Le mal du millenial
On est jeudi soir, t’es accoudé au bar face à ton date Tinder du jour. Elle, sereine, te déroule sa vie filtrée comme son feed Instagram dont t’as rien à carrer et descend ses cocktails aussi vite que ta libido, pendant que toi, tu fixes l’écran de ton portable. Il reste noir ce con, désespérément. Ça fait quatre (longs) jours que ton (vrai) crush a disparu dans les limbes de Messenger, qu’elle ne poste plus rien sur Insta et qu’elle n’ouvre plus tes snaps. Alors que selon ton instinct et la petite sœur du meilleur ami de ton meilleur ami, t’es une pépite d’influenceur. En témoignent ces quinze secondes où tu filmes le tableau de bord de ta Fiat 500 et le périph' sud direction Créteil avec le dernier Drake en fond sonore.

Bref, la meuf que tu chines depuis deux semaines la fleur au fusil te ghoste en toute tranquillité et t’es là, comme un con, à sa merci, attendant un web-signal de sa part, le regard plus vide que les verres de ton date éthéré. Tu rêves qu’elle abrège tes souffrances 2.0 en justifiant sa disparition de tes réseaux. À ce stade, t’es prêt à tout entendre, du mytho le plus fou à la raison la plus saine. De l’enlèvement de son père par un alien alcoolique nommé Roger, hébergé par un agent de la CIA… à la digital detox. T’as vu les treize saisons d’American Dad et tu la vois taguer ses copines sur des tutos de smoothies healthy, mais tu ne diras rien, pourvu qu’elle revienne.

À 23h30, toujours pas de message de sa part ; t’es à la limite d’écrire à un modérateur de Facebook pour savoir si y’a pas une erreur, un bug, une faille spatio-numérique, si tes sent lui ont été VRAIMENT bien délivrés, bordel. Finalement, à 23h45, tu payes l’addition et ton aller simple pour le fond du trou : elle t’a lâché un vulgaire «vu». Plus humilié que l’OM contre Andrézieux, tu rentres chez toi en pensant à ces deux grands philosophes respectifs de leur époque : Sénèque, qui disait que «le plus grand obstacle à la vie est l’attente», et Jean-Jacques, qui chantait qu’«il suffira d’un signe, un matin». Ton cœur et ton ego - brisés - vont à Goldman, Sénèque étant à la limite du manque de respect en te jugeant avec une avance d’à peu près 2020 ans, mais bon, si ça pouvait être demain matin, ça t’arrangerait.

Un trentenaire de 2020 = un nourrisson de 1930
Cette situation classique pour notre belle génération d’handicapés nomophobes, revisite l’angoisse de Spitz. Oui, ça ressemble à de l’alcool, mais non, ça n’en est pas. Et rien à voir non plus avec le chien nain. Spitz, René de son petit nom, était psychiatre dans les années 1930. Il est célèbre notamment pour un, sa théorie sur le comportement du nourrisson, et deux, n’avoir jamais eu un smartphone entre les mains. Aujourd’hui, il est principalement connu par les jeunes parents et feu les spectateurs des maternelles, autrement appelés «chômeurs», pour sa grande théorie de l’angoisse du huitième mois.

Mais alors en quoi toi, millenial désespéré et parfaite attention whore des réseaux, tu rentres dans les marqueurs du bébé anxieux d’un mec qui communiquait par télégraphe ?
Explication.
Désormais, les jeunes (vs les vieux - choisis ton camp, camarade) s’angoissent numériquement. De se voir disparaître, de tomber en disgrâce sociale, de ne plus exister pour et par les autres, de mourir d’invisibilité ou de sur-représentation. Ils nourrissent de nouveaux démons comportementaux et des schémas mentaux dépréciatifs, bien cachés derrière l’asepsie moderne des réseaux sociaux où tout va bien, tout le temps. Il errent au milieu de ce grand espace Schengen de la communication, où les relations humaines se font (et se défont) plus vite que les migrants raccompagnés aux frontières. Ils expérimentent ce nouveau territoire où semble être abolie toute distance au profit d’une proximité de l’autre, impérieuse et tyrannique. Oui, les réseaux sociaux sont un espace de grande liberté qui conduit à des dérives. On le sait, même Facebook le sait, seul Manuel Valls le redécouvre inlassablement ; néanmoins, force est de reconnaître que ceux qui ont grandi avec eux sont plus armés que les autres pour en jouir sans en souffrir. Mais comment se gère-t-on quand on ne comprend plus rien alors qu’on estime avoir appris à Facebook le principe des amis avant qu’ils ne deviennent un placement produit dans sa propre vie, à draguer sur LinkedIn et pris option filsdeputerie sur Twitter ?

L’angoisse de Spitz, ça ne rigole plus
Spitz distingue trois stades de reconnaissance chez le nourrisson : le pré-objectal, le libidinal et le Moi autonome.

  • Le premier est celui de la reconnaissance de l’objet. Et donc l’apparition du sourire quand ledit objet le suscite. Plutôt mignon.
  • Le second (celui qui nous intéresse), le moment où l’enfant comprend que sa mère est une entité à part entière, qu’il la différencie des autres êtres humains mais surtout de lui-même. Coup dur.
  • La troisième étape, sans doute la plus difficile, concerne l’apprentissage de la communication non-verbale, avec l’expression du «non», souvent et pour tout. C’est le moment de statuer sur questions essentielles : «Tu as faim ? Tu veux ton doudou ? Tu veux écouter Bigflo et Oli ?» Non ? C’est bien mon fils / ma fille.

Revenons un instant au deuxième stade : celui où l’enfant admet que sa mère et lui ne font pas qu’un être d’amour et de lait frais. À partir de ce moment charnière, qui aura sans doute été à l’origine de plus d’une guerre, le bébé s’angoisse. Il comprend que sa mère peut dès lors disparaître dans la pièce d’à-côté ou, pour son petit cerveau en formation qui ne fait pas encore la différence, dans la nature. Welcome to the jungle, kid.

Eh bien avec les réseaux sociaux, la jungle, tu y es toujours - et l’angoisse de voir ceux avec qui tu converses, échanges et baises, disparaître dès qu’ils se déconnectent plus longtemps qu‘à l’accoutumée, se réveille instinctivement. Comme si du fait qu’ils appartiennent à TES contacts sur TES différentes apps, dans TON smartphone que tu tiens dans TA main, ces gens faisaient partie de TOI. Comme si ces mêmes gens, plus ou moins importants à tes yeux d’ailleurs, étaient à ta disposition et attendaient la moindre de tes actions digitales, telle… ta mère quand tu avais 8 mois. Ou actuellement le stade Vélodrome avec Rudi Garcia.

Dans tous les cas, sache que tous les supporters vont être déçus, les tiens comme les Ultras marseillais. Sauf ta mère qui, à l’époque, a sûrement trop encouragé tes gazouillements de braillard. La seule solution pour ne pas tomber dans la dépression anaclitique – sans rapport clitoridien, il s’agit d’un état de dépendance à la présence de l’autre -, c’est de te préparer à de potentielles séparations. Va aux pots de départs de collègues freelance, choisis les EHPAD plutôt que les bars pour te faire des potes, abonne-toi à l’Insta de Brain, rigole sur un chien-bite et un chat roux en surpoids et désabonne-toi deux jours après. Ou alors, rejoins l'un des nombreux groupes de parole de ghostés anonymes. Regarde, l’OM a bien un fan-club, le «Marseille Trop Puissant» - et apparemment, personne n’est encore mort de honte, ni pour ce nom, ni pour leurs résultats sur gazon, pourtant digne des tiens.

Visuel prestige : Scae.