Pendant longtemps, Steve Carell n'a été qu'un acteur de seconde zone dans des films mineurs. Beaucoup pensaient même certainement que le costume d'acteur hollywoodien était un peu trop grand pour cet enfant du Massachusetts, qui rêvait de devenir DJ d'une radio locale, a été brièvement facteur (le temps de se faire virer, en gros) et a fait ses premiers pas sur scène dans une troupe de théâtre pour enfants. Rien ne laissait alors à penser qu'il puisse devenir l'un des acteurs les plus bankables et les plus intéressants de l'industrie cinématographique américaine. Ni sa motivation, lui qui ne voyait pas la comédie comme un métier légitime et se sentait obligé de rendre la pareille à ses parents, qui s’étaient sacrifiés financièrement pour le faire entrer dans des écoles privées (« Je n'avais jamais envisagé le métier d'acteur comme un choix de carrière, même si ça m'avait toujours plu. J'aimais jouer au hockey et chanter dans une chorale, mais je ne me voyais pas en faire carrière non plus… »), ni ses premières apparitions dans La p'tite arnaqueuse, Tomorrow Night, L'héritage de Malcolm ou Pyjama Party

Seulement voilà : Steve Carell aime jouer la comédie, au point d’enfiler divers déguisements pendant les repas de famille et de laisser derrière lui une éventuelle carrière d’avocat pour déménager à Chicago et intégrer la Second City, une troupe de théâtre réputée notamment parce que Bill Murray, Dan Aykroyd, Eugene Levy ou Mike Myers y ont aiguisé leurs vannes. Entre les murs de cette institution du rire à l’américaine, Steve Carell apprend à canaliser ses fou-rires, gagne 500 dollars par semaine et se découvre des affinités avec Stephen Colbert, David Koechner et Nancy Walls. Autant de rencontres qui vont s’avérer déterminantes : parce qu'il collabore avec le premier dans The Daily Show, parce qu'il partage plusieurs fois l'affiche avec le second (dans Anchorman : The Legend of Ron Burgundy, Max la Menace et The Office) et parce qu'il se marie en 1995 avec la troisième. La même année, le couple auditionne pour le Saturday Night Live. Pas de bol : seule Nancy est retenue à l’issue du casting, pas Steve, à qui l’on préfère un Will Ferrell peut-être plus charismatique à l’époque.

L’éternel second
Qu’importent les raisons : ce refus résume assez bien une partie de la carrière de l’Américain, sorte d’éternel second, le genre d’acteur à qui les producteurs pensent tout en sachant pertinemment qu’ils ont d’autres idées en tête. C’était le cas en 2005 pour Little Miss Sunshine, où il joue l’oncle Frank, un rôle écrit à la base pour Bill Murray et que Robin Williams a bien failli lui piquer. Récemment, c’était également le cas pour le rôle de Mark Hogancamp dans Bienvenue à Marwen, initialement confié à Leonardo Di Caprio. Enfin, c’était le cas une nouvelle fois en 1995 lorsque NBC décide d’adapter The Office aux États-Unis : Paul Giamatti, Hank Azaria, Bob Odenkirk et Martin Short lui sont alors préférés. Parce que Steve Carell est déjà engagé dans une autre série (Come To Papa, finalement annulée après seulement quelques épisodes). Mais aussi parce qu’il ne figure tout simplement pas dans la shortlist de Ricky Gervais. Ce qui, en sortant du casting, lui laisse une drôle d’impression : « Quand on m'a auditionné pour le rôle de Michael Scott, les gens me traitaient comme si j'avais une maladie. Ils disaient : "Vous devez êtes fou pour auditionner pour ça, Steve. Ça va être horrible". »

