JOUR 1

Nous arrivons à Rennes avant midi. Le ciel est d’un bleu qui tire un peu sur le gris mais la météo est clémente. Nous posons nos valises à l’hôtel et partons à la recherche d’un stand de galettes-saucisses à même de satisfaire les hautes exigences culinaires de notre duo de reporters locavores. La moitié de notre tandem ayant oublié son chargeur en Ile de France, nous ne disposons que d’un portable pour deux afin de nous repérer en terre bretonne. Mais le signal GPS du téléphone s’égare dans les ruelles de la ville médiévale et nous oblige à mettre à profit le visionnage d’une demi-douzaine de documentaires sur le survivalisme en nous rabattant sur une carte au format papier.IMG_20181208_142213 (1)Livrées à nous-même sans le concours des centaines de tripadvisoriens et autres yelpeurs qui inondent chaque jour le Web de leurs avis éclairés sur la température de l’eau en carafe, nous parvenons tout de même à trouver un restaurant engageant. Nous optons pour un déjeuner qui amalgame le meilleur de nos régions, puis nous prenons le chemin de l’hôtel afin de cuver nos bolées de cidre, notre demi fougasse, notre fromage à raclette et notre andouille de Guéménée.
IMG_20181206_123528 (1)Nous nous dirigeons ensuite vers l’espace presse pour notre première interview. C’est Disiz La Peste qui ouvre le bal. Très inspirées par le titre de son nouvel album Disizilla, nous lui proposons de tester ses connaissances en matière de kaijū, ces créatures mystérieuses issues du cinéma japonais qui redessinent le paysage urbain de la plupart des mégalopoles qu’elle traversent.

Le rappeur, qui joue le soir-même au Parc Expo, se prête gentiment au jeu des questions-réponses et s’éclipse ensuite, non sans avoir signé une petite dizaine d’autographes.

Épuisées par cette première journée au pays du chouchen levant, nous décidons de passer la soirée aux Bars en Transe, dans le centre, et d’économiser ainsi nos forces pour les deux jours de festival à venir.

Parce que nous aimons la cold synth au moins autant que les jeux de mots qui habillent les devantures des salons de coiffure, nous tentons d’abord de nous rendre au Bar’Hic, pour le live d’Oktober Lieber. Manque de bol : nous arrivons trop tard. Nous décidons finalement d’un repli stratégique vers le Penny Lane, un pub cosy dans lequel flotte une atmosphère ouatée, et qui dispose d’une sélection de whiskies impressionnante pour les novices de l’eau-de-vie que nous sommes.

penny lane (1)Après trois lives de jeunes gens talentueux, dont le fabuleux groupe Mauvais Oeil, qui est à l’avenir de la musique ce que la brosse adhésive est aux propriétaires de chats (indispensable), nous rentrons dormir.  

JOUR 2

Cette seconde journée démarre sous les meilleurs auspices et dans la légèreté puisque nous découvrons, avec bonheur, que le petit déjeuner est inclus dans le prix de notre réservation. Nous faisons le plein de mini-viennoiseries puis nous lançons à l’assaut de la ville, mues par notre volonté sans faille et la perspective de manger une complète à midi.

L’interview avec le multi-instrumentiste québécois Vincent, aka Les Louanges, se déroule sans accroc. Le jeune homme au rire communicatif et au fort capital sympathie nous donne envie de rayer définitivement l’expression “capital sympathie” de notre vocabulaire et d’aller écrire notre légende personnelle près du fleuve Saint-Laurent, façon Paulo Coelho de la Belle Province.

Nous profitons ensuite d’une pause de quelques heures entre deux entretiens afin de nous adonner à notre activité favorite : engloutir des montagnes de nourriture sans aucune valeur nutritionnelle.

IMG_20181207_140547Pour notre seconde interview, nous avons jeté notre dévolu sur un groupe au nom racé : les Initials Bouviers Bernois. Nous décidons de les soumettre à une interro surprise sur les chiens célèbres dont le thème s’est naturellement imposé à nous. Les garçons semblent un peu décontenancés au départ par l’intitulé de nos questions. D’ailleurs, nous commençons à nous demander si nous n’aurions pas plutôt dû leur proposer un concours d’agility, mais il se plient finalement à l'exercice avec panache.

Juste le temps de faire une halte à l'hôtel afin de faire vivre nos réseaux sociaux et nous devons déjà repartir : nous avons rendez-vous avec Aloïse Sauvage. Nous avons opté pour une interview inspiré par l’un de ses morceaux, “Aphone ou à fond”, qui nous permet de lui poser des questions licencieuses, sous couvert d’un jeu de mots douteux. La jeune femme rit de bon coeur à nos blagues et ne se défile pas. Nous quittons l’espace presse charmées par cette rencontre, et, avouons-le, un peu amoureuses.

