Les prémices

Stéphane Soo Mongo (interprète de Stéphane) : Avec Julien Courbey et Djamel Bensalah, on s’est connus sur le tournage d’un épisode de Navarro en 1993. On jouait les petites racailles, on avait 16 ans et, quelques mois plus tard, Djamel m’a rappelé pour tourner dans son premier court-métrage, Silence, on existe. Lorànt Deutsch était là aussi : ça racontait le destin de trois potes qui finissent par se retrouver dix ans plus tard, un peu comme dans la chanson de Patrick Bruel.
Lorànt Deutsch (interprète de Christophe) : Djamel Bensalah, c’est mon plus vieil ami dans le métier. À 15 ans, on s’est rencontrés sur L’Eau froide de Louis Assayas, où nous sommes tous tous les deux tombés malades après quelques jours de tournage… Il était jeune, mais il voulait déjà faire des films, capter son environnement immédiat – on parle quand même d’un mec tellement déterminé qu’il a réussi à choper la raquette de Mat Wilander à Roland Garros alors que ce dernier venait de perdre.
Julien Courbey (interprète de Mike) : Contrairement à Lorànt, qui avait bossé sur tous les courts-métrages de Djamel Bensalah, je n’ai participé qu’à Y’a du foutage dans l’air en 1996. Le projet avait bien fonctionné, il avait même remporté le Grand Prix d’un festival à Clermont-Ferrand. Ça a posé les bases du Ciel, les oiseaux et…ta mère ! La première scène du long-métrage, celle où l'on réalise le film qui va nous permettre de partir en vacances à Biarritz, est d’ailleurs extraite de ce court-métrage.

Nicolas Vannier (producteur du film) : En réalité, tout s’est construit autour de la société de production de mon père et moi, Orly Films. Les producteurs d’Extravaganza, qui avaient aidé à finaliser le court-métrage Y’a du foutage dans l’air, nous ont contacté pile au moment où mon père venait de découvrir Jamel Debbouze sur le plateau de Nulle Part Ailleurs. On a vite été impressionnés par le bonhomme. Dans la foulée, Jamel, Djamel Bensalah et Lorànt Deutsch sont venus dans nos bureaux, avenue George V à Paris. Et, il faut le dire, on a tout de suite été convaincus par leur discours sur la banlieue. Ils nous disaient qu’ils en avaient marre de ces cités mal représentées au cinéma, qu’il fallait en donner une image positive, que les jeunes de ces quartiers avaient les mêmes préoccupations que ceux de Neuilly ou d'autres coins aisés : partir en vacances, draguer les filles, etc.
Olivia Bonamy (interprète de Lydie) : Les garçons étaient déjà présents sur le court-métrage, donc ils n’ont pas passé de casting. Quant à moi, tout s’est fait un peu par hasard. Une actrice avait déjà été castée, mais il y a eu un problème. J’ai donc passé un essai un peu à l’arrache dans les bureaux de la production aux côtés de cette bande de petits marlous qui se connaissaient déjà très bien. J’ai été prise et, quelques jours après, on partait à Biarritz pour un mois et demi de tournage.9252_backdrop_scale_1280xautoLe tournage

Nicolas Vannier : On n’avait pas un gros budget (13 millions de francs, environ), alors il fallait être un peu roublard. Par exemple, on savait que Djamel Bensalah faisait beaucoup de prises ; on a donc décidé de tourner en 16mm plutôt qu’en 35, afin de faire des économies... Pareil pour la scène de la plage : on l’a tournée un samedi parce qu’on n’avait pas les moyens de payer d’autres figurants et que c’était l’occasion pour nous de pouvoir profiter de la présence des touristes venus en nombre.
Lorànt Deutsch : L’équipe technique a été surprise de tomber face à des acteurs aussi peu professionnels. On était jeunes, on voulait simplement profiter de l’arrière-saison à Biarritz. C’était déjà le cas à l’époque du court-métrage lorsqu’il a été présenté à Cannes. Djamel nous avait emmenés avec lui, il avait réservé un deux-pièces pour dix personnes et on dormait à neuf dans une seule pièce afin de le laisser se reposer. Lui devait démarcher des producteurs, répondre à des médias, pendant que nous, on profitait de Cannes et de ses entrées dans les différentes soirées de la ville.
Julien Courbey : On va dire qu’on a foutu un gentil bordel chez les Basques. C’était une première pour tout le monde et on l’a vécu comme une grande récréation.

