Bonjour Benjamin, qui es-tu ?
Benjamin Legrain : Bonjour. Je m’appelle Benjamin Legrain, je suis artiste, et je crée des oeuvres inspirées des enseignes de freak shows. Le but, c'est de rendre la nuit plus magique avec des grandes pièces en bois colorées et rétro-éclairées, souvent barrées de messages décalés : "Magic", "Toujours plus", ou "Forêt stellaire"...

Quel option faut-il faire au bac pour devenir créateur de décors de soirées ?
J'ai un parcours atypique. J'ai commencé l’art par le graff entre Grasse, Nice et Cannes : je me suis découvert une passion pour le lettrage qui ne m’a jamais quittée. Comme je n’aimais pas beaucoup l’école, mon père, qui était ébéniste, m'a poussé à faire un apprentissage de la charpente chez les Compagnons du Devoir. Mais après trois ans, on m'a dit que je n'avais pas "l'esprit compagnonnique".

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C'est-à-dire ?
Le graff, c'était un truc de la cité pour eux, ça ne leur plaisait pas du tout. À ce moment-là, je me suis rendu compte que ce qui m'intéressait vraiment, c'était l'aspect artistique : créer des formes à partir de zéro. Je me suis installé à Paris et j’ai intégré un lycée professionnel pour démarrer une formation d’ébénisterie afin d’obtenir le bac. C'est lors d'un stage en marqueterie que j'ai appris à travailler le bois avec une scie à chantourner, l'outil que j'utilise aujourd'hui pour découper les lettres de mes enseignes. Ensuite, j’ai intégré une école d’Art appliqué.

Quels étaient tes hobbies parascolaires ? Le clubbing ?
En parallèle, les soirées ont commencé à prendre de plus en plus de place dans ma vie. J'aimais bien l'univers de la nuit, mais il y a un truc que je trouvais bizarre : à l'époque, (presque) personne ne se parlait en soirée. En 2005, j’ai eu l’idée du faire du body painting en boîte. J’ai commencé à peinturlurer les gens avec des poscas. Ça a pris tout de suite : les gens se parlaient enfin, ils dépassaient leurs inhibitions. C’est comme ça que j’ai commencé à rencontrer des acteurs du monde de la nuit : des orgas, des collectifs, des lieux… En 2009, j’ai fini par montrer un crew de body painting nommé nice2paintyou. Ensuite, je me suis formé au design graphique, et j'ai fait bossé comme DA/graphiste dans des boîtes.

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Tu avais réussi à atteindre le Graal : un boulot stable en France aujourd'hui. Pourquoi est-ce que tu as décidé de lâcher ton job ?
Grâce à la pratique du body painting, j'ai rencontré la communauté française du Burning Man (les French Burners). Burning Man est basé sur dix principes, parmi lesquels "l'expression personnelle radicale". Ca signifie que chacun peut s’exprimer librement, sans être jugé. À ce moment-là, j'ai réalisé qu'une vie plus créative était possible. J'ai aussi regardé des docus des initiatives écologiques et sur la simplicité volontaire (un mode de vie qui consiste à baisser volontairement sa consommation, ndlr), qui m'ont fait réaliser que je pouvais vivre avec moins. 

C'est dans les soirées Burning Man que tu as commencé à fabriquer des décors ? Il y a beaucoup de scénographie dans leurs événements.
Tout à fait. Il y a quelques années, les French Burners m'ont proposé de gérer un corner à la Machine du Moulin Rouge pour la Burning Night, leur grande soirée annuelle. On a fédéré une équipe avec des potes : on a fait des décors, de la scéno, des costumes... Il y a eu une super cohésion de groupe. Sur la lancée, on a décidé d'organiser une nouvelle teuf. On a trouvé un thème : "Funki freak show". C'est là que j'ai eu l'idée de fabriquer une enseigne inspirée de l'art forain avec des planches de récup'. J'ai adoré le faire, et j'ai tout de suite eu des retours très positifs. Le lundi, j'ai été voir mon boss pour lui dire que je plaquais mon job.  

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Fabriquer des enseignes, c'est ton boulot à plein temps aujourd'hui ?
Oui. Je fais ce que j'aime toute la journée, et j'arrive à en vivre convenablement.

Tu n’as pas besoin d’un "happiness manager" alors ?
Franchement, non. Je suis payé pour faire des oeuvres et des teufs, j'adore ma vie. En revanche je pense que je suis un "manager happy". Je suis souvent de bonne humeur, les gens aiment bien travailler avec moi.

Tu continues à organiser des soirées avec des potes ?
Oui, on a un crew qui s'appelle Funki Safari, et on fait des soirées calquées sur les principes de Burning Man, c’est-à-dire que tout ceux qui veulent participer participent. Comme tout le monde est bénévole, on peut faire des fêtes assez grandioses : on met tout le budget qu’on a dans la déco, dans la scéno, etc. On en fait qu’une seule soirée par an parce que c’est beaucoup d’investissement : on met trois mois à la préparer. À chaque fois, on choisit un thème différent : il y a eu la Funki Galactic, la Funki des Abysses, la Funki de la Muerte... Pour ces soirées, je construis des décors originaux. Le reste de l'année, je loue mes pièces à des acteurs de la nuit. Il m'arrive aussi de faire des oeuvres sur mesure pour des clients. Là, je fabrique une enseigne pour le collectif Camion Bazar.

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C'est qui tes amis sur LinkedIn (à part Camion Bazar) ?
Je travaille avec plusieurs collectifs, lieux et festivals : le Cabaret Sauvage, le (pardon), Château Perché, la Wild, MicMac, Sauvage...

Quelles sont les valeurs de ton entreprise : innovation, intégrité, et satisfaction client ?
La convivialité. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de collectifs (comme ceux avec lesquels je bosse) qui proposent des fêtes avec des décos, des scénos, et des performances, comme dans les grands festivals dans le style de Burning Man. Dans le bar de nuit Pardon, on fait une animation tous les jeudis soirs avec les potes de Funki Safari. On a un stand baptisé Baraka où l'on propose aux gens de remporter des défis, de répondre à des petits quizzs, et ce genre de choses. Ça crée du contact entre les gens, et ça rend la fête plus humaine.

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Tu as un rythme de travail tranquille ou tu es au bord du burn-out ?
Je travaille tout le temps : la semaine pour faire les décors, et le week-end pour mettre en place les scénos : entre le montage et le démontage, il m'arrive de commencer à 10h du mat' le samedi et de finir à 10h du mat' le dimanche.

Quand on travaille dans le monde de la fête (avec les afters qui vont avec), on est obligé de croire au travail le dimanche ?
En fait quand tu bosses dans la teuf, le lundi devient ton nouveau dimanche. J'adore le lundi, maintenant.

Last but not least : qu’est-ce que ta petite môman pense de ton boulot ?
Durant les premières années, elle me conseillait de me trouver un "vrai boulot". Mais maintenant qu'elle voit que j'ai des clients et que j'arrive à en vivre, ça va. Bon, elle a toujours du mal à comprendre quand elle m'appelle à midi et que je dors encore. Quand je lui dis que je me suis couché à 8h du matin, elle hallucine.

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++ Suivez Benjamin Legrain sur le site et sur le Facebook de Funki Sign.

Crédit photos : Funki Sign, Félix Lemaître.