Le soir venu, nous nous rendons aux concerts. Le trajet entre la ville et le Parc Expo semble d’autant plus long que le bus assurant la liaison est rempli de festivaliers culbutos, et les ronds-points ne les aident pas vraiment à trouver leur point d’équilibre. Néanmoins tout est conçu pour faciliter les déplacement du public et la fluidité. Nous songeons même à intituler notre report “Le festival le mieux organisé de France”, avant de nous raviser, rattrapées par un élan de lucidité et l’envie légitime de faire du clic.IMG_20181207_231724 (1)Une fois sur place, nous passons les contrôles de sécurité, et après nous être bien assurées que notre opinel et nos aiguilles hypodermiques n’étaient pas dans nos sacs, nous pénétrons dans l’un des halls, dans lequel vient tout juste de débuter le concert de Nelson Beer, sorte de croisement étrange mais efficace entre une Mylène Farmer auto-tunée et un étudiant aux Beaux Arts de Cergy.

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Nous déambulons ensuite entre les différentes salles et croisons la route d’un jeune homme vêtu d’un manteau de fausse fourrure qui nous demande si, comme lui, nous nous laissons simplement porter par la musique, sans suivre de planning précis. Nous lui répondons par l’affirmative et il nous salue d’un “Bon aléatoire, alors !” avant de s’enfoncer dans la foule. Passons rapidement sur le moment de la soirée où nous acceptons, un peu éméchées (et au mépris de notre indépendance journalistique), de vanter les mérites d’un opérateur téléphonique face caméra, la bouche remplie de guimauves... L’acmé de cette première nuit au Parc Expo restera sans aucun doute le show de Ouai Stéphane, sorte de techno-kermesse survoltée qui aurait remplacé le traditionnel stand de pêche aux canards par une macarena azimutée.

JOUR 3

Le début de journée est ponctué d’excursions touristiques et de verres de vin chaud servis dans des gobelets en plastique. 

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Pour notre toute dernière interview, nous avons choisi de mettre le duo de musique électronique Venice Beach à l’épreuve, afin de vérifier s’ils connaissent aussi bien la Californie que leur nom de scène le laisse entendre. Les deux garçons s’en tirent haut la main, et avec le sourire, confirmant encore une fois que le mot d’ordre du festival est, en plus d’une excellente logistique, une certaine idée de la bienveillance. À ce stade de notre séjour à Rennes, nous avons d’ailleurs entrepris les démarches pour aller vivre dans une communauté autogérée et agrémenter nos coupes mulets ironiques d’atébas très premier degré.

Notre dernière soirée débute par l’événement dont tout le monde parle, et pour lequel nous avons miraculeusement réussi à obtenir des places à la dernière minute : le concert d'Aloïse Sauvage à l’Aire Libre. Le théâtre fait salle comble depuis presque une semaine, tant la performance vaut le détour. La première partie est assurée par Les Louanges, que nous retrouvons sur scène avec beaucoup de plaisir. Puis la jeune femme fait son entrée. Circassienne de formation (et hyperactive de naissance), elle ne se contente pas de déclamer les textes qu’elle a composé au cours des deux dernières semaines : elle ponctue son spectacle de chorégraphies énergiques, avant de terminer le show suspendue à son micro, quelques mètres au dessus du sol. Nous tentons de nous souvenir d’une séance d’acrogym qui n’aurait pas immanquablement terminé par un quart d’heure d’hyperventilation, sans succès.

Galvanisées par procuration, nous montons dans un taxi pour la seconde partie de soirée accompagnées de deux nouveaux acolytes : des amis parisiens que nous avons retrouvés sur place. L’un des membres de notre nouveau groupe (qui doit nous confondre avec des confrères journalistes spécialisés dans le reportage gonzo), s’étonne d’apprendre que nous avons terminé la soirée de la veille avant l’aube, et non endormies dans un caniveau.

IMG_20181207_234353Notre petite groupe passe de concert en concert, avec la même avidité pour la musique, que pour pour la descente de Malbec. Nous nous attardons un instant devant le show des Psychotic Monks, happés par le talent du quatuor, puis nous nous dirigeons vers le hall réservé aux médias. Nous y resterons une bonne heure à discuter, et à prendre frénétiquement en notes les réflexions de nos deux amis avinés. Il faut dire qu’ils donnent le meilleur d’eux-même pour ne pas faillir à la réputation des parisiens. Parmi leurs répliques les plus mémorables, nous avons sélectionné pour vous : “Je ne pars jamais en vacances en France, et là je suis en province…” ou encore “J’ai peur de croiser des gens que je connais.” La palme reviendra sans doute au désormais culte “Où est le cool ?”, prononcé après le passage d’une procession de festivaliers en grenouillères... 
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Nous finirons par nous perdre au détour d’un concert de batucadas et regagner nos chambres d’hôtel, rincées. En chemin nous croisons le chanteur des Louanges qui nous remercie d’avoir joué les entremetteuses avec une bordelaise, que l'interview vidéo publiée la veille a séduite au point d'inviter l'artiste à venir visiter la Belle Endormie, le temps d'un week-end.   

EPILOGUE

Le lendemain, tandis que nous cherchons un bol breton en faïence, qui finira certainement sa vie sur une table blasse à accueillir des mégots, nous croisons un autre camarade journaliste s’apprêtant à prendre le train du retour. “Comment ça s’est terminé hier soir alors ?” lui demande-t-on naïvement en payant nos chips de sarrasin. “Hier soir ?  Tu veux dire tout à l'heure ?”