Les collègues de Booska-P avaient déjà levé le lièvre en mai dernier mais sans donner la parole à ces ghostwriters d'un nouveau genre. Alors on a scanné les crédits des titres les plus écoutés du moment pour les trouver. Conditions de travail, reconnaissance et processus créatif : Le Motif et Noxious nous ont parlé sans langue de bois.

Yaourt à l'auto-tune

Lorsqu'on joint par téléphone Le Motif, il est en taxi, en route vers le studio, comme chaque jour. Le bruxellois de 21 ans, auteur des toplines de Météore de SCH, Fume à fond de Lorenzo ou Solo de Lacrim s'est délocalisé à Londres depuis 5-6 ans pour "faire des thunes" et enchaîne les projets. S'il est d'abord beatmaker-producteur (Jack Da du Duc de Boulogne, c'est lui), il est devenu un peu par hasard l'un des maestros de la mélodie chantée. "L' attrait d’une topline, c'est de capturer une inspiration, un instantané. C'est une mélodie qui vient naturellement. L'artiste se prend déjà la tête avec le texte, le stress de ce que va penser son public… On lui offre de la spontanéité." nous explique-t-il. "J'ai commencé lorsque je faisais des sons pour ma soeur, Shay. A chaque prod, je proposais une idée de voix. A la base, je ne savais pas chanter, c'est ma soeur qui m'a offert un plug-in d'auto-tune quand j'avais 18 ans. J'ai testé, expérimenté. Quand j'envoie une topline à un artiste, c'est généralement du yaourt, du charabia à partir duquel il pourra bosser. " Pour Noxious, bordelais de 27 ans, derrière la topline de Faya d'Aya Nakamura ou de Débrouillard de Kaaris, le choix a été plus stratégique : "Les beatmakers ont tendance à mettre beaucoup d’instruments pour combler l’absence de voix, c’est surchargé. Quand je me suis rendu compte qu’il était plus facile de vendre ses instrus quand on mettait une voix témoin avec, je suis vraiment devenu topliner. Maintenant, on me demande même de le faire sur des prods qui ne sont pas de moi. Je ne chantais pas à la base, je chantonnais. Je ne vais pas te mentir, l’auto-tune, ça aide, dans le milieu hip-hop, tout le monde l’utilise. Ça peut être du yaourt mais il peut y avoir quelques mots aussi."

Un métier d'avenir 

Mais alors, peut-on vivre uniquement en vendant des mélodies vocales ? Pour Le Motif, c'est sans l'ombre d'un doute : "Totalement. Tu touches des droits d’auteur, c’est comme une composition. Il y a aussi un pourcentage en tant que réalisateur du titre et puis une session de studio avec le statut d'intermittent." Noxious, lui, est un chouïa plus prudent : "Ça peut rapporter, les sommes sont proportionnelles à l’artiste avec lequel tu bosses. C'est plus un complément. En fait, c'est l'un des éléments de la réalisation : on encadre l’artiste pendant l’enregistrement, on l’aiguille, on change la tonalité, on adapte le texte ou on propose une topline." Comme de vrais entrepreneurs, les topliners débutants démarchent par mails ou sur les réseaux sociaux. Une fois que leur légitimité et leur réputation grandissent, ils sont alors sollicités par les artistes. Quid de la concurrence ? "Franchement, au niveau vraiment pro, on doit être quatre ou cinq max pour la France. Moi, j'ai lâché mon boulot après des études de marketing  pour me consacrer au son parce que je connais Heezy Lee. J'ai pu voir sa progression donc j'ai voulu faire de même. J'ai eu des retours rapides, j'ai par exemple placé la topline de Tape dans le mille de L'Algérino et je n'ai jamais eu à regretter mon choix. Je suis signé chez Sony." Mais forcément, d'autres ont senti la ruée vers l'or comme nous le confirme Le Motif : "Avant on était seuls, maintenant il y a plein de semi-amateurs qui tentent leur chance par mail. Ça se démocratise et je pense que ça va s'intensifier." 

Capture d’écran 2019-02-06 à 15.11.15

Street cred et tabou

S'ils sont parties prenantes de la création des hits, pourquoi les topliners croupissent-ils dans un relatif anonymat tandis que leurs "clients" profitent de la fame et des billets violets ? "C'est culturel. Le rappeur ne peut pas montrer qu’on a influencé son texte et son style, ça mettrait en danger son image. Ça froisse des égos..."  regrette Le Motif. Côté Noxious, même son de snare : "Légalement, on est crédités sur les papiers Sacem, les pochettes ou les plateformes de streaming. Par contre sur les réseaux ou dans les interviews, c'est autre chose. Certains osent en parler, mais ils ne diront jamais" topliner" mais "réalisateur". J’ai déjà eu des artistes qui me demandaient d’enlever le tag de leur nom sur mes posts. C’est au topliner de revendiquer sa participation au son. Mais quand ta notoriété dans le milieu augmente, on va plus facilement t’associer au truc. C’est ce qui commence à m’arriver." Un statut ambigu et parfois ingrat puisque si certains artistes réservent des studios et collaborent étroitement avec le topliner sur un titre, d'autres ne prennent même pas la peine d'organiser une rencontre ou d'envoyer des fleurs. Mufles.

Quand le hip-hop imite la variét'

Et si l'une des raisons de cette omerta, c'était que le rap game n'assume pas réellement son virage vers la chanson ? "En France, ça a toujours existé mais pas dans le milieu urbain. Il y a toujours eu des mélodistes qui proposaient leurs services aux autres, comme Jean-Jacques Goldman. Avant, on était dans le boom bap, aujourd’hui, des nouveaux besoins se sont créés." assène Noxious. L'heure de faire son coming-out mélodique est peut-être venu.

++ Photo de bannière : Noxious par Alan Benoit.