2013 : Premier village label de la Villette Sonique
Charles Crost (fondateur du label) :
Le premier gros souvenir qui me vient, c'est le premier village label de la Villette Sonique. À cette époque, il faut bien noter que j'avais 20 ans et aucune véritable idée de ce qu'était vraiment un label. Le Turc Mécanique s'appelle ainsi en référence à une espèce d'escroquerie du XVIIIème siècle, c'est pas pour rien. Je faisais des K7 à la maison, je venais de lancer deux micro-runs de 45-tours en lathe cut, bref, j'apprenais à tâtons, seul dans mon coin. Là, on se retrouve à exposer à côté de labels «pré-apocalypse du disque» genre Versatile ou Kill The DJ, mais surtout toute une génération de démerdeurs bricolos comme Requiem Pour Un Twister, Howlin Banana, Cranes, Teenage Menopause ou nos désormais frangins d'Anywave. C'est eux (et notamment les premiers, merci Étienne et Alex) qui m'ont filé plein de méthodes, des presseurs aux deals avec les groupes etc. Cette génération a un peu poussé la précédente vers la sortie (ou en tout cas vers plus de distance) en montant en puissance. Et aujourd'hui, on peut se réjouir, de bien des manières, que cette génération soit devenue celle des anciens pour des nouveaux qui arrivent, et de porter comme personne, sinon l'inégalable Born Bad, le rock en France.

2015 : Strasbourg dans Libération
Charles :
J'aurais pu parler de notre première citation dans Brain, mais vous en conviendrez, une colonne dans Libé, c'est une sacrée fierté, surtout pour un groupe comme Strasbourg. J'accorde une grande importance à la presse, parce que je la lis et que je la considère comme un espace de lutte esthétique. Si la presse parle d'un de nos groupes, ça veut dire qu'ils ne parlent pas de groupes médiocres à la place. C'est un peu ma manière de «courber le réel». Or, vous imaginez bien que pour les grouillots de souterrain qu'on est, une colonne en papier dans Libération, venue de nulle part puisqu'on ne s'était jamais dit à l'époque qu'on pourrait y figurer, ça a été une fierté sans nom. Strasbourg est un groupe magnétique, qui peut refleter pas mal de mes émotions ; je suis hyper-heureux d'annoncer leur retour en 2019 avec un nouvel EP, dont voici d'ailleurs un extrait.  

2016 : LTM Rave Tour
Charles :
Depuis quelques années, j'avais commencé à passer des disques à la fin des soirées. De la New Beat, des trucs de coldoss un peu vénère, avant de faire un vrai coming house et d'affirmer mon amour des pianos et des grandes vocales gospel à travers mon blase de DJ, Pasteur Charles. Ça faisait déjà quelques années que le format concert me cassait les couilles, je trouvais ça très plan-plan. Je commençais à rentrer dans les clubs, gays surtout, avec mes potes de la Sale ou Fils de Vénus. L'un dans l'autre, je me suis dis qu'il fallait qu'on arrête nos bêtises et qu'on prenne la place qui nous revenait de loin dans les clubs. On avait largement ce qu'il fallait niveau arguments entre Harshlove, Bajram Bili, Jardin et Quentin Pierce d'Empereur/Coeval, qui mixe comme un dieu. On a appliqué la formule de la tournée DIY au format nocturne et on s'est fait deux semaines de teufs entre l'Épicerie Moderne, qui est le meilleur club du monde, la Java, où j'ai fait la rencontre cruciale d'AZF, le Lieu Unique ou la Cave aux Poètes à Roubaix. On s'est foutu des torches mémorables, on a mis la pression partout où on est allés. Ça a été très inspirant, on peut même y voir les prémices de Qui Embrouille Qui. Je t'avoue qu'on s'est rarement remis à organiser des concerts à la papa depuis. On préfère un set de punk à 3 heures du mat' qu'à 20h30, c'est quand même sacrément plus flamboyant.

2017 : Astropolis
Thomas Drilhon (co-dirigeant du label) :
Autant commencer par le début. Après avoir copiné avec Charlie quelques mois auparavant, je me retrouve à accompagner le commando d’élite (Jardin, Quentin Pierce d’Empereur et désormais de Coeval, Bajram Bili) à Astropolis, qui nous faisait l’honneur d’une carte blanche sur son édition hiver, il y a tout pile deux ans. En trois jours et peut être 4h de sommeil, j’ai déjà pu claquer de sacré barres avec les gars. Souvenirs émus et confus de Jardin époque moustache d’Astérix, de Bajram traversant les loges son verre de whisky à la main juste avant de monter sur scène… Et puis surtout, ça a été de grands moments de communion. Je pense bien sûr aux lives des gars, où tu ressens tout le plaisir qu’ils prennent et que les gens qui dansent partagent avec eux, c’est spécial. Une communion aussi avec des personnes que tu rencontres, tant dans l’organisation du festival, que chez les gens qui viennent t’acheter des disques, les disquaires locaux… C’est tellement rare d’arriver à avoir un espace, un moment, où tu peux être aussi spontané à propos de quelque chose que tu aimes et que tu fais. C’est précieux. Et puis le highlight, ça a été le lancer de disques depuis la scène en direction des fêtards les plus tenaces, au petit matin, avec Charlie : “On avait bien rigolu”. 

