Philip, musicologue anglais le jour et accessoirement drag queen internationale une nuit par mois, nous envoyait un message d'invitation bien senti pour sa nouvelle performance en tant que Frau Dr. Kennedy Garnicht, vieille prof de musique en bas résille et perruque rose qui pouvait interpréter au xylophone une chanson composée de citations recueillies sur Grindr. « Salut les copines. Trump continue à diriger un gouvernement à l'arrêt, le Royaume-Uni se détache de l'Europe en sombrant dans la mer, et en Allemagne, la droite s'en prend encore à tout ce qui ressemble à un être humain. Mais pour nous, à Berlin, le plus gros problème auquel nous avons à faire face est de savoir quoi faire pendant les heures chiantes qui séparent le dîner de la sortie en club. »

Franchement, personne n'a envie d'être à la place d'un Anglais ces jours-ci, d'autant plus si celui-ci a migré dans un autre État de l'UE. La dernière fois que je suis allée au Royaume de Sa Majesté, c'était en pleine campagne du Brexit, et c'était hallucinant — comme si la planète avait cessé d'exister au-delà de leurs côtes, qui ne correspondaient alors plus qu'à des points d'arrivée pour dangereux migrants. Ils reprenaient depuis peu à peu conscience du monde qui les entourait comme après une gueule de bois causée par cette foutue bouteille de rhum, bien tentante la veille alors qu'on avait quelques verres dans le nez, quand bien même tout son flacon, avec écrit BREXIT en lettres capitales sur l'étiquette, criait à l'alcool qui rend aveugle.

Gareth en subissait les frais, alors qu'en excursion sur une application de drague, il cherchait juste une bite et tombait finalement sur un trou du cul qui lui sortait des phrases du genre « I have no interest in Brexit refugees anyway » ou « I can't wait for the biblical consequences of Brexit to happen to you ». Désormais, on demande des comptes aux autres sans même avoir de devis. Peu importe, tout le monde doit payer, surtout pour les autres ; jolie révision de l'éthique protestante et de l'esprit du capitalisme.

Et dire qu'il y a 20 ans, tout le monde ne jurait, avec outrecuidance, que par l'outre-Manche, à commencer par Étienne Daho. C'est bon, à force de nous l'avoir martelé, on avait compris qu'il l'avait enregistré et trouvé à Londres son Eden, album late nineties qui tentait d'en donner une cartographie sonore, à grands renforts de trip-hop. Ce soir, Daho terminait son Blitztour dans l'atmosphère intimiste de la Festsaal Kreuzberg. Toute la mafia vinaigrette-beaujolais-camembert était là. Zazie de Paris, consul honoraire de toutes les migrantes de France et star locale jalousement protégée, présidait dans les gradins, arborant un béret de circonstance.

C'était un peu la grosse suprise-party de l'OFAJ, l'Office Franco-Allemand pour les Jeunes déjà vieux. De fait, les seules personnes de moins de 35 ans présentes travaillaient derrière le bar, au vestiaire ou avec une guitare à côté d'Étienne Daho. On ricane mais Daho, c'est l'un de nos doudous pop les plus précieux. Ils ne sont pas beaucoup qui, la soixantaine passée, comme lui ou Jean-Paul Gaultier, ont l'âge de nos parents alors qu'on en ferait plutôt des grands frères ou des grandes soeurs. Pas si facile de rester jeune sur le Vieux Continent, qui n'a jamais été aussi croulant. D'ailleurs, il est l'heure de prendre une tisane et d'aller se coucher, demain j'ai rendez-vous chez le rhumatologue pour mon arthrose.