Bizarrement, 2019 est une année qui a plutôt beaucoup inspiré les cinéastes. On se demande bien pourquoi. Pourquoi choisir 2019 plutôt que 2017 ou 2018, hein ? Parce que c'est la dernière année de la deuxième décennie du troisième millénaire de l'ère chrétienne  ? Mouais... On est certainement nuls en numérologie mais reconnaissons que l'an 2000 et son fameux Y2K claquaient plus, même s'il ne s'est finalement rien passé. Mais bon, ils sont comme ça à Hollywood et Cinecittà. Et en France ? En France, les cinéastes s'en foutent comme de l'An Quarante puisque la S-F et le cinéma gaulois, ça fait deux, on le sait depuis belle lurette. Mais revenons à 2019. Histoire de mettre en perspective, rappelons que 2019 EC (ère chrétienne, donc - ou ère commune, comme on dit maintenant en fonction des sensibilités) correspond à l'an 5779 du calendrier juif, à la 5121ème année du comput hindou, à la 2772ème depuis la fondation de Rome (SPQR forever !) et à la 1440ème année du temps musulman. Ça en jette un peu plus, hein ? C'est bien beau tout ça mais comment les scénaristes et cinéastes ont-ils vu cette belle année 2019 ?

Blade Runner


On s'en doute, ils n'avaient pas imaginé les gilets jaunes, nos braves sans-culottes de l'État-providence. En revanche, en trente-cinq ans d'extrapolations sur cette fameuse année 2019, les cinéastes ont surtout fait preuve de pessimisme, c'est le moins que l'on puisse dire. Pour preuve, l'univers glauque et proto-cyberpunk du célèbre Blade Runner (1982) de Ridley Scott qui adapte, bien sûr, Philip K. Dick. L.A. y est transformée en méga(lo)pole futuriste et high-tech dans laquelle un privé hardboiled traque des androïdes übermenschen par la grâce des effets spéciaux du génial Douglas Trumbull (qui avait déjà officié sur le 2001 de Kubrick). Très éloigné du roman qu'il est censé transposer à l'écran (Robot Blues en VF, aka Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), Blade Runner avait scandalisé certains puristes de Dick, dont Philippe Manœuvre, qui avait démoli le film dans un célèbre papier publié dans Métal Hurlant.
2019 1Le numéro de Métal Hurlant qui crucifiait Blade Runner.

Le futur juré de La Nouvelle Star y faisait remarquer, à juste titre, que l'esthétique de Blade Runner pompait sans vergogne celle des BD de Mœbius (entre autres). Il n'avait pas tort, le bougre. De là à hurler que «Blade Runner assassine Dick», il y a un Rubicon que nous ne franchirons pas, même si nous l'approuvons quand il écrit que l'adaptation de Scott est une relecture de la culture acides par la culture coke (grosso modo).

Les Nouveaux Barbares et 2019 Après La Chute de New-York

Pas d'embrouille en revanche avec les deux films suivants, tous deux datés de 1983 : 2019 Après La Chute de New-York de Sergio Martino, et Les Nouveaux Barbares d'Enzo G. Castellari (cinéaste adulé par Tarantino, qui lui a rendu hommage dans Inglourious Basterds). Comme souvent à l'époque bénie du cinéma bis, les Italiens se sont rués pour produire des clones cheap mais sympas et plein de trouvailles, voire de talent, des grands succès du moment.


Ici, les références sont le New York 1997 de John Carpenter et le Mad Max 2 de George Miller. À l'instar de leurs modèles, en 2019, la planète a été ravagée par des guerres nucléaires ou autres cataclysmes. Les survivants servent de chair à canon et/ou de chair fraîche à des gangs de brutes punkisantes. Heureusement, de musculeux héros apprendront la vie à ces hordes vicieuses et demeurées.