2017 : Tôle Froide à la Pointe Lafayette
Thomas :
J’aurais pu en choisir tant d’autres, comme des release parties (Jardin, Balladur, Oktober Lieber, Savon Tranchand me viennent spontanément en tête) mais je crois que le concert des Tôle Froide à la pointe Lafayette, il y a bien 18 mois de ça, est un peu au-dessus en ce qui me concerne. C’est le genre de moment suspendu hors du temps ; je me suis pointé comme ça, par curiosité, et j’ai été emballé dès le début du concert. La Pointe, c’est microscopique, c’est vraiment le cliché de la salle de concert clandestine. Entendre pour la première fois les chansons des Tôle Froide dans cet espèce de boudoir secret, ça a été fort. Je me souviens d'avoir envoyé des textos à Charles pendant le concert, lui disant qu’il fallait qu’on aille les voir à la fin pour tenter le coup. Heureusement qu’on est arrivés suffisamment tôt pour pouvoir les sortir. On est souvent là très tôt avec nos artistes et on a une grande confiance en eux (Bracco, je vous vois). C’est absolument grisant ce sentiment de pouvoir partager avec d’autres, au moment où sort le disque, ton affection pour un groupe que tu défends. Le cas des Tolus est assez typique finalement : on était 45 à la Pointe Lafayette (pour toujours la première - merci Michelle), et dix-huit mois plus tard, elles viennent de se faire booker au festival Closer Music à l’espace Lafayette Anticipations, où elles partagent l’affiche avec Tirzah. 

2017 : RBMA
Thomas :
Après une année-plaisir pleine de sorties et de rencontres, les champions derrière la prog' du RBMA Paris nous ont proposé de venir fermer le Chinois pour leur soirée qui se passait à Montreuil. Je le mets là pas tant pour les anecdotes, ce serait mentir que de dire que je tiens suffisamment bien mon pastis pour me souvenir de beaucoup de choses, que pour le moment en tant que tel. Ça faisait précisément un an que j’avais rejoint la barque et on célébrait ça dans un cadre formidable - quel pied cette salle ! - avec Charlie et moi aux platines pendant trois heures. C’était une grande première pour moi. J’étais au paroxysme de la tension avant de commencer, pour finalement prendre un plaisir monumental à alterner les sons de Charlie avec Sauna Youth, Diat ou Skepta. On a dû finir devant 20 péons, dont 4 se sont échinés à nous porter l’un après l’autre à bout de bras à travers la salle, rincés et heureux comme deux gamins qui ont tapé un sprint après avoir avoir balancé un pétard dans un pot de peinture. La formule Suprême LTM s’est pérennisée et on a eu ce grand grand kiff de rééditer ça à Pleyel il y a de cela quelques mois en ouverture de John Carpenter - j’ai même croisé le maestro dans l’ascenseur, attention.

2019 : LTM's Magnificent Seven
Charles :
Je n'ai pas parlé du légendaire LTM Fest, où se sont succédés 21 lives en 2 jours, à l'époque bénie où l'on arrivait à dormir sur place. La meilleure et la plus douce colonie de vacances de ma vie, et sûrement l'un des fests' les plus intenses que j'ai pu organiser. Je n'ai pas non plus parlé d'un passage à We Love Green qui a laissé des balafres à notre cabane. Et de tant d'autres. Mais il y a une raison à ça : la nostalgie, même si on aime bien faire les beaux avec nos faits d'armes, c'est pas tant notre truc. Je préfère imaginer les souvenirs de demain, de cet anniversaire bien excessif : j'annoncerais quelle pression auront mis les légendes Télédétente 666 en ouverture, l'explosion pour le premier live parisien des Londoniens Coeval, le zbeul pour notre groupe mystère, l'hystérie du set de Balladur en closing du sous-sol et tout le reste d'un programme qui s'annonce mythique. Je raconterais volontiers le plaisir de voir quelques autres membres de la tribu à donf' sur le dancefloor – pit ? C'est jamais clair – tout cuits qu'il seront. Je rigolerais sur vos tronches hallucinées, heureuses et au bout de leur vie sur les coups de 6 heures du mat. Et je teaserais fort sur les prochaines sorties qui nous attendent : le planning est blindé de trucs merveilleux, on a hâte de les partager.
Thomas : What Charlie said. J’ai grand hâte de voir les Coeval faire leur entrée sur scène de ce côté-ci de la manche et de voir comment les gens répondront au set immersif de Teknomom. J’espère terminer cette sauterie debout, dignement (il en faut au moins un). Après, bon, les annivs' généralement… ça dérape.  

++ Le 16 février, le Turc Mécanique fêtera son anniversaire à La Station.