Steve Carell, qui vient de voir trois de ses sitcoms déprogrammées n’a de toute façon pas grand-chose à perdre. Au contraire : c’est l’occasion pour lui d’être au centre d’une série importante, de prouver qu’il est capable de faire les bons choix de carrière et de ne pas enchaîner les comédies romantiques un peu vaseuses. Au début, pourtant la sauce ne prend pas. Son personnage est assez criard, agaçant même parfois, et NBC songe sérieusement à stopper la série dès la première saison, faute d’audience… Deux évènements vont alors inciter la chaîne à ne pas faire la connerie de ce début de XXIème siècle : le succès de la série sur iTunes et celui de Steve Carell au cinéma avec 40 ans toujours puceau (plus de 100 millions de dollars de recettes pour un budget initial de 26 millions), écrit aux côtés de Judd Apatow et inspiré par l'un des sketches qu’il avait créés à l’époque de The Second City.
Welcome-to-MArwen_Universal-Pictures.Courtesy-900x581
En décalage, mode d’emploi
Pour Carell, c’est la consécration : pas seulement parce qu’il se fait alors connaître auprès du grand public avec des projets de qualité, mais aussi parce que The Office et 40 ans, toujours puceau lui permettent de mettre en avant sa vision de la comédie, perpétuellement à mi-chemin entre la folie et l’émotion, entre une surcharge de gags et une sensibilité aisément perceptible, quelque chose qui le rapproche consciemment ou non d’une catégorie d’acteurs dont Jim Carrey et Peter Sellers sont les parfaits représentants. « Je ne sépare jamais comédie et drame, racontait-il à Cinema Teaser en 2015. Par exemple, je ne cherche pas nécessairement à être drôle dans une comédie, car les personnages d’une comédie ne savent pas qu’ils évoluent dans ce registre. Ce sont juste des personnes qui vivent leur vie. Je n’aime pas les comédies dans lesquelles les personnages ont l’air d’être conscients de leur drôlerie. J’ai envie de croire qu’ils expérimentent les choses de manière naturelle. Peter Sellers était le plus grand pour ça : que ce soit en Clouzeau ou dans Dr Folamour, il était totalement investi dans ses rôles, dans leur comportement, même le plus idiot. Il ne faisait pas de clin d’œil au public. »

Cette vision de la comédie, Steve Carell n’est évidemment pas le seul à la partager, mais elle est poussée chez lui à un stade qui frise le délire, donc le sublime (ceux qui n’ont pas encore vu Angie Tribeca, série qu’il a créée avec sa femme en 2016, ne se doutent probablement pas de l’existence de gags aussi absurdes et surréalistes). Le plus impressionnant, c’est qu’il semble faire tout cela naturellement (bon, en prenant des cachets d’environ 15 millions de dollars, mais tout de même !), sans jamais faire de distinction entre les gags (visuels ou parlés) et la profondeur de ses personnages, souvent inadaptés socialement, parfois grotesques, mais toujours mélancoliques. « Même dans mes films les plus ridicules, précise-t-il, j’ai toujours adoré la part sombre de mes personnages, ce qui les amène à déconner. » Et c’est ainsi que chacun de ses films devient une tentative d’extension de son sens comique, à la fois aventureux et bancal, mais toujours terriblement en décalage, presque casse-cou parfois. D’où les projets avortés, les navets et, parfois, l’incompréhension du public et de la critique. Mais quand ça marche, ça marche fort, comme lorsqu’il joue un reporter télé braillard (The Daily Show), un excentrique incontrôlable (Over The Top), un prétentieux énervant (Bruce Tout-Puissant), un idiot attachant (Ron Burgundy), un nerd en difficulté avec les filles (40 ans, toujours puceau), un homosexuel dépressif (Little Miss Sunshine) ou encore un patron maladroit, gênant mais finalement terriblement humain (The Office).ste

Ce goût du décalage est d'ailleurs assez cocasse de la part d'un homme qui paraît plutôt « normal » au sein de l'industrie hollywoodienne : on parle quand même ici d'un mec marié à la même femme depuis bientôt 24 ans, ni beau ni moche, ni charismatique ni insignifiant, ni Ryan Gosling ni Sean Penn, simplement la dégaine d'un mec qui semble avoir la même tête depuis toujours et qui ne veut surtout pas faire de remous. « Je trouve toujours bizarre la manière dont les acteurs racontent leur façon de travailler. C’est assez cavalier. Je ne sais pas quoi dire. À quoi bon parler de moi ? », s’interrogeait-il dans un article de Libération en 2015.

