Est-ce que vous avez davantage appris sur votre sœur ou sur l'icône des années 80 en faisant ce livre ?
Émeraude Nicolas : J'ai mieux saisi l'ampleur de l'influence qu'elle a pu avoir et de la trace qu'elle a laissée, son côté iconique que j'entendais avant de faire le livre et que je pesais en le faisant. Elle a vraiment marqué les gens. Je le réalise encore davantage aujourd'hui avec les articles qui ont été écrits après la parution et les messages que je reçois de gens via instagram ou Facebook. Je suis toujours surprise, ça ne s'arrête jamais, c'est plus que ce que j'imaginais.

Quel est votre rapport avec son film culte Les Nuits de la pleine lune ?
J'avais douze ans à l'époque, je l'avais vu en salle avec ma mère et j'étais très choquée de voir ma sœur les seins à l'air dans une salle de cinéma avec des gens. J'avais envie que tout le monde ferme les yeux. Je n'ai vu que ma sœur et rien compris au film. Pour le livre, je l'ai revu - parce que dans la famille, on ne regarde pas trop les films de Pascale, ce n'est pas facile. Je l'ai revu mais en cherchant encore ma sœur dedans, et c'est compliqué pour moi de faire la part des choses entre la sœur et l'actrice.Pascale-Ogier-et-Fabrice-Luchini_width1024Le personnage du film de Rohmer s'est mélangé avec celui de Pascale Ogier, alors qu'elle avait d'autres facettes, comme celle du film de Rivette, Le Pont du Nord, où elle interprète une «voyelle» comme féminin de voyou, et dont elle a co-signé le scénario...
C'est Rohmer qui disait qu'elle était vraiment elle-même dans ce film, mais aussi dans le Rivette. Si l'on se dit qu'elle a mis énormément d'elle dans ces deux rôles et dans ces deux films, on s'approche de la personne, mais en même temps avec ses parts d'ombre et de mystère qui sont très importantes et que j'ai toujours voulu garder et dans le livre et dans les interviews. On ne fait pas une enquête, on veut laisser le flou, quelque chose d'évanescent autour d'elle.

Qu'est-ce que vous ne vouliez pas garder ?
Dès que ce sont des questions trop personnelles, sur ses histoires d'amour ou sur les circonstances de sa mort. Déjà, même pour moi, je n'ai pas envie de chercher. Ce serait comme lui manquer de respect d'aller fouiller là. Dans le livre, je ne cloisonne pas les choses. Je ne mets pas «de telle date à telle date, elle était avec telle personne», parce qu'elle-même avait ce flou et je voulais le respecter.

Comment avez-vous réuni tous ces documents ?
Au tout début, quand j'ai eu l'idée de ce livre, j'avais des documents chez moi et j'ai vraiment commencé sans plan. Je voulais voir ce que ça pouvait donner avec ce que j'avais. Comme je suis graphiste, j'ai ce qu'il faut pour faire la mise en page, j'ai pu faire de beaux scans des photos que je possédais. J'avais aussi des objets, des coupures de presse, et je me disais que je pouvais peut-être les intégrer. Ça a été un travail pendant 6 mois, enfermée. Ensuite, grâce à Bulle, j'ai rencontré des gens qui me disaient «Ah mais moi, j'ai des polas», «moi, j'ai ces photos». En creusant, tu te rends compte qu'elle a fait un petit court-métrage par ci, tu trouves une vieille photocopie dans une enveloppe d'une coupure, sans date ni rien. J'avais l'impression d'être un détective privé, c'était très amusant. Bulle commençait à m'amener des cartons, il y en avait chez elle dans leur maison de campagne. Elle m'amenait les choses au compte-goutte parce que tout n'était pas réuni au même endroit. Ça s'est diffusé sur 8 ans, parce que même trois semaines avant d'imprimer, Bulle m'a apporté une photo de Dominique Issermann avec elle et Pascale, symétriques dans un canapé, et je me dis que ça ne peut pas ne pas être dans le livre. Parfois, quelqu'un me donnait une photo qui allait avec une autre que j'avais trouvée 4 ans auparavant, alors je les mettais ensemble, comme un puzzle.1172860-jpg_pascale-ogierjpg (1)On voit davantage dans le livre ressortir son côté blouson de cuir, les nunchakus, des choses qui collaient moins avec l'image que le film de Rohmer avait fabriqué d'elle.
Ça, c'est plutôt le côté Rivette. Et en même temps, tu vois sur la photo d'après qu'elle est en petite robe années 50 très mignonne, un peu ballerine. C'est ça que je trouve épatant. Elle était complètement polymorphe. Elle avait sa choucroute sur la fin. Ou juste les cheveux tirés comme dans le Rivette avec son blouson en cuir et le sweat-shirt, et puis trois jours après, elle est en robe à fleurs, mais sans côté cucul, très vintage. Tout le monde ne peut pas porter ce genre de petite robe avec de gros coquelicots. Elle piochait dans les robes de Bulle, ou celles de notre grand-mère, elle arrivait à se les réapproprier. Violetta Sanchez explique dans le livre qu'elles allaient vachement aux puces.

