoir une copie ultra-rare, du remix par Larry Levan - DJ du mythique Paradise Garage de New York et qui a contribué dans les années 80 à faire évoluer le disco vers la house - du A.I.E de la Compagnie Créole qui fit danser les dancefloors de la Grosse Pomme quand les Français pensait que la Compagnie Créole était juste bonne à faire tourner les serviettes dans les clubs de province. « Avec Pardonnez-nous on a toujours voulu être en décalage, explique Victor, que ce soit pour la communication de nos événements avec des noms loufoques ou bien en n’annonçant jamais nos line-up. Il était donc important pour nous que ce disque soit notre première sortie car il reflète notre état d’esprit. On a trouvé ça drôle de ressortir ce morceau en s’attendant à ce que les gens soient aussi amusés que nous de voir Larry Levan et la Compagnie Créole sur la même pochette. »

Flashback. Dans les années 70, Daniel Bangalter - qui n’est pas encore le père d’un des deux robots les plus connus de l’univers - est un jeune requin de studio à l’aise avec ses synthés avant tout le monde. Un touche à tout de génie, qui, rebaptisé Daniel Vangarde, multiplie les projets dans tous les sens quand il n’écrit pas pour Sheila ou Ringo. En 71, avec Jean Kluger, il lance The Yamasuki Singers - faux concept de groupe pop japonais - dont l’unique album Le Monde Fabuleux des Yamasuki est un classique qui sera samplé des années plus tard par Erykah Badu.
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En solo, Vangarde s’essaie un temps dans le rôle de chanteur engagé avec un album rempli de morceaux sobrement intitulés Un Bombardier Avec Ses Bombes ou Comme le juge. Mais le producteur est rapidement happé par le tsunami disco qui fait des ravages aux Etats-Unis et commence à déborder en France. Il monte son propre label Zagora et côtoie les hit-parades avec une ribambelle de groupes, plus ou moins montés de toutes pièces, comme Ottawan, les Gibson Brothers ou la Compagnie Créole, mélangeant une certaine idée de la world-music avec l’esprit paillettes synthétiques du disco.

Dans la discographie conséquente du producteur, parolier, compositeur,  A.I.E est un morceau symbolique. Présent dans sa version initiale sur l’album des Yamasuki Singers, il va en 1981 - rebaptisé Aie A Mwana - devenir le premier tube en or massif pour les Bananarama, alors qu’en même temps – sous le nom de code A.I.E is my song - il se transforme en tube pré-baléarique tout en nonchalance pour le duo flashy et gym-tonic Ottawan. Mais c’est la Compagnie Créole - certainement le projet le plus commercial de Vangarde – qui, en 1987, va le transformer en obligé des ambiances fin de mariage.

Mélange avant l’heure de zouk, de synthés et d’emballement disco, boudé par les snobs, le morceau devient un must du Paradise Garage après que Larry Levan - DJ mythique des années 80 disco et garage - lui fasse subir en le remixant un traitement de choc. C’est ce remix (la version vocale et dub) que le collectif Pardonnez-nous a choisi de rééditer, quitte à mener une bataille sans nom pour retrouver les ayants-droits et les masters de ce tube oublié, comme premier morceau pour démarrer les hostilités avec leur tout nouveau label. « On l’a découvert un peu par hasard il y a trois-quatre ans, en fouillant la discographie de Larry Levan, explique Benjamin, on était tous un peu sur le cul. C’est un morceau tellement surprenant qu’il est devenu emblématique du collectif. Même s’il est vrai que le zouk de façon générale est encore considéré comme une musique mineure, mentalité coloniale oblige, c’est en train de changer grâce à de nombreux groupes et DJ’s qui en jouent de plus en plus. »


Introuvable, guetté par les fans sur les sites d’enchères, A.I.E mélange sans vergogne de variété française et de New York underground, de culture queer et de dance-routine créole, est l’illustration parfaite de la philosophie « sudiste et bal de village » du collectif Pardonnez-nous qui s’est déjà attelé de pied ferme à sa deuxième sortie, un OVNI signé d’un producteur suédois mystérieux et remixé par un non moins mystérieux Monsieur de Paris. Sacrés Français va !

++ Un mix pour découvrir les différents pseudo-projets de Vangarde.