The Running Man
running-man-arnold-schwarzenegger
Plus friqué sur la forme mais tout aussi bourrin : le Running Man de Paul Michael Glaser (alias Starsky) avec Arnold Schwarzenegger. Sorti en 1987, cet Homme qui court adapte le roman homonyme de Richard Bachman, pseudo utilisé par Stephen King, l'Homme-qui- écrit-plus-vite-que-son-ombre (King utilisait ce pseudo pour éviter de saturer le marché de romans portant son nom). Running Man propose un hybride dystopique de 1984 et de Roller Ball Murder, la nouvelle de William Harrison qui a inspiré le célèbre film de Norman Jewison (Rollerball tout court). Société totalitaire, jeux du cirque, cet environnement sympathique rappelle Le Prix du Danger d'Yves Boisset (1983), qui mettait en scène une nouvelle de Robert Scheckley et préfigurait la téléréalité (précisons que Running Man commence en 2017 mais se déroule pour l'essentiel en 2019).

Akira

2019 3 (1) (1)_1

Difficile, voire impossible, de se rendre compte du tsunami culturel provoqué en son temps (1988) par le film suivant, le légendaire Akira de Katsuhiro Otomo. En adaptant son manga en film d'animation, Otomo ne pouvait pas se rendre compte qu'il construisait l'un des Chevaux de Troie qui allait permettre à l'animation japonaise de conquérir la planète. Superbe, sublime, d'une créativité affolante et bien plus audacieux que tout ce que Hollywood pouvait produire (ou presque), Akira dépeint une année 2019 dans laquelle Tokyo a été transformée en mégalopole cyberpunk. Bikers, mutants, drogues, explosion apocalyptique (qui inspira lourdement James Cameron dans Terminator 2)... Pour Otomo, 2019 est une sorte de nouvelle Année Zéro pour l'humanité.

Steel Frontier et Heatseeker

Après un tel chef-d'œuvre, Steel Frontier de J. Hart et P.G. Volk, et Heatseeker d'Albert Pyun (1995), un vétéran du film d'action, paraissent quelque peu... légers. Steel Frontier dépeint (encore) un monde apocalyptique qui fusionne western (l'un des persos descend d'une grande figure sudiste de la Guerre de Sécession, le capt. Quantrill) et univers madmaxien. Bien que cheap,  Steel Frontier n'en est pas moins sympathique comme un bon comics de série B.


Idem pour Heatseeker d'Albert Pyun (responsable du séminal – ha ha, oui- Cyborg avec Van Damme). Une fois encore, Pyun mixe S-F et arts martiaux pour un résultat über-bourrin mais plein d'enthousiasme.

The Islandthe-islandOn remonte dans l'échelle alimentaire du cinéma dix ans plus tard avec The Island de Michael Bay, l'homme de Bad Boys et des Transformers. Pour une fois relativement posé (l'homme est un spécialiste du montage épileptique), Bay embringue Ewan McGregor et Scarlett Johansson dans une grosse production qui mixe 1984 et L'Âge de Cristal. Eugénisme et totalitarisme nous guetteraient donc en 2019, si l'on en croit Bay. Damned, on va finir par se trouver bien sous MAC.ROND 1.0.

Daybreakers

Dans ces conditions, on est heureux de retrouver nos vieux amis les vampires dans Daybreakers, un long-métrage réalisé par les frangins aussies Spierig. Pleins d'audace, ces gens vont plus loin que Richard Matheson dans Je suis une Légende. Selon eux, en 2019, la Terre sera dominée par les vampires de manière «institutionnelle», de nombreux humains «normaux»  étant relégués à la position peu enviable de bétail – ou plutôt de réservoirs de sang.

Geostorm et Mock Up On Mu
geostorm_2_slider-2 (1)
Face à un tel drame, nos lecteurs comprendront que nous restions donc de marbre devant les catastrophes climatiques annoncées pour cette année par la superproduction Geostorm, de Dean Devlin (2017). Aussi spectaculaire que stupidissime, Geostorm ne peut qu'accroître notre intérêt pour Mock Up On Mu, un étonnant film expérimental de Craig Baldwin qui met en scène la confrontation entre le scientologue-en-chef L. Ron Hubbard et le Grand Sorcier Aleister Crowley ! Du lourd, que dis-je du super-lourd.


Mais 2019 au cinéma ne sera finalement qu'une aimable promenade dans l'Apocalypse en comparaison de ce qui nous attend pour 2029, laquelle est dépeinte dans d'aimables bluettes comme Terminator, Ghost In The Shell (l'anime, pas le film avec Écarlate...) et Logan. Rendez-vous dans dix ans, donc.