Puis, on continue les recherches, et l'on arrive sur cet article sur Trois Couleurs, qui en dit déjà un peu plus, ainsi que sur cet article de Slate qui, lui, est nettement plus détaillé et commence à donner une certaine idée d'ensemble de l'entreprise du réalisateur Ilya Khrzhanovsky. Sauf que... le premier article date de 2017, et celui de Slate de 2011. De leur côté, Google et Wikipédia indiquent au choix comme date de production "2009 - " (tout est dans le " -"...), ou 2011, et la page du film en anglais indique que "le film est l'un des projets cinématographiques les plus importants et les plus controversés de Russie".
Pourtant, en 8 ans, personne n'a vu ce film. Normal : il n'est tout simplement toujours pas sorti, car jusqu'à très récemment encore en cours de production. Et en 2019, finalement, émerge un genre de bande-annonce, qui ressemble formellement plus à une présentation d'installation artistique qu'à un teaser de film clairement identifiable en tant que tel, et dont on comprendra qu'elle n'est faite que d'un composite de photogrammes (vu la difficulté de montage probablement quasi-insurmontable que représente le film ?).


Alors pourquoi tant d'opacité ? DAU semble effectivement être une entreprise fort complexe. Un réalisateur - 43 ans cette année - largement inconnu au bataillon pour le grand public, mais pas forcément pour ses pairs. Une ville entière recréée sous forme d'un plateau gargantuesque. Des centaines de figurants (des "personnes réelles", avec leur propre métier, leur propre histoire, telles que des artistes, des ouvriers, des femmes de ménages, des bouchers, des scientifiques...) qui viennent y "vivre leur vie" pendant deux ans à huis clos. Des informations de production au compte-goutte* :  qui finance un projet d'une telle ampleur ? Comment ? Un réalisateur-démiurge au contrôle total sur le final cut, qui peut "virer n'importe qui, à n'importe quel comment et sans devoir avancer de raisons". Des données, factuellement assez impressionnantes mais qui n'indiquent pas grand'chose sur la valeur artistique a priori du projet ("des milliers d'heures de rushs", "un laboratoire de recherche secret", "des acteurs coupés du monde extérieur"...). Et pour finir, cette phrase de la compagnie de production, extraite du Wikipédia anglophone du projet, qui avait à l'époque déclaré vouloir extraire à partir du matériau brut (à savoir les heures de rushs) de quoi "réaliser plusieurs longs-métrages, une série télé, une anthologie documentaire sur l'art et les sciences, ainsi qu'une oeuvre transmédia". Sacré programme... dont on ne sait toujours pas quelle portion est encore à l'ordre du jour, et laquelle relève de l'effet d'annonce marketing.

Avec DAU, faisons-nous face à une sorte de Heimatla série de films d'Edgar Reitz, tournée sur "4 x 1 an" en trente ans, sortie par volets successifs de 1982 à 2013 et qui tente de rendre palpable un pan de l'Histoire allemande du XXème siècle (le titre du film se traduisant par "Patrie", ou "Home") ? Ou, pour prendre une référence plus actuelle, un genre de Boyhood - le film de Linklater sorti en 2014, mais dont le tournage avait commencé en 2002 et s'était attaché à suivre les mêmes acteurs pendant 12 ans, pour obtenir un côté documentaire inédit dans de la fiction "longue durée" ? Ou rien de tout ça, et DAU est véritablement un projet inclassable, à la croisée entre fiction, documentaire, art, sciences et cinéma ?

Si nous n'en saurons pour l'instant pas plus sur les mystérieux délais de production de cette oeuvre - et passons sur ses détails stricto sensu -, on peut sans peine imaginer l'ampleur des difficultés logistiques inhérentes à la nature véritablement pharaonique (certains avanceront "mégalomane") d'une telle entreprise. Sans même évoquer l'éventualité d'une censure politique de la part du pouvoir russe, dont on connaît le goût fort limité pour l'expérimentation artistique tous azimuts, a fortiori s'il s'agit d'une fresque qui se veut "ultra-réaliste" sur la vie quotidienne dans la Russie totalitaire au XXème siècle.

Voilà pourquoi - sonnez tambours ! résonnez trompettes ! - vous, chers cinéphiles, amateurs intrigués et badauds slavophiles esthètes, vous extasierez de savoir que notre bonne vieille Ville Lumière accueille la première mondiale de DAU... qui s'étalera sur plus de trois semaines et en trois lieux. À concept hors du commun, première extraordinaire : du 24 janvier au 17 février 2019, DAU et ses 700 heures de pellicule sera projeté 7j/7 et 24h/24 au Théâtre du Châtelet, au Théâtre de la Ville et au Centre Pompidou. Ainsi donc, à travers l'argument d'un biopic sur un physicien russe, il semblerait que tout ait débouché sur une immense projection que l'on imagine multi-écrans (on verra bien...) et dans laquelle le spectateur est invité à déambuler pour observer le cours de la vie dans la ville-monde de DAU. Officiellement en tout cas, le public est convié à venir s'immerger pendant plusieurs heures dans cette oeuvre sans égal, qui promet d'être une "expérience totale", en se procurant sur le site officiel de DAU des "visas" de 6h, 24h, ou à durée illimitée, coûtant de 20 à 150 euros. Et pour achever de vous convaincre à quel point cette initiative pèse dans le game, sachez aussi que Marina Abramovic, Robert "peut-être-Banksy-mais-on-sait-toujours-pas" Del Naja, Brian Eno, Willem Dafoe, Isabelle Adjani, Fanny Ardant, Isabelle Huppert ou encore notre Gégé national sont les ambassadeurs du projet. De notre côté, on a hâte de lire vos compte-rendus du résultat.
На здоро́вье !

*À ce sujet, nous avons pu joindre l'agence de presse, qui nous indique que le projet a largement été rendu possible par le soutien Phenomentrust, un fonds culturel britannique qui déclare faire dans le mécénat et le caricatif culturel, et "via des investisseurs et partenaires comme l’Europe et Arte, notamment".

++ Pour vous procurer un billet ou retrouver des informations supplémentaires sur "l'expérience DAU", rendez-vous sur le site officiel : dau.com.