Stéphane Soo Mongo : Le film était très écrit, et Gilles Laurent et Djamel Bensalah, les scénaristes, tenaient particulièrement à leur scénario. Mais il y avait aussi beaucoup d’improvisations, notamment de la part de Jamel.
Lorànt Deutsch : Un jour, Jamel a même arrêté une prise pour aller profiter d’une grosse vague qui arrivait. Ce n’était rien de méchant, mais, mine de rien, ça faisait facilement perdre une heure à tout le monde. De toute façon, on prenait facilement du retard. Pour nous, c’était des vacances prolongées. Heureusement que les frères de Jamel, qui étaient là pour le cadrer, et Nicolas Vannier, servaient de garde-fous.
Olivia Bonamy : Julien, Jamel ou Lorànt ne sont pas des acteurs qu’il faut trop cadrer. Ils peuvent toujours amener un peu de leur folie à leurs personnages. Djamel Bensalah le savait et laissait un peu de place aux improvisations.
Julien Courbey : Au final, seule la scène où je balance la caméra sur Lorànt à la fin du film était réellement improvisée. Pour le reste, on s’est contentés d’amener notre gouaille.

Jamel Debbouze fait son cinéma

Olivia Bonamy : Quand on a tourné le film, Jamel n’était pas encore très connu. Il avait commencé ses séquences dans Nulle Part Ailleurs et préparait son one-man show. En revanche, le film a mis un peu de temps à sortir, ce qui nous a permis de profiter de son succès. À l’époque, il avait déjà une idée précise de là où il voulait aller. Il avait beaucoup de maturité et une faculté à faire rire.
Lorànt Deutsch : C’est clair que Le ciel… a précipité le succès de Jamel. À la base, c’est pourtant Djamel Bensalah qui devait interpréter le rôle de Youssef. Malheureusement pour lui, c’est un très mauvais comédien. Et il a fini par en prendre conscience. On est donc allés voir le spectacle de Jamel, C’est tout neuf (ça sort de l’œuf), et on a vite compris que c’était le mec sur qui il fallait tout miser. Il a porté le film et a été capable de nous emmener très loin. Il a un sens de la comédie décapant, totalement neuf. Et, surtout, il est capable de faire rire avec des gimmicks ou des expressions quand les mots ne suffisent plus.

Nicolas Vannier : C’est évident que l’on a misé la promotion du film sur l’image de Jamel. Pendant le tournage, la série H se mettait en place et l'on commençait à lui proposer d’autres rôles, pas forcément comiques – à l’image de Zonzon, qu’il a tourné dans la foulée mais qui est sorti avant Le ciel... On savait qu’il deviendrait une idole, donc on a basé la communication autour de sa présence. Mais pas que non plus : on a également contacté une agence de pub afin de faire du street marketing et de lancer un concours. L’idée, c’était de distribuer des flyers dans les écoles afin d’inciter les élèves à faire la bande-annonce de ce qu’ils pensaient être Le ciel, les oiseaux et…ta mère ! Le gagnant était alors invité sur le plateau de Nulle Part Ailleurs avec Jamel.jamelComédie de banlieue, une première ?

Stéphane Soo Mongo : Avec les autres acteurs, on s’est beaucoup intéressés à l’écriture du scénario avant d’accepter nos rôles. On ne voulait pas d’accents de racaille, on accordait beaucoup d’importance à la crédibilité.
Nicolas Vannier : Le ciel…, c’est l'un des premiers films à renvoyer une image positive des banlieues. La Haine, Ma 6-T va crack-er, Raï ou État des lieux étaient de très bons films, mais on n’était pas sur le même message. Sincèrement, je pense que Le ciel… a servi de catalyseur pour d’autres projets qui ont ensuite souhaité montrer à leur tour que les jeunes de cités avaient les mêmes préoccupations qu’ailleurs.
Lorànt Deutsch : Bien sûr, Le ciel… propose peut-être une vision déformée de la banlieue, dans le sens où il n’aborde pas profondément les causes de la fracture sociale, mais l’idée de Djamel Bensalah était de regarder le monde avec les yeux d’un enfant de 10-12 ans. Il a voulu rendre hommage à ses souvenirs.
Julien Courbey : Même si on ne pouvait pas faire plus français que Le ciel… avec notre gouaille, notre look et notre argot, on avait quand même envie de nous réapproprier une forme d’humour noir, cynique. Dans la scène où on est au cinéma et que le personnage de Youssef refuse d’aller voir La vérité si je mens sous prétexte que c’est un «un film de feujs par les feujs pour les feujs», c’est une façon de s’attaquer à la comédie traditionnelle, d’arriver avec un humour encore plus sale, plus brut, plus salace également.

