Ce soir-là, au cinéma Beau Regard, dans le VIème arrondissement de Paris, l'endogamie saturait l'air de la pièce, comme une tenace odeur de pet. Conditionné par mon habitus de classe moyenne, j'étais naïvement arrivé à l'heure, et donc le premier. Du fond de la salle, j'observais attentivement l'arrivée au compte-gouttes des VIP invités à la projection d'Alien Crystal Palace, qu'on m'avait vendu comme le futur nanar culte à voir absolument avant tout le monde. "Une bouffée d'air" d'après Transfuge, "une aventure extravagante" dixit les Inrocks, "le film le plus psychédélique de ce nouveau millénaire" pour Technikart...

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D'abord ce fut le défilé des vieilles pies excentriques. Avec leurs inquiétants lifting des années 90, on aurait dit des victimes du gaz hilarant du Joker ou des mauvais cosplays de Catherine Deneuve. Puis ce fut le tour des échappés de la galaxie Télé 7 jours : Christophe Beaugrand, Mareva Galanter, Joyce Jonathan... Je sais pas vous, mais moi je croyais que ce genre de gens vivaient tous dans des cabines cryogéniques dans les studios de Boulogne-Billancourt ou dans des Point Soleil, alors ça m'a fait un petit frisson au niveau du sif de me rendre compte que je partageais vraiment la même planète avec la Joan Baez de Levallois-Perret. Vint alors le premier cercle, les élus, ceux qui ont l'insigne honneur de partager l'oxygène d'Arielle Dombasle au jour le jour, quand elle n'est pas occupée à le souffler dans les naseaux crispés de BHL : Vincent Daré et toute la clique, des petites personnes qui pensent appartenir à la race des dandys mais ressemblent plutôt à une réunion du Lions Club de Cannes ou du fan club de Thierry Mariani.

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Comme à chaque fois que je me suis trouvé à proximité d'individus qui portent des blazers, je commençais à gentiment scarifier mon avant-bras. Au fur et à mesure que je grattais l'épiderme, je retrouvais une sensation étrange que j'avais connue en arrivant à Paris il y a 10 piges, comme lorsque le vigile de Colette m'avait refusé l'entrée sous prétexte que ma parka de l'armée et mon pull troué à la boulette de marocain "c'était pas possible". Y a un mec, Karl (pas l'amoureux des migrants qui dispersait son mépris à petits coups d'éventail mais l'autre, le co-auteur du Manifeste), qui a mis un nom là-dessus : la conscience de classe. Endormie par l'alcool et la précarité, elle me revenait en pleine gueule comme une blague non-inclusive sur Twitter.

Capture d’écran 2019-02-21 à 10.54.09J'étais en train de chercher un moyen de faire un don à L'Huma sur mon téléphone lorsqu'un fameux éditocrate de droite passa saluer un croulant accompagné d'une femme bien plus jeune que lui, une rangée devant moi.  "Non mais les gilets jaunes, ils sont aux abois. Ils sont sales ! Ils m'ont arrêté une fois en voiture, ils m'avaient pas reconnu, leurs gilets étaient plein de tâches. " Il gonfla le goitre, sûr de son effet sur son public, gargarisé par l'exotisme de la pauvreté : "Ce qui les rend furieux, faut les comprendre, c'est le secret de Polichinelle, c'est que les Fatimah gagnent plus qu'eux." A ce moment précis, le bruit du grincement de mes dents atteignit les 120 décibels. Non loin, Julie Depardieu et Philippe Katerine, qui avait opté pour le style Che Guevara, se faufilaient pour s'installer et j'espérais de tout mon coeur qu'ils ne seraient jamais contaminés par ces gens. 

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Enfin, l'équipe du film arriva sur scène. Une grosse huile de chez Orange prit le micro pour présenter le bouzin : "Quand ils sont venus me voir, je leur ai demandé un scénario. Puis, j'ai compris que ce n'était pas la bonne question. Ce qui est merveilleux chez Arielle, c'est qu'elle a la volonté de déplacer des montagnes." Tout cela n'augurait rien de bon et les 97 minutes suivantes me donnèrent raison. Alien Crystal Palace, c'est une pub Cacharel tournée par Marc Dorcel, un cauchemar de bourgeoise sous codéine, une sitcom AB productions qui se prend pour un film de Dario Argento. Passons le côté télé-réalité sur l'alcoolisme de Nicolas Ker, incapable d'aligner une phrase. Passons les apparitions grotesques de Jean-Pierre Léaud, toujours entouré de deux paires de seins. Passons l'usage d'un Egyptien handicapé en fauteuil roulant comme élément horrifique. Passons, ne tirons pas sur le corbillard.

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Ce qui me remuait vachement les gonades, c'était que des dominants puissent tourner un film de potes imbitable, le faire projeter en salle et s'en tirer en toute impunité dans la presse. Ce qui me chiffonnait, c'est que face à la médiocrité de leur étron fumant le silence se fasse, alors que des films honnêtes se font décapiter chaque jour par la critique. Ce qui me foutait en boule, c'était qu'Alien Crystal Palace revendique le statut de nanar alors qu'il revient de droit à des films sincères et fauchés, que des initiés se partagent amoureusement pendant de longues années, loin du regard de la hype. Ce qui finissait de me révulser, c'était le subtexte. Les personnages de Dombasle et Ker, qui ne sont ni plus ni moins que des versions à peine déguisées d'eux-mêmes, sont décrits comme des élus, à la destinée exceptionnelle. Alien Crystal Palace est tellement égocentrique qu'on dirait un peu Kim Kardashian qui essaierait maladroitement de filmer son trou du cul avec son smartphone. Tout excuser à Arielle Dombasle parce qu'elle a un côté évanescente, je mange des yaourts au bifidus actif nue dans mon jardin, non merci. N'est pas Brigitte Fontaine qui veut. 

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Vous comprendrez que je n'eus pas le courage de poursuivre en allant à l'after au Silencio. Le seul truc cool fut ces quelques marches partagées avec Fanny Ardant (quelqu'un pourrait fabriquer un gel douche à partir de la voix de cette personne, svp ?) avant qu'elle se fasse alpaguer par les photographes de Pure People. Trois jours plus tard, votre serviteur hurlait sa rage du système capitaliste devant Bercy et pétait des abribus à coup de tête. Merci Arielle pour cet électrochoc. 

(Si vous voulez des images de tout ce gratin de navets, c'est ici)