ayaUn éclair de lucidité dans la nuit. Voilà ce à quoi pourrait s’apparenter Djadja, poème mondialement célébré d’Aya Nakamura au sein duquel la poétesse n’hésite pas, à l’instar d’une Angelina Jolie racontant ses difficultés de santé, à se montrer telle qu’elle est, avec ses faiblesses et son penchant pour la boisson. Car c’est bien de cela dont il est ici question : le combat d’une femme avinée contre son alcoolisme au travers d’une épiphanie tout aussi salutaire qu’imbibée.

Hello papi mais qué pasa
J’entends des bails atroces sur moi
À ce qu’il paraît je te cours après
Mais ça va pas mais t’es taré...

Décor posé : allitération en p, consonne sourde non voisée rappelant le bruit d’une bouteille que l’on débouche tandis que la liquide initiale, Hello, renvoie directement à l’écoulement du nectar. Décor posé, oui, car cette conversation, Aya Nakamura semble tout autant l’avoir avec elle-même qu’avec la bouteille qui lui sert de miroir. Un miroir déformant : prenant conscience soudain de sa condition, Nakamura se dédouble, devenant l’ange et le démiurge de sa propre existence ; car qui est celui qui colporte la rumeur “À c’qui paraît j’te cours après”, sinon Nakamura elle-même, réalisant que son comportement (bah ouais) n’a plus rien d’anodin ? Cette épiphanie se traduit immédiatement dans la syntaxe : le babillage multilingue du premier vers fait place aussitôt à un discours construit, émotionnel et sensitif (“j’entends”, “taré”) qui relève du sevrage soudain et de la culpabilité post-ivresse. Ainsi, organisant son propre procès, Nakamura juge la bouteille qui lui fait face en même temps qu’elle-même : “Mais ça va pas” (champ lexical de la santé physique), “mais t’es taré” (champ lexical de la santé mentale). Entre physiques et psychiques, voilà bien la définition des effets de l’alcool.

Mais comment ça ? Le monde est tit-pe
Tu croyais quoi ? Qu’on s’verrait plus jamais ?
J’pourrais t’afficher, mais c’est pas mon délire
D’après les rumeurs, tu m’as eue dans ton lit

À voir double, on se dédouble. Ainsi, c’est encore et toujours la voix de la poétesse qui porte la réponse apportée par l’alcool à sa diatribe initiale. Le démiurge s’exprime sur le ton de l’offense. “Tu croyais quoi ? Qu’on s’verrait plus jamais ?”, comme un clin d’oeil aux promesses sans cesse renouvelées de ne plus jamais ouvrir une bouteille quand la gueule de bois pointe son nez. Quand à ce monde “tit-pe”, il faut le voir comme un détournement direct de l’anglais pour lequel tip signifie pointe, comme cette pointe acérée qui lacère le coeur de ceux pas tout à fait armés pour affronter la vie. Nakamura répond pied à pied : la mention du “délire”, extrêmement claire et percutante, fait suite à une allusion plus pointue à la loi Évin et à l’interdiction de la publicité pour l’alcool, “J’pourrais t’afficher”. La bouteille reprend de plus belle : “D’après les rumeurs, tu m’as eue dans ton lit.” L’image frappe : celle d’une femme dont la bouteille est devenue l’amie, l’amante et la confidente. Quant au rapprochement lie / lit, il n’est pas à expliciter.

Oh Djadja
Y’a pas moyen Djadja
J’suis pas ta catin, Djadja
Genre
En catchana baby tu dead ça

Cette fois-ci, plus de place au doute : Djadja, figure à peine déguisée du jaja, le vin cher à Boris Vian, est nommé. On notera deux éléments intéressants de ce leitmotiv : le premier, le double sens de “Y’a pas moyen”, à la fois rejet direct et aveu d’impuissance face aux coûts induits par une consommation alcoolique excessive ; le second, le choix du mot vieilli catin, parabole évidente de la promiscuité entre la mauvaise vie, la prostitution et l’alcool, façon également de signifier que les affres rencontrés par Nakamura sont vieux comme le monde. Enfin, ce catchana qui a fait couler beaucoup d’encre ; il n’est rien d’autre qu’une périphrase empruntant à la culture nippone pour figurer le sabrage du champagne. Et Nakamura ne réclame-t-elle pas d’aide au moyen d’une homophonie (dead) ?

Tu penses à moi
J’pense à faire de l’argent
J’suis pas ta daronne
J’te f’rai pas la morale

Le dialogue devient dès lors immédiat. La bouteille tease et Nakamura s’y refuse, à tiser : “Tu penses à moi”, dit-elle ; “J’pense à faire de l’argent”, répond Nakamura. Cette répétition du terme “penser” a tout du symbole de la reprise en mains pour la poétesse. “J’suis pas ta daronne”, affirme la bouteille, anticipant sans doute le reproche qui va tomber. “J’te f’rai pas la morale”, répond Nakamura, vraisemblablement prête à ce que chacun se sépare de son côté sans pour autant devenir prosélyte contre le lobby alcoolique.

Tu parles sur moi, y’a R
Craches encore, y’a R

Encore un échange en miroir. La bouteille se moque bien de l’avis d’Aya Nakamura ; en contrepoint, Nakamura met l’alcool au défi de couler à flots. Elle n’y touchera plus. Et cet R en allitération agit comme une respiration, une bouffée d’air, justement, liée au sevrage.

Tu jouais le grand frère pour me salir
Tu cherches les problèmes sans faire exprès
Putain, mais tu déconnes
C’est pas comme ça qu’on fait les choses

Vient alors le temps du repli sur soi et du regard lucide. L’alcool réconfortant faisait office de grand frère ; il n’a produit que de la saleté. Pour autant, se rendant soudain compte qu’elle s’adresse depuis le début à un objet inanimé, Nakamura n’a d’autre choix que de lui accorder des circonstances atténuantes : l’alcool est coupable, mais il n’est pas responsable, on ne saurait lui prêter directement d’intention malveillante. C’est donc à elle qu’est destinée la supplique finale “Putain, mais tu déconnes / C’est pas comme ça qu’on fait les choses” ; finalement, la seule à même d’endosser la responsabilité des problèmes et de trouver leur solution n’est autre que Nakamura elle-même qui, en réduisant drastiquement sa consommation, pourrait, dans le même temps, devenir la plus bonne de toutes ses copines.