Nicolas Vannier : Le ciel…, je pense, symbolise bien cette génération qui rejetait les codes de la comédie populaire française. Il y a, par exemple, cette séquence au cinéma où Mike refuse d’aller voir Le plus beau métier du monde et balance cette réplique : «Eh, mais t'es relou Youssef avec tes films de céfran! Tu crois quand même pas que j’vais lâcher quatre keuss pour un film de merde, où la seule action qu'il y aura, c'est la claque que Georgette va mettre à Raymond !». C’était une volonté d’échapper au politiquement correct.
Julien Courbey : Jean-François Richet, le réalisateur de Ma 6-T va crack-er, et Djamel Bensalah étaient en froid à l’époque. À Cannes, ils s’étaient même pris la tête sur la représentation des banlieues au cinéma. À la base, dans cette scène, je m’attaquais donc à l'un de ses films. Mais Djamel a souhaité l’enlever et j’ai enregistré cette fameuse réplique en post-synchro.
Stéphane Soo Mongo : À la fin des années 1990, la plupart des comédies étaient tournées dans le 16ème arrondissement parisien. Il y avait beaucoup de silence, les réalisateurs donnaient l’impression de se regarder le nombril, c’était donc un peu ennuyeux pour les jeunes de notre âge. Djamel Bensalah, lui, avait des envies de comédies populaires qui puissent correspondre à toute une génération. On incarnait des jeunes de banlieue, certes, mais on ne cassait rien, on ne se battait pas et on ne parlait pas systématiquement de business, comme semble le supposer une ribambelle de films sur les banlieues à l’heure actuelle.

Symbole d’une époque  

Julien Courbey : 1998, c’est une époque où, artistiquement, les choses se faisaient différemment. Il y avait une vraie révolution de la part de la jeunesse des banlieues, déjà perceptible depuis la sortie de Raï, Ma 6-T va crack-er ou La Haine. Avec le recul, c’était également une grande époque pour le rap français, qui connaissait alors ses premiers grands succès populaires avec des morceaux bien engagés. C’est aussi l’époque de la Coupe du Monde… À croire que la fin des années 1990 a été une période charnière pour l’art. Une mouvance s’est créée, et Le ciel… en a pleinement profité.
Stéphane Soo Mongo : Qu’on le veuille ou non, il y a une dimension sociale dans le film, notamment dans cette opposition des classes (entre les banlieusards et les filles des beaux quartiers, entre nous et les surfeurs…). Il y a aussi une volonté de parler du racisme et de l’antisémitisme. C’est toujours réalisé sur le ton de l’humour, bien sûr, mais les questions ont le mérite d’être posées. Ce que Djamel Bensalah a d’ailleurs continué à faire sur Neuilly sa mère.
Julien Courbey :  La force du Ciel…, ça aussi été de ne pas se terminer par un happy end. C’est très rare au sein d’une comédie, et ça a permis à beaucoup de spectateurs de s’identifier à nous.
Stéphane Soo Mongo : La fin du film, c’est vrai, c’est ce qui permet au Ciel… d’avoir une portée universelle, de ne pas être uniquement destiné aux banlieusards. C’est d’ailleurs la scène qui a été la plus difficile à tourner. Elle a été réalisée sur deux jours, et c’était difficile de rester concentré pendant que Jamel faisait le con. Il y a d’ailleurs eu des petites tensions entre Djamel Bensalah et Jamel à ce moment-là. Il fallait être sincère, un peu touchant, et Jamel n’était pas encore hyper à l’aise avec ça, je pense.

Lorànt Deutsch : On pourrait se dire que Djamel Bensalah, à travers cette scène, a voulu confronter les personnages au réel de leur situation, souligner que ces jeunes n’ont plus vraiment de raison de rester ensemble une fois extraits de leur habitat social, où ils n’ont d’autres choix que d’évoluer ensemble. On pourrait aussi se dire que la fin symbolise le début de leur vie d’homme, mais ce serait faire des analyses de 4ème. La vérité, c’est surtout qu’on avait pris du retard et qu’il fallait finir le film… En revanche, ça collait bien à l’ambiance de fin de tournage. À ce moment-là, on était tous un peu nostalgiques de ce qu’on venait de vivre, on avait conscience qu’on allait retourner à Paris et que ces vacances allaient se terminer.oiseauxLa sortie du film 