À lire d’autres témoignages ci et là sur les internets, on comprend d’ailleurs que Steve Carell est avant tout un homme discret, qui dissocie systématiquement sa personnalité du rôle qu’il a à interpréter. « J’ai plus parlé à [son personnage] qu’à Steve Carell, rembobinait au New Yorker Jermaine Clement, son collègue dans le remake américain du Dîner de cons. J’ai appris qu’il aimait rester à la maison les week-ends, porter des pantalons cargos et manger une pizza avec sa femme. » Simple, basique. Mais surtout très professionnel, comme l’expliquait Jay Roach (réalisateur de The Dinner, mais aussi d’Austin Power et Mon beau-père et moi) dans le même papier du New Yorker : « La plupart des acteurs vous donnent deux ou trois prises utilisables sur dix, mais avec Steve, huit sur dix sont excellentes, chacune d'une manière différente, chacune jouée selon une décision qu'il a prise dans une scène antérieure ou future. Il a la particularité extrêmement rare d’avoir une vision globale du film dans sa tête, et c'est probablement un meilleur film que celui que je suis sur le point de réaliser. »

Steve tout-puissant
La vérité, c’est que Steve Carell possède deux énormes qualités : d'une part, le respect des autres - ce qui l’incite à rester constamment sur le plateau de tournage ou à proximité, à ne pas se faire remarquer entre les prises et à donner toujours le meilleur de lui-même afin de ne pas mettre en difficulté les producteurs, trop conscient qu’« une journée de tournage peut coûter environ deux cent mille dollars » ; et d'une autre, le sens de l’improvisation, que ce soit sur des plateaux télé lors de journées promotionnelles où, pour éviter l’ennui, il « joue des personnages plus fascinants » que lui, ou lors des tournages. Avec, toujours, cette méthode qui n’appartient qu’à lui et lui permet de se différencier de ces comiques qui, par le passé, étaient avant tout façonnés par les auteurs-réalisateurs (l’époque des Woody Allen et John Hughes, en un mot) : « Je considère l'improvisation comme une longue partie d'échecs, expliquait-il, toujours au New Yorker. Se créer un personnage, c'est comme débuter la partie avec un pion dans un jeu complexe, où de multiples solutions existent grâce aux autres personnages, ce qui crée un autre jeu avec moi-même - et dans chacun de ces jeux, il s'agit d'effectuer des mouvements minuscules qui vous mènent à la fin du jeu. Ce n'est pas que votre personnage doit se rappeler de tout - ou garder une trace de tout ce qu'il a dit à tout le monde -, mais vous, en tant qu'acteur, vous devez vous rappeler de tout. »steve-carell-brick-tamlandInutile de dire que l’Américain avait trouvé dans The Office un terrain de jeu idéal pour mettre en scène sa palette comique (des cris, des grimaces, des situations surréalistes, etc.) et son goût des dialogues improvisés. Sur le plateau, où chaque acteur est incité à ne pas trop se fier au texte, c’est lui qui invente des histoires en direct (comme cette fameuse scène dans la saison 2 où il pose son pied sur un George Foreman Grill) et refuse de couper un dialogue né de l’instant : « Si quelqu'un fait quelque chose de bien, c’est égoïste de couper la prise », dit-il. Sans doute est-ce pour cela que presque tout son entourage lui déconseille de quitter The Office, parce que personne n’excelle autant que lui dans cette façon d’être perpétuellement entre l’adulte responsable et l’enfant capricieux, entre le chef d’entreprise sans gène et l’homme complètement barré, aux comportements excessifs. Mais Steve Carell est un homme qui refuse d’être catalogué et qui a besoin de nouveaux défis en permanence.

Depuis son départ en 2011, l’acteur a donc multiplié les expériences : parfois pour le pire (Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare, Evan tout-puissant), d’autres fois pour le meilleur (The Big Short, Café Society), et d’autres fois encore pour le simple enjeu que le tournage pouvait représenter. Pour The Incredible Burt Wonderstone, par exemple il prend des cours de magie aux côtés de David Copperfield ; pour Foxcatcher, il apparaît méconnaissable sous les traits du milliardaire excentrique John Du Pont (rôle pour lequel il est d’ailleurs nommé aux Golden Globes dans la catégorie « Meilleur acteur dans un film dramatique ») ; pour Bienvenue à Marwen, il incarne un homme psychologiquement abîmé et torturé. Pas la plus simple des transformations, donc, surtout au sein d’une industrie qui aime figer les acteurs et les actrices dans des catégories bien précises... mais tellement cohérente, de la part d’un homme qui se définit plus facilement comme « créateur de souvenirs » que comme « acteur hollywoodien ».

++ My Beautiful Boy avec Steve Carell et un jeune qui pousse nommé Timothée Chalamet est sorti hier au cinéma. Et comme on aime vous régaler, on vous offre 10 places pour le film. Pour cela, vous devrez nous expliquer ce qu'est un pantalon cargo et nous envoyer la réponse à [email protected].