Je suis, je suis… La formule est bien connue. Lorsqu’il voit un mystère, Bilal est comme Julien : il le perce. A l’heure de représenter la France à l’Eurovision, Bilal Hassani a décidé de jouer sur les équivoques en proposant un poème en forme d’hommage à son programme télévisé préféré. Un poème qui emprunte tout autant à la charade chère à Rimbaud qu’au cadavre exquis façon Breton. Car c’est dans la tradition littéraire et poétique engagée, d’avant-garde, qu’il faut inscrire Le Roi, sonnet new age où la devinette porte un propos politique crucial quand s’ouvrent les débats sur la neutralité du net.

I am me, and I know I will always be
Je suis free, oui, j'invente ma vie
Ne me demandez pas qui je suis
Moi je suis le même depuis tout petit

Et malgré les regards, les avis
Je pleure, je sors et je ris.

En choisissant d’ouvrir son poème par une assertion en anglais, Hassani semble vouloir s’adresser au plus grand nombre. Scansion : trois “I” et un coup fin ; celui de citer en intertextualité trois chansons qui ont fait les grandes heures du Hit Parade : I am what I am, I know et I will always love you, autant de tubes intergénérationnels auxquels désormais chacun peut avoir accès d’un simple clic sur Internet. De l’anglais approximatif (langue internationale), une référence claire à l’audiovisuel… Cette devinette façon QPUC est déjà éventée dans le deuxième vers, quand Bilal Hassani annonce qu’il est free. Simple homophonie avec le fournisseur d’accès ? Certes non. En usant de la métonymie pour décrire le réseau dans son ensemble, Hassani affirme son attachement à la neutralité du net et, plus encore, à la liberté qui en découle. Les indices déferlent : “Ne me demandez pas qui je suis” - allusion goguenarde aux questions que l’on pose tantôt à Google, tantôt à Siri et auxquelles tous deux se trouvent bien incapables de répondre ; “Moi je suis le même depuis tout petit / Et malgré les regards, les avis” comme une affirmation de la continuité du service en dépit des évolutions technologiques.

Mais la vraie prouesse d’écriture est à placer du côté structurel : 4 vers pour 137 caractères, comme un statut Twitter où la récurrence du “Je” agit en miroir de cette société de l’expression libre et horizontale permise par les réseaux sociaux. On notera d’ailleurs le placement à la rime (riche) de “ma vie” et “avis”, traduction post-moderne du “Je pense donc je suis” cher à Pascal.

You put me in a box, want me to be like you
Je suis pas dans les codes, ça dérange beaucoup
At the end of the day, you cannot change me, boo
Alors, laisse-moi m'envoler

L’analogie construite autour de la box est ici passionnante. D’un point de vue purement pratique, Internet est en effet placé dans une boîte - une box - laquelle présente par essence toutes les caractéristiques de l’objet limitant, écrasant. Or, Internet doit pouvoir “s’envoler”. Une box personnalisable (“want me to be like you”) mais qui, pourtant, continue d’appartenir à son fournisseur. C’est là la dichotomie centrale et le point d’ancrage du débat sur la neutralité du net, chaque fournisseur d’accès pouvant ou non décider de laisser libre ou de limiter l’accès à certains services moyennant paiement d’une cotisation. Internet échappe, pour l’heure à ce système économique dominant : “Je suis pas dans les codes, ça dérange beaucoup”, s’en amuse Hassani, jouant cette fois-ci sur le double sens du mot “codes”, à la fois clin d’oeil aux fameux codes WPA nécessaires à établir une connexion et aux normes dominantes d’une économie capitaliste. En personnifiant l’Internet, Hassani lui donne une voix singulière et revendique sa liberté intrinsèque - “you cannot change me, boo”, ce boo nargueur évoquant tout à la fois en contrepoint la fin du débat (le bout) et le redémarrage de la box (le reboot).

I, I'm not rich, but I'm shining bright
I can see my kingdom now
Quand je rêve, je suis un roi
Quand je rêve, je suis un roi
(bis)

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Internet, lui, se rêve en roi. Mais que peuvent-être les rêves d’un objet intangible ? À cette question poétique, Hassani apporte une réponse qui lui ressemble, en creux : quand Internet rêve, il est un roi. L’idée a tout de l’oxymore : Internet, espace de l’horizontalité par excellence où toutes les opinions s’équilibrent et se contrebalancent, rêve de devenir monarque absolu. Le roi est donc perçu comme l’émanation du groupe et non plus comme la tête d’une structure pyramidale. Ne serait-ce pas là un soutien à peine voilé à la démocratie directe dont se revendiquent les gilets jaunes - un mouvement structuré par Internet ? Nous le pensons. D’autant que si Internet, à défaut de fortune, brille (“I’m not rich, but I’m shining bright”), c’est aussi grâce aux bandes fluorescentes qui décorent son gilet de sécurité.

And I know-oh-oh-ow, even though-oh-oh-oh
You try to take me down, you cannot break me, nah, nah
Toutes ces voix: "Fais comme ci, fais comme ça"
Moi, je les cala pas, you can never remove my crown

Mais ce point de vue humanisant sur Internet n’élude pas les risques que font planer la main mise des réseaux sociaux et des objets connectés sur notre vie. “You try to take me down, you cannot break me” : invulnérabilité du dispositif dont l’espérance de vie dépasse très largement celle du péquin moyen. Les robots, futurs maîtres du monde ? L’outil devenu acteur ? Pourquoi pas ; d’ailleurs, pour Hassani, la révolution a déjà commencé. “Toutes ces voix (.... qu’il) ne cala pas” ne sont-elles pas celles des humains s’adressant à Siri, à OK Google, à Alexa ? Et en sous-entendant la désobéissance de l’objet, Hassani l’humanise encore un peu plus, jouant sur les ambiguïtés d’une couronne qui pourrait, à elle seule, devenir reine. Quant au choix des rimes, il a de quoi faire peur :  “oh-oh-oh” “ah-ah”, autant de rires robotiques dont la retranscription presque mécanique fait écho au fameux rire du méchant cher à Hollywood.

Finalement, partant d’une figure télévisuelle familière pour parvenir à la description d’un monde apocalyptique où la technologie a pris le pouvoir, Hassani ne fait rien d’autre que tenir, à sa manière, la chronique d’une fin du monde annoncée, laquelle interviendra néanmoins, on l’espère, après sa participation à l’Eurovision.