Dans un texte reproduit dans le livre, Philippe Azoury rappelle que dans les années 80, les filles des Bains et du Palace fantasmaient à mort sur les années 50.
Je regardais des films des années 30 récemment, et les filles avaient déjà des choucroutes - pas rock, parce que c'est les années 30, mais elles ont des épaulettes et on dirait presque les années 80. Taille serrée, limite Mugler. Quand on regarde les photos de groupe, je peux voir par exemple ma mère trop lookée 80's ; la coupe en brosse, le rouge à lèvre, ça ne marche plus, ça reste coincé, et il y a Pascale à côté, qui est dans son temps mais qui fonctionnerait aussi aujourd'hui. Elle avait cette sorte de magie. En faisant le livre, j'ai essayé de comprendre et ça reste un mystère.

Elle fait partie de cette catégorie de filles, des Parisiennes, qui apparaissent chaque décennie et ont ce don inné de l'élégance, qui ont une grâce et qui racontent leur époque.
Comme disait Renato Berta, c'est dingue d'avoir pu marquer autant mais sans les réseaux sociaux et en un temps très court.

Quel était le rapport que vous aviez avec elle ?
Avec 14 ans d'écart, c'était compliqué. Ma mère me dit qu'elle avait beaucoup d'affection, j'étais sa petite sœur qu'elle gâtait, et moi de mon côté, c'était la grande personne, j'étais impressionnée par son côté grande sœur. Quand j'avais 12 ans, elle en avait 24 et elle était déjà dans ses tournages, dans ses interviews. Quand elle était là, je la regardais comme un film, et maintenant, quand je vois ses films, je vois ma sœur. C'était une vie toujours excitante, elle revenait de New-York et parlait de gens que je ne connaissais pas, les amis de Bulle ou du théâtre. Elle avait des histoires de cœur compliquées qui se superposaient. Mes cousins me disent qu'elle aimait romancer sa vie, aussi. Elle était l'inverse du plan-plan, il fallait que tout soit magique. Elle arrivait et repartait comme un tourbillon.Le Pont du NordElle était un modèle pour vous à l'époque ?
Non, et c'est même quelque chose que j'évite. Bulle m'a donné des habits à elle mais je suis incapable de les mettre. J'ai ce manque de l'avoir connue trop petite parce qu'aujourd'hui, j'aimerais discuter de mode et de cinéma avec elle. Mes cousins, qui ont plus profité d'elle, m'en parlent souvent. Elle était vraiment en avance sur son temps. C'est pour ça que ça me manque, de ne pas l'avoir comme un guide, un peu comme une étoile. J'avais pensé appeler le livre
Étoile filante ou Étoile montante, parce qu'elle était en pleine ascension.

Il y a un texte très court mais très beau de Jim Jarmusch dans le livre.
J'ai failli le rencontrer parce que j'allais souvent à New-York pour faire des photos, mais ça ne c'est pas fait. Il m'a envoyé ce courrier très pudique. Mais ça allait avec mon projet ; tu me donnes du flou, je le prends. Quelqu'un m'avait proposé de voir le dossier médico-légal qu'il avait à disposition mais j'ai refusé. J'en n'avais pas besoin.


Il y a aussi les drogues...
J'ai posé des questions et eu plein de réponses différentes. Je me suis dit que c'était la fête, c'était les années 80. Quand on emploie le terme «overdose», je suis toujours choquée parce qu'il y a quelque chose de toxico dedans, on a l'impression que la personne a fini dans des toilettes avec une seringue dans le bras, et je ne supporte pas car je sais que ça n'a jamais été ça. Il y a eu des phases... Tout le monde a un regard différent sur la question.

Vous avez vécu avec elle le moment de la consécration, du Prix à Venise, de la sortie du film ?
On l'a vue cinq jours avant sa mort. Elle revenait de Venise, mais elle était maigre, creusée - je me demande comment on ne l'a pas forcée à faire un break. On peut voir sur les photos qu'elle en faisait trop. Mais elle avait envie de profiter de tout. Elle fait partie de ces gens si denses qu'ils ont du mal à s'étaler dans le temps. Dans un corps si frêle, une telle boule d'énergie, ça ne peut pas tenir longtemps.

Le livre dépasse justement cette image, qui n'a longtemps été partagée que par les cinéphiles ; il raconte aussi une époque...
À un moment donné, j'ai désespéré parce que je ne trouvais pas le financement pour me faire éditer ; je n'avais pas d'éditeur, mais je me suis dit que j'avais au moins fait le livre pour moi, pour capter le phénomène. Et puis pour la famille. Mais j'étais tellement triste pour les photos de plateau de Caroline Champetier, les notes de Pascale pour le Rivette, les photos de tournage de Rohmer, les gens qui ont pris le temps que je les interviewe, Jarmusch qui a fait sa lettre, Jean-Jacques Schuhl, Olivier Assayas... J'avais envie de les partager avec des cinéphiles. Mais ça s'est fait, finalement, avec l'aide de Dominique Païni et Pierre Bergé.ogierQu'en a pensé Bulle Ogier ?
Bulle, comme sa mère et comme Pascale, est très mystérieuse. Elle m'a toujours dit «C'est ton livre» et ne s'est jamais opposée à rien ; au contraire, elle a toujours voulu m'aider. Et ça lui a fait plaisir que ça reste dans la famille, du coup elle me faisait une confiance énorme. Ce livre nous a beaucoup rapprochées. On l’a fait plus dans la joie que dans le pathos.

Elle n'en a jamais vraiment guéri ?
C'est sûr. Je pense que chaque matin, elle se réveille et elle réalise qu'elle n'est plus là, mais comme toutes les mères. Elles avaient une complicité de presque sœurs. Elles ne se ressemblaient pas physiquement mais elles étaient les mêmes dans leur côté évanescent et lunaire.

Vous avez un regret ?
Il y a un mystère, c'est Luchini que je n'ai pas réussi à avoir. J'ai essayé les SMS, puis les lettres manuscrites, je suis allée le voir au théâtre... Je ne voulais pas le harceler, mais une fois par an, je revenais vers lui. Et rien. Je me suis demandée s'il avait été amoureux d'elle. Quand on le regarde dans Les Nuits de la pleine lune, il est hypnotisé par elle. Elle aimantait tout le monde.

++ Pascale Ogier. Ma sœur, d'Émeraude Nicolas (Filigranes Éditions, 352 pages).
++ Le Forum des images organise le 2 février un hommage à Pascale Ogier, comprenant une conférence par Philippe Azoury.