...mais en revanche, impossible de nier que …Baby One More Time est un classique. Parce qu'il a permis à Britney Spears, à seulement 17 ans, d'incarner tous les fantasmes de l'Amérique : belle, blanche, reine de beauté du collège, biberonnée aux valeurs Disney et, selon Larry Rudolph, avocat spécialisé dans le monde du spectacle qui la présente auprès du label Jive, «prochaine sensation» de la pop internationale. Parce qu'il s'est vendu à plus de 30 millions d'exemplaires dans le monde (un record pour l'Américaine !). Parce que ce premier album contient au moins trois singles - la chanson-titre et (You Drive Me) Crazy, donc, mais aussi Sometimes - qui ont bercé la jeunesse et les premiers émois (sexuels ou sentimentaux) de millions d'adolescents à travers le monde. Mais aussi parce que, vingt ans après sa sortie, ...Baby One More Time continue de dire quelque chose de l'époque à laquelle il a été créé, des processus d'écriture et de composition qui étaient alors en vogue et qui continuent depuis de guider des tonnes de réunions de labels lorsqu'il s'agit de façonner leur nouvelle poule aux œufs d'or.


La vérité, c’est que cet album est un disque très européen, piloté à quatre mains (de maître) par les producteurs-compositeurs suédois Max Martin et Denniz PoP depuis le Cheiron Studios, en banlieue de Stockholm. C’est là, dans ce lieu qui a depuis fermé ses portes pour laisser place à un autre studio (nommé The Location), que la magie opère, celle que le duo applique depuis ses premiers succès aux États-Unis en 1994 pour les 3T : des accords et des textures presque trop évidents, un gros refrain taillé pour les stades et un groove propre au R'n'B de l’époque.

«Oh baby bay-bee»
Au début, la relation entre Max Martin et Britney, qui avait en tête de faire du «Sheryl Crow en plus jeune» avant que le label ne la convainque de s’orienter vers une teen pop censée faire soulever les foules, est pourtant compliquée : «Il me faisait peur ! On aurait dit un gars à la Mötley Crüe ou un truc dans le genre». Le Suédois, à l’inverse, se dit ravi, mais davantage parce qu’il a conscience de travailler là avec une artiste dépassée par les objectifs, bien trop jeune pour saisir intégralement les enjeux qui l’entourent : «Elle a 15 ans, je peux vraiment faire le disque que je veux, en exploitant au mieux ses qualités sans qu’elle me dise ce que j’ai à faire». Max Martin n’est pas pour autant libre de tout mouvement. Pour le premier single, initialement envoyé à TLC et Robyn, le label intervient, refuse le titre original (Hit Me Baby (One More Time), en rapport au «hit me», trop connoté sadomasochiste selon eux, et le rebaptise …Baby One More Time, plus en phase avec l’adolescente sexy qu’est censée incarner Britney Spears.
crazyBritney dans le clip de (You Drive Me) Crazy.

«À ce moment de sa carrière, rembobine même Steve Lunt dans Hits ! Enquête sur la fabrique des tubes de John Seabrook, Max pensait écrire un morceau de R'n'B, mais en réalité, il écrivait une chanson pop suédoise. En gros, c’était du ABBA avec du groove […] Tous ces accords sont tellement européens, comment est-ce que ça aurait pu être du R'n'B américain ? Aucun artiste noir n’aurait voulu chanter ça. C’était le génie de Max Martin. Sans même s’en rendre compte, il avait forgé un nouveau son. En l’espace de quelques semaines seulement, tous les producteurs américains tentaient désespérément de l’imiter.»

De l’avis de toutes les personnes alors présentes en studio, Max Martin aurait très bien pu chanter lui-même les chansons qu’il est en train de composer. Mais le Suédois ne souhaite pas jouer ce rôle-là, et a d’autres ambitions, plus collectives. À ses côtés, il y a donc Denniz PoP, quoique légèrement en retrait à cause d’un état de santé déplorable (il décédera le 30 août 1998), mais aussi toute l’équipe de Cheiron : Rami Yacoub, Kristian Lundin, Per Magnusson, David Kreuger, Jorgen Elofsson et Andreas Carlsson. Autant de noms inconnus du grand public, mais qui savent faire des tubes comme personne et qui réussissent alors à tirer le meilleur d’une Britney Spears débarquée à Stockholm sans trop comprendre ce qui lui arrive en avril 1998. En dix jours à peine, voilà pourtant qu’elle vient d’enregistrer six chansons de …Baby One More Time, dont ses quatre premiers singles et les différentes orientations stylistiques qu’ils supposent. Comme le suggère une nouvelle fois Steve Lunt : «Entre Sometimes et …Baby One More Time, on avait le modèle de la carrière à venir de Britney – la petite fille innocente d’un côté et la lolita sexy de l’autre».78Brit-brit dans le clip de Sometimes.

La vierge et la putain
De retour sur ses terres au cours de l’été, Britney ne chôme pas : Jive lui a trouvé un manager (Johnny Wright, également en charge des Backstreet Boys et de 'N Sync) et lui a programmé une kyrielle de concerts à donner dans 26 malls dispersés à travers tout le territoire américain. Mais là, tandis que le label pense pouvoir faire ce qu’il veut de son nouveau joujou, Britney s’affirme, refuse de tourner le clip original de …Baby One More Time et impose ses idées : elle incarnera une fille dans une école qui danse de manière sexy en regardant les garçons droit dans les yeux. Un pari risqué ? Peut-être, mais relevé haut la main : à ce jour, le clip a été visionné 376 millions de fois, et …Baby One More Time reste la vidéo la plus demandée par les téléspectateurs de toute l’histoire de MTV.


Ce qu'il reste de tout ce chantier 20 ans plus tard ? Douze chansons qui donnent parfois l'impression de singer les gimmicks vocaux de Mariah Carey ; des mélodies aussi maniérées qu'intelligentes, qui restent en tête sans que l'on en ait réellement envie (E-Mail My Heart, Born To Make You Happy) ; des grooves funky qui finissent par exploser lorsqu’intervient un refrain inévitablement pop ; l’incarnation d’une musique désormais fabriquée par des hitmakers au sein d’ateliers d’écriture organisés par les labels ; les premiers grands succès mondiaux de l’équipe de Cheiron ; et l’image d’une Britney Spears supposément innocente et vierge (la pochette de l’album le supposait gentiment, mais l’Américaine le prétendait également à longueur d’interviews, bien que ses morceaux parlent ouvertement de sexe…) mais qui, au fur et à mesure qu’elle tentait de s’affirmer, a déclenché à son encontre une méfiance toujours plus grande. On la savait capable de jouer la petite fille modèle - celle dont l’Amérique rêve, celle que chaque parent envisage d’avoir comme belle-fille, celle que les bad boys rêvent de culbuter, etc. ; on la découvrait dans les années 2000 imprévisible et impossible à contrôler.  Mais ça, c’est une autre histoire.