J'étais au lit. Je regardais un replay de Groland pour avoir des nouvelles de la France. Ady, qui revenait de New-York, m'envoyait un message pour me dire qu'il mixait au SchwuZ et me demander de l'accompagner. Il faisait –5 dehors, après tout pourquoi pas. Cela fait plus de quarante ans et quelques déménagements que le SchwuZ est le club gay historique de Berlin. C'est souvent la première boîte des jeunes garçons sensibles pas très sûrs d'eux qui débarquent dans la ville, et aussi des twinks locaux qui arrivent à rentrer alors même que certains n'ont pas encore 18 ans et que la carte d'identité est souvent demandée à l'entrée (plus à moi depuis longtemps, malheureusement). Le club étant antérieur à la vague techno qui a transfiguré la ville, son ADN est davantage porté sur la pop que sur un son à vous décoller la plèvre. Et tant mieux, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas vu des drag queens : pour elles, l'entrée est gratuite. 3 salles, 3 ambiances. Pour passer doucement d'Ariana Grande à Miss Kittin. Le public est resté immuablement le même, générationnellement parlant. Ça fait 20 ans que tout le monde a 20 ans. Avec une syrian touch notable ces dernières années. D'ailleurs, tous ces petits habibi à la barbe de hipster bien taillée qui jouaient les masc4masc dans un coin l'instant d'avant s'engagent dans une danse du ventre endiablée en remuant leurs petites fesses affamées dès que la deejay lance le Crystalline de Björk remixé par Omar Souleyman.

L'endroit paraît hors du temps puisque baigné dans une éternelle jeunesse. On dirait Berlin circa 2005 (oui, je suis aussi historienne), à l'époque de la Berlin Hilton, mythique soirée du mercredi soir à Prenzlauerberg quand il s'y passait encore quelque chose. L'époque d'un Berlin propre et bien élevé où l'on écoutait de l'electroclash, après une décennie d'après-chute du Mur passée dans des squats qui sentaient la bière et le vomi séché. Jake/Cheryl des Real Housewives of Neukölln, avec sa belle moustache et son look de mère de famille de banlieue pavillonnaire de l'Arkansas, était chargée d'animer une performance dans les toilettes. Comme d'habitude, elle réinterprétait quelques standards en travestissant salacement les paroles, et comme d'habitude, c'était génial. J'ai un peu oublié paroles et musique, mais il devait y être question de sodomie et de GHB sur des mélodies de Kylie Minogue et des Destiny's Child.

Pour faire honneur au club, je rentrais tôt et seule. J'étais attendue le lendemain à Riot, qui est un peu la fête de Noël mensuelle puisque toute la famille s'y réunit immanquablement. Ryan, mon crush de Hawaï, me sautait dessus à peine arrivée pour m'emmener faire une inspection des toilettes. Le monsieur pipi, un vieux Berlinois qui avait l'air d'habiter là, vissé sur sa chaise dont il s'extrayait par moments pour passer le balai ou changer les rouleaux de PQ, paraissait complètement blasé par ces nuées de corps dénudés qui s'engouffraient par grappes dans les gogues. On y retrouvait Aswad, Parisien exilé à Bruxelles, qu'on avait rencontré à la Cocktail quelques mois plus tôt. Il nous apprenait que s'il prenait si bien soin de sa carrosserie, c'est qu'il était acteur porno. Il revenait du SchwuZ, mais visiblement, il n'avait pas apprécié le trip vanilla sex. On lui avait promis que ça ressemblerait à La Démence, légendaire soirée bruxelloise qui porte assez bien son nom. Forcément, il avait envie de faire chauffer le moteur. Sans savoir ni pourquoi ni comment, on se retrouvait à 8 dans les chiottes. Un Espagnol a levé les yeux au ciel quand il a entendu parler de coke au moment où le préposé faisait des traces de speed pour la tablée. « Acheter de la C à Berlin, c'est comme aller en Colombie pour acheter du speed. » « Everybody nose », ajoutait quelqu'un qui parlait comme il écrivait. Après plusieurs séances de cardio sur le dancefloor à faire cracher mes poumons nicotinés, je décidai qu'il était peut-être temps de reposer mes jambes pour aller dormir. « Bon, j'crois que j'vais pas faire de vieux os. » « Tu veux dire dans la vie ? », me répondait Philippe, « t'es sûre que c'est le moment pour en parler ? ».

En sortant, je découvrais sur mon téléphone un message de l'appli' de taxi locale. La team marketing, qui savait à qui elle s'adressait, n'avait visiblement pas été délocalisée en Inde, et j'avais peut-être même dansé avec elle quelques heures auparavant. On m'offrait une réduc' — il suffisait de taper leur code promo : DETOX.