Nicolas Vannier : À sa sortie, le film n’a pas été bien reçu par les médias. C’était un ovni et sa réussite n’était pas une évidence pour eux. Pareil du côté des salles : beaucoup ont tenté de le déprogrammer, par peur que le public des banlieues ne vienne tout casser… À Bruxelles, l’UGC a même déprogrammé le film à cause des événement survenus à l’époque de Ma 6-T va crack-er… En revanche, son succès a été immédiat : dans mes souvenirs, on fait entre 9 000 et 12 000 entrées le premier jour alors que Les Parasites sortait au même moment, et on termine avec 1 280 000 entrées. C’était inespéré ! D’autant que personne n’était réellement connu à l’époque.
Lorànt Deutsch : L’avis de médias comme Le Monde ou Les Inrocks ne nous touchaient pas, dans le sens où ils n’étaient pas lus de l’autre côté du périph'. On se foutait donc de ce qu’ils pouvaient penser. Honnêtement, on aurait même été plus heureux de faire la couv’ du magazine du McDo que celle de Libération.
Stéphane Soo Mongo : Il faut aussi dire que les journalistes ignoraient à l’époque ce milieu. Le paysage médiatique était moins diversifié qu’aujourd’hui, ils ne venaient pas de milieux populaires. Nous, en revanche, on venait changer les codes de la comédie française et casser ceux de la bourgeoisie.


Nicolas Vannier :  Le fait de ne pas toucher ces médias, ça voulait dire aussi que l’on ne plaisait pas aux intellectuels, à ces ayatollahs de la critique, et que l’on avait donc possiblement produit une œuvre populaire. Ce qui, il faut le dire, plaît rarement à la critique cinématographique...
Lorànt Deutsch : La plus grande référence de Djamel Bensalah à l’époque, c’était Sauvés par le gong. Pareil pour nous : on ne rêvait que de films américains. On avait 20 ans, après tout, on ne pouvait pas nous imposer d’avoir Godard ou Rohmer parmi nos références.LE-CIEL-LES-OISEAUX-ET-TA-MERE-120L’après

Julien Courbey :
Entre 1998 et maintenant, le discours angélique n’a pas vraiment changé. Ce qui a évolué, en revanche, c’est la représentation des banlieues, de plus en plus caricaturale. À l’époque, on voulait la représenter de façon artistique, mais c’est vite tombé à plat. Maintenant, les films sont blindés de stéréotypes. Nous, on ne cassait rien, on ne se battait pas et on n’était pas stupide, contrairement à des films comme Les Kaïra ou Pattaya. Le propos de ces films me choque. On aurait fait ça à l’époque, ça aurait été très mal vu… Aujourd’hui, ça passe….
Lorànt Deutsch : Personnellement, j’ai assez mal vécu l’après Le ciel, les oiseaux et… ta mère ! Avant le tournage, je livrais des pizzas, j’étais encore dans les études et tout le monde me disait que c’était le moment pour moi de tenter le coup dans le cinéma. À la fin du tournage, en novembre 1998, je quittais donc le soleil pour l’hiver, les études pour le chômage, les potes pour l’incertitude… Ce n’était pas forcément évident, mais Djamel Bensalah voulait créer une famille de cinéma. Il disait qu’on serait plus fort si l'on avançait en groupe.
Julien Courbey : Je sais que mon personnage a beaucoup marqué les jeunes de banlieue, même si ce n’est rien en comparaison d’Il était une fois dans l’Oued. Là, je jouais l’enculé de service, et c’est resté ! D’ailleurs, ça m’a joué quelques mauvais tours : on m’a longtemps proposé uniquement des rôles de banlieusards alors que je ne viens pas de ces endroits-là à la base… En 2008, j’ai fini par dire stop à ce type de rôles. Pareil quand certains ont commencé à évoquer la possibilité d’un Ciel, les oiseaux et… ta mère 2 !, j’ai préféré décliner. Ça n’aurait eu aucun sens.
Olivia Bonamy : Il vaut mieux rester sur cet excellent souvenir. Quand j’y repense, je suis nostalgique. C’est un peu comme se remémorer ces vacances estivales que l’on passait à s’amuser entre potes.
Lorànt Deutsch : J’ai dû toucher l’équivalent de 4 000 euros, mais je pense parler au nom de tous pour dire qu’on l’aurait fait gratos. Après tout, c’était l’occasion pour nous de partir un mois et demi au soleil. On ne pensait pas que ce qu’on était en train de faire pourrait devenir culte pour les gens des quartiers. Si ça l’est devenu, c’est qu’on a réussi à faire quelque chose de très honnête, très sincère, et pas simplement un enchaînement de boutades histoire de faire rire.