Bérengère Viennot est traductrice pour la presse. Courrier International, Slate, BuzzFeed... Les mots sont plus que son gagne-pain. Ils habillent sa vie. Ils sont son quotidien. Et depuis le 8 novembre 2016, ils la font souffrir. Depuis qu'un homme submerge le monde de ses tweets, de ses invectives, de ses discours, de son arrogance (Trump a envisagé de prêter serment sur The art of the deal, son livre, lors de son investiture), le tout avec le vocabulaire d'un enfant de cours élémentaire. Bérengère Viennot en a donc eu assez. Le langage n'est pas anodin. Il dit tout de nous, de notre rapport au monde. Lacan l'aura assez martelé. Alors, il suffit de se plonger dans cette somme infinie que nous offre le grand Donald. Quelle chance d'avoir un Président qui ne réfléchit jamais deux fois (une fois ?) avant de parler ou de tweeter : tout est là. Brut. Directement sorti de l'inconscient. #nofilter.

Premier constat, mais malheureusement presque une porte ouverte enfoncée : le président de la première puissance mondiale est un con. «La Belgique est une très belle ville», lâche-t-il en meeting à Atlanta. Un con doté d'une arrogance sans borne. Quand un désert habite votre esprit, difficile d'imaginer une oasis dans celui des autres. Ce passage édifiant de l'auteur : «"Abraham Lincoln... la plupart des gens ne savent pas qu'il était républicain... est-ce que quelqu'un sait ça ici ?", a-t-il lancé lors d'un dîner de levée de fonds en mars 2017. Dans la mesure où il se tenait devant un parterre... de républicains, qui parfois aiment à se donner le surnom de "parti de Lincoln", oui, on peut penser qu'ils étaient au courant.»

Allez, citons tout de suite Camus, comme ça ce sera fait. Oui, «mal nommer les choses, c'est ajouter du malheur au monde». Mais c'est surtout maltraiter le monde, parce que mal le comprendre. Mal comprendre le monde, un détail quand on est Président des États-Unis. Encore que l'homme pourrait être bien entouré. Bien conseillé. Mais comme il refuse l'avis des experts... «Je me parle d'abord à moi-même, avant tout, parce que j'ai un très bon cerveau et j'ai dit plein de choses.» Ou «il a été prouvé plusieurs fois à maintes reprises que le réchauffement climatique était un bobard». Ou, parlant de l'ouragan Florence, «l'un des plus mouillés qu'on ait jamais vus, d'un point de vue aquatique».

unnamed (2) (1)Trump maltraite les mots et donc ce qu'ils nomment par là-même. Les femmes, les étrangers, les démocrates, les scientifiques, les journalistes... Avec une économie de vocabulaire et d'effort qui ajoute à son mépris, l'homme dénigre. Il est le petit costaud de la cour d'école qui maltraite le premier de la classe. Sauf qu'avec Trump, on se sent tous premiers de la classe.

C'est cette fameuse situation, où l'on essuie une insulte en silence. Parce que le silence bloque l'escalade de la violence. Mais l'intelligence n'empêche pas la frustration de ne pas avoir collé son poing dans la figure du malotru. C'est dans cette frustration que les trois-quarts de la population mondiale vit depuis trois ans. La frustration de ne pas pouvoir coller son poing au milieu de ce visage orangé dont ne sort que des insultes qui n'ont même pas la décence de se parer d'esprit.

Le passage
C'est un document vidéo qui m'a mis la puce à l'oreille. Il s'agit d'une déposition filmée en juin 2016, au sujet d'un bail, objet de litige avec son locataire. La personne qui conduit l'entretien, qu'on imagine être l'avocate de la partie adverse, lui demande combien de baux comme celui qu'il a sous les yeux il a lus pendant sa carrière.

- Signés ou lus ?, demande Trump.
- Lus, réplique la femme.
- Pas beaucoup. J'en ai signé des centaines.

Il explique alors qu'il se fie à d'autres personnes, à des employés ou à ses enfants, pour cela. Lui, il signe en toute confiance. Bon. Que celui qui n'a jamais signé un contrat téléphonique sans le lire de A à Z lui jette le premier stylo. La juriste lui demande s'il a lu le passage sur les dommages et intérêts. Il dit que non. Elle lui demande s'il pourrait lire ce passage et leur dire ce qu'il comprend.

- Vous voulez que je lise ?, demande Trump. C'est long. C'est très long.
- C'est très long, concède la femme en face de lui.
À ce moment-là, Trump soulève la feuille, tourne la page et déclare :
- Je n'ai pas mes lunettes. Ça me porte préju... Je n'ai pas apporté mes lunettes. C'est écrit tellement petit.

Il dit ensuite : «Je peux me rendre compte en gros de quoi il s'agit, vous voulez que j'essaie ?», et quand la femme lui propose de lui fournir une copie du document avec une plus grande police d'écriture, puisqu'il n'a pas pris ses lunette, il préfère se lancer : «Je vais le faire».

Il lit quelques instants en silence, puis tente de résumer les paragraphes en se basant de toute évidence sur quelques mots qu'il a repérés. «C'est une clause complexe, mais elle est assez standard.»

Incipit
Pour les millions d'Américains qui, avant novembre 2016, n'avaient pas cru un seul instant qu'un milliardaire narcissique, sexiste, raciste et inculte pourrait accéder au pouvoir suprême et occuper le même siège que George Washington, Abraham Lincoln ou Théodore Roosevelt, c'est la plus longue gueule de bois de l'Histoire de l'humanité.

Excipit et explicit
Et puis, il faut écouter Donald Trump parce qu'il est contagieux : au Brésil, en Hongrie, en Turquie, en Italie, en Autriche et ailleurs, la violence des mots et des actes s'intensifie. Dans ces pays, qui se croient à l'abri grâce aux leçons de l'Histoire, de plus en plus de citoyens tendent l'oreille vers l'Amérique et écoutent, eux, la langue de Trump.

Vous avez aimé, vous aimerez...
Le feu et la fureur de Michael Wolff, Le Dictateur de Charlie Chaplin, lire le dictionnaire, Idiocracy de Mike Judge, Le Monde Diplomatique et tous les livres d'Ignacio Ramonet, les discours de Hugo ou Lamartine à l'Assemblée, revoir le repas des correspondants d'Obama, s'endormir devant de vieux Apostrophes.

++ La Langue de Trump, de Bérengère Viennot, éd. Les Arènes, 153 p